
En seize jours, la valorisation implicite d’Anthropic est passée de 380 à 1 200 milliards de dollars. Une couche secondaire émergente, partagée entre Jupiter Prestocks sur la blockchain Solana et Forge Global en cotation institutionnelle, contamine désormais la valorisation narrative des sociétés non-cotées les plus capitalisées de l’intelligence artificielle. Le prix Anthropic y progresse de 20 % en une seule semaine début mai 2026 et dépasse pour la première fois OpenAI sur ces mêmes plateformes. Trois éléments structurent cette accélération : un chiffre d’affaires annualisé multiplié par cinq depuis fin 2025, une décision de conseil d’administration prévue en mai, et un changement de doctrine monétaire imminent à la Réserve fédérale. Le prix circule avant les comptes publics, dans une fenêtre où le coût du capital peut basculer.
Une revalorisation de 380 à 1 200 milliards en seize jours
Le 25 avril dernier, nous avions publié le premier épisode de cette série, consacré à la valorisation Anthropic à 380 milliards de dollars après le tour de février. À cette date, le Series G de la société venait de clôturer le 12 février 2026 à 380 milliards de dollars post-money, conduit par le fonds souverain singapourien GIC et Coatue pour un montant levé de 30 milliards de dollars. C’était à l’époque la deuxième plus grosse levée privée jamais réalisée dans la tech.
Seize jours plus tard, début mai 2026, la même société est valorisée trois fois plus cher sur les plateformes de pré-IPO. La progression est de 215 % en seize jours, plus de 700 % sur sept mois, et 20 % sur la seule semaine qui se termine. Aucune valuation de société technologique privée de cette taille n’a connu une telle vitesse de revalorisation, ni pendant la bulle Internet 1999-2000, ni dans les phases d’euphorie post-2020. Le saut est sans précédent documenté.
Le moteur principal est financier. Le Financial Times rapporte que le chiffre d’affaires annualisé d’Anthropic est passé de 9 milliards de dollars fin 2025 à environ 45 milliards de dollars début mai 2026, soit une multiplication par cinq en un peu plus de quatre mois. Anthropic elle-même a confirmé sur son compte X officiel un palier intermédiaire à 30 milliards de dollars de chiffre d’affaires annualisé, tiré par Claude Code, son outil de génération de code pour développeurs, et par Cowork, sa déclinaison pour les métiers non-techniques. Le second moteur est calendaire. TechCrunch rapporte qu’une décision définitive du conseil d’administration sur une nouvelle levée de 40 à 50 milliards de dollars, à une valorisation de 850 à 900 milliards, est attendue en mai, avec Goldman Sachs, JPMorgan et Morgan Stanley en discussions pour une éventuelle introduction en Bourse dès octobre 2026.
Les marchés privés impriment leur prix le plus agressif au moment précis où une décision de conseil d’administration est imminente et où le coût du capital aux États-Unis peut basculer.
Deux plateformes, deux structures juridiques distinctes
La revalorisation est partagée entre deux marchés secondaires aux structures juridiques très différentes. Cette distinction est centrale pour comprendre ce qui se passe.
Forge Global est une plateforme de marché secondaire institutionnel pour titres non-cotés. Elle est exploitée par Forge Securities LLC, un courtier-négociateur enregistré auprès de la SEC américaine et membre de la FINRA, l’autorité d’autorégulation du secteur des courtiers. La structure est règlementée : l’accès est réservé aux investisseurs accrédités, c’est-à-dire des personnes physiques justifiant d’au moins 1 million de dollars de patrimoine net hors résidence principale, ou de 200 000 dollars de revenus annuels seuls et 300 000 dollars en couple sur les deux dernières années. Les vérifications d’identité et de fonds sont strictes. Les transactions concernent des actions réelles de la société, acquises auprès d’employés ou de premiers investisseurs qui veulent sortir avant l’éventuelle introduction en Bourse. Selon Kelly Rodriques, le directeur général de Forge Global, les actions Anthropic s’y échangent à un prix qui implique une valorisation autour de 1 000 milliards de dollars, et OpenAI à 880 milliards sur la même plateforme.
Jupiter Prestocks fonctionne sur une logique radicalement différente. Jupiter Prestocks est une émission de jetons synthétiques sur la blockchain Solana, accessible via le DEX (échange décentralisé) Jupiter. Un DEX (decentralized exchange, soit une place de marché sans intermédiaire central qui exécute les transactions par contrat automatisé) permet de négocier des actifs en direct depuis un portefeuille numérique. Les jetons Prestocks Anthropic ne sont pas des actions. Ce sont des jetons SPL (Solana Program Library, le format standard des jetons sur Solana) émis au ratio de 1 pour 1 contre une exposition à un véhicule à objet spécifique, ou SPV, qui prétend détenir des actions Anthropic sur les marchés secondaires. Mais les porteurs de jetons ne possèdent aucune action, aucun droit de vote, aucun dividende et aucune propriété légale dans la société. Ils détiennent une exposition au prix, rien d’autre.
L’accès est radicalement différent. Acheter ou vendre un jeton Prestock ne demande aucune vérification d’identité, aucune accréditation et aucun seuil de patrimoine. Jupiter ne demande aucune information personnelle pour les opérations de négociation, ne conserve aucun fonds et exécute les transactions directement depuis le portefeuille connecté. Seules les opérations d’émission de nouveaux jetons et de remboursement contre dollars demandent une vérification KYC (Know Your Customer, vérification d’identité bancaire standard). Les utilisateurs américains sont exclus pour des raisons règlementaires, mais cette exclusion fonctionne par auto-déclaration géographique et n’est pas opposable techniquement.
Voilà la distinction fondamentale : sur Forge Global, vous achetez une action, dans un cadre règlementé, avec une vérification d’accréditation. Sur Jupiter Prestocks, vous achetez une créance synthétique sur un véhicule, hors cadre règlementaire opposable, sans vérification de qualification.
La position officielle d’Anthropic est sans équivoque
Le point critique tient à la position d’Anthropic elle-même sur ces produits. La page officielle d’assistance de la société est explicite : Anthropic n’autorise pas les véhicules à objet spécifique à acquérir ses actions, et tout transfert d’actions à un véhicule de ce type est nul au regard des restrictions de transfert inscrites dans ses statuts. La société va plus loin : « Toute tierce partie qui prétend vendre des actions Anthropic au grand public, que ce soit par vente directe, contrat à terme, jeton numérique ou autre mécanisme, est très probablement engagée dans une fraude ou propose un investissement sans valeur. »
Concrètement : les véhicules sur lesquels reposent les jetons Prestocks Anthropic ne peuvent pas légalement détenir d’actions Anthropic. Si un détenteur de jeton tente un jour de faire valoir une créance sur des actions sous-jacentes, il se heurtera à un refus de reconnaissance par le registre de la société. La valeur économique du jeton dépend entièrement de la liquidité du marché secondaire entre détenteurs, et non d’une créance opposable. La même position de principe s’applique à OpenAI, qui a publié un avertissement similaire en août 2025.
La conséquence est concrète. Sur Forge, l’investisseur accrédité acquiert une action enregistrée au registre, opposable. Sur Prestock, il acquiert une exposition synthétique à une valeur de référence, sans propriété sous-jacente reconnue. Le prix de marché peut décrocher fortement : la liquidité sur Jupiter Prestocks n’est que de 933 000 dollars, et a déjà produit des décotes allant jusqu’à 56 % par rapport au prix de référence calculé par l’oracle.
Comment lire la différence entre les deux plateformes
La distinction tient à la grammaire monétaire de l’instrument. Une créance privée tokenisée est une promesse de paiement future, émise par un acteur privé, hébergée sur une blockchain publique. Cette grammaire est commune aux jetons Prestocks et aux stablecoins. Nous avons documenté cette grammaire dans l’article du 9 mai sur la doctrine BCE face au GENIUS Act, où Christine Lagarde a décrit le stablecoin comme « une créance privée tokenisée adossée à un actif public d’un autre État ».
Mais la convergence s’arrête là. Le stablecoin est une créance monétaire à parité ciblée, conçue pour servir de moyen de paiement quotidien. Le jeton Prestock est une exposition spéculative à une valeur d’equity privée, sans parité, sans usage transactionnel, dont la valeur de marché peut décrocher arbitrairement de la référence. Les deux instruments partagent une absence, celle de la validation publique règlementaire qui caractérise les titres cotés. Ils ne partagent ni la fonction économique, ni l’horizon de risque.
Forge Global imprime un prix de marché institutionnel sur des actions réelles, dans un cadre règlementé SEC. Ce prix est défendable comme indicateur, même s’il reste une moyenne entre quelques transactions illiquides minoritaires. Jupiter Prestocks imprime un prix de marché synthétique sur une exposition contestée par l’émetteur, sans accréditation, dans un environnement où Anthropic considère le mécanisme comme nul. Les deux prix convergent aujourd’hui autour de la même valorisation implicite. Ce n’est pas pour autant que les deux prix se valent.
Le marché privé teste sa propre bulle Internet
La séquence rappelle une dynamique connue. Lors de la bulle Internet 1999-2000, les valorisations privées de Yahoo, eBay et Amazon avaient progressé entre 200 et 500 % sur des fenêtres de six à douze mois, portées par la projection de revenus futurs sur des multiples sans précédent. L’écart entre prix payé et valeur économique réalisée a été massif pour les derniers entrants.
Une distinction structurelle change la lecture. À l’époque, le marché coté absorbait l’essentiel de la spéculation : les introductions en Bourse étaient rapides, le prix coté était l’instrument central de découverte. Aujourd’hui, la séquence Anthropic se joue avant l’introduction en Bourse. Les plus grandes capitalisations privées de l’intelligence artificielle, qu’il s’agisse d’OpenAI, d’Anthropic ou de SpaceX, reportent leur IPO de plusieurs années en restant accessibles uniquement aux marchés privés. C’est un déplacement structurel du lieu où se forme le prix.
Quand Forge Global imprime 1 000 milliards de dollars sur Anthropic, ce prix nourrit la valorisation narrative de toute la chaîne de valeur cotée, depuis les fabricants de puces jusqu’aux exploitants de centres de données. Il circule, structure les attentes, oriente les flux d’épargne mondiale. C’est dans ce contexte que la couche Jupiter Prestocks devient un signal. Pas la couche dominante du processus de découverte des prix, mais une couche visible de pré-découverte, accessible sans accréditation, qui contamine la valorisation narrative des très grandes capitalisations privées. Sa contribution tient moins à son volume qu’à son rôle de signal directionnel pour des acteurs qui n’auraient pas eu accès aux plateformes institutionnelles.
Un changement de coût du capital se prépare au même moment
La fenêtre temporelle est étroite. Le vote final de confirmation de Kevin Warsh à la présidence de la Réserve fédérale est programmé pour ce lundi 11 mai 2026, en fin d’après-midi heure de Washington. Nous avons documenté cette séquence en détail dans l’article du 10 mai consacré à la fin du « Fed put ». S’il est confirmé, M. Warsh prêtera serment entre le 12 et le 14 mai et entrera en fonction à l’expiration du mandat de Jerome Powell le 15 mai.
M. Warsh défend depuis quinze ans une doctrine monétaire fondée sur la réduction du bilan de la banque centrale, le retrait de la Réserve fédérale des marchés et la fin de l’engagement implicite à sauver les actifs risqués en cas de stress. Cette doctrine se nomme la fin du « Fed put », c’est-à-dire de l’option de vente implicite dont les détenteurs d’actifs ont bénéficié pendant quinze ans, qui rendait les pertes plafonnées par l’attente d’une intervention monétaire en cas de crise.
Le coût du capital aux États-Unis peut basculer dans les semaines qui suivent l’entrée en fonction. Si les anticipations de marché intègrent une posture de banque centrale moins accommodante face aux stress des marchés actions, le taux d’actualisation utilisé pour valoriser les flux de trésorerie futurs des sociétés à forte croissance monte mécaniquement. Toute valorisation construite sur des taux bas durables doit alors être révisée. Les marchés privés impriment leur prix le plus agressif au moment précis où le régime monétaire qui le rend possible peut tourner.
Vous n’êtes pas, sauf cas marginal, exposé directement à Anthropic et vous n’achetez pas ces jetons. La séquence reste pertinente à deux titres pour qui détient des actifs cotés. La valorisation narrative qui se construit sur Forge Global et Jupiter Prestocks contamine les attentes sur toute la chaîne de valeur cotée. Les fabricants de puces, les exploitants de centres de données, les éditeurs de logiciels intégrant l’intelligence artificielle voient leur prix coté influencé par ce qu’imprime cette couche secondaire. Si le coût du capital bascule en mai avec l’arrivée de M. Warsh, les valorisations construites sur des hypothèses de taux d’actualisation bas devront être révisées. Un actif dont 70 % de la valeur réside dans les flux post-2030 perd beaucoup plus à une remontée des taux qu’un actif dont les flux sont concentrés sur les trois prochaines années. Les entreprises d’intelligence artificielle, cotées comme non cotées, sont du premier type.
Les prix sur Forge Global et Jupiter Prestocks sont des données publiques, suivies en temps réel par l’ensemble du marché. Apprendre à lire l’action des prix et à pratiquer une gestion disciplinée de son capital reste l’outil accessible à tous pour traverser une transition de régime monétaire. L’action des prix incorpore mécaniquement tout ce qui se passe dans ces couches secondaires, qu’on y ait accès ou non. La séquence Anthropic est moins une opportunité qu’un observatoire en temps réel d’un déplacement de la formation des prix vers les marchés privés, dans une fenêtre où le régime monétaire peut tourner.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
FAQ
Pourquoi Anthropic a-t-elle été revalorisée de 380 à 1 200 milliards en seize jours ?
La revalorisation est portée par trois éléments. Premièrement, le chiffre d’affaires annualisé est passé de 9 à 45 milliards de dollars en quatre mois, principalement tiré par Claude Code et Cowork. Deuxièmement, une décision de conseil d’administration est prévue en mai 2026 pour une nouvelle levée de 40 à 50 milliards de dollars autour d’une valorisation officielle de 850 à 900 milliards. Troisièmement, deux plateformes secondaires distinctes, Forge Global pour les institutionnels et Jupiter Prestocks sur Solana pour le grand public hors États-Unis, impriment simultanément des prix qui impliquent une valorisation autour de 1 000 milliards et au-dessus.
Quelle est la différence entre Forge Global et Jupiter Prestocks ?
Forge Global est une plateforme institutionnelle aux États-Unis, exploitée par un courtier-négociateur enregistré auprès de la SEC, réservée aux investisseurs accrédités, avec des actions réelles et des contreparties identifiées. Jupiter Prestocks est une émission de jetons synthétiques sur la blockchain Solana, accessible sans vérification d’identité ni d’accréditation, où les jetons sont des créances sur un véhicule à objet spécifique qu’Anthropic refuse explicitement de reconnaître. Sur Forge Global, on achète une action ; sur Jupiter Prestocks, on achète une exposition au prix sans propriété légale sous-jacente.
Qu’est-ce qu’Anthropic dit officiellement des jetons Prestocks sur Solana ?
Anthropic publie sur sa page officielle d’assistance que la société n’autorise pas les véhicules à objet spécifique à acquérir ses actions et que tout transfert d’actions à un véhicule de ce type est nul au regard des restrictions de transfert. Elle ajoute que toute tierce partie qui prétend vendre des actions Anthropic au public via des jetons numériques ou des contrats à terme est très probablement engagée dans une fraude ou propose un investissement sans valeur. Les jetons Prestocks ne sont donc pas reconnus par l’émetteur des actions sous-jacentes.
Pourquoi le calendrier de mai 2026 est-il critique ?
Le conseil d’administration d’Anthropic doit décider en mai d’une nouvelle levée de fonds. Le vote final de confirmation de Kevin Warsh comme président de la Réserve fédérale est programmé le 11 mai, avec entrée en fonction prévue entre le 12 et le 15 mai à l’expiration du mandat de Jerome Powell. Warsh défend une doctrine monétaire moins accommodante face aux marchés. Le coût du capital aux États-Unis peut donc basculer dans la fenêtre où Anthropic décide de sa valorisation, ce qui maximise l’enjeu de timing pour la société comme pour les acheteurs sur les plateformes secondaires.
Est-ce que la séquence ressemble à la bulle Internet ?
Les vitesses de revalorisation sont comparables à celles observées sur Yahoo, eBay ou Amazon en 1999-2000, mais le lieu de formation du prix a changé. À l’époque, le marché coté absorbait la spéculation : les introductions en Bourse étaient rapides. Aujourd’hui, les plus grandes capitalisations privées de l’intelligence artificielle reportent leur introduction en Bourse de plusieurs années et le prix se forme sur des plateformes privées, dont certaines sont accessibles au grand public mondial hors États-Unis sans accréditation. C’est un déplacement structurel de la formation des prix, pas seulement une répétition de cycle.
Pour approfondir
- Anthropic à 380 milliards : le circuit fermé du capital, du client et du fournisseur
- Big Tech Q1 2026 : 700 milliards de capex et le marché qui dit non
- DeepSeek V4 sur Huawei : le découplage silicium est acté
- Warsh confirmé à la Fed : la fin du Fed put commence ce 11 mai
- Stablecoins : Lagarde pose la doctrine BCE face au GENIUS Act
- Souveraineté financière : reprendre le contrôle de son capital

En seize jours, la valorisation implicite d’Anthropic est passée de 380 à 1 200 milliards de dollars. Une couche secondaire émergente, partagée entre Jupiter Prestocks sur la blockchain Solana et Forge Global en cotation institutionnelle, contamine désormais la valorisation narrative des sociétés non-cotées les plus capitalisées de l’intelligence artificielle. Le prix Anthropic y progresse de 20 % en une seule semaine début mai 2026 et dépasse pour la première fois OpenAI sur ces mêmes plateformes. Trois éléments structurent cette accélération : un chiffre d’affaires annualisé multiplié par cinq depuis fin 2025, une décision de conseil d’administration prévue en mai, et un changement de doctrine monétaire imminent à la Réserve fédérale. Le prix circule avant les comptes publics, dans une fenêtre où le coût du capital peut basculer.
Une revalorisation de 380 à 1 200 milliards en seize jours
Le 25 avril dernier, nous avions publié le premier épisode de cette série, consacré à la valorisation Anthropic à 380 milliards de dollars après le tour de février. À cette date, le Series G de la société venait de clôturer le 12 février 2026 à 380 milliards de dollars post-money, conduit par le fonds souverain singapourien GIC et Coatue pour un montant levé de 30 milliards de dollars. C’était à l’époque la deuxième plus grosse levée privée jamais réalisée dans la tech.
Seize jours plus tard, début mai 2026, la même société est valorisée trois fois plus cher sur les plateformes de pré-IPO. La progression est de 215 % en seize jours, plus de 700 % sur sept mois, et 20 % sur la seule semaine qui se termine. Aucune valuation de société technologique privée de cette taille n’a connu une telle vitesse de revalorisation, ni pendant la bulle Internet 1999-2000, ni dans les phases d’euphorie post-2020. Le saut est sans précédent documenté.
Le moteur principal est financier. Le Financial Times rapporte que le chiffre d’affaires annualisé d’Anthropic est passé de 9 milliards de dollars fin 2025 à environ 45 milliards de dollars début mai 2026, soit une multiplication par cinq en un peu plus de quatre mois. Anthropic elle-même a confirmé sur son compte X officiel un palier intermédiaire à 30 milliards de dollars de chiffre d’affaires annualisé, tiré par Claude Code, son outil de génération de code pour développeurs, et par Cowork, sa déclinaison pour les métiers non-techniques. Le second moteur est calendaire. TechCrunch rapporte qu’une décision définitive du conseil d’administration sur une nouvelle levée de 40 à 50 milliards de dollars, à une valorisation de 850 à 900 milliards, est attendue en mai, avec Goldman Sachs, JPMorgan et Morgan Stanley en discussions pour une éventuelle introduction en Bourse dès octobre 2026.
Les marchés privés impriment leur prix le plus agressif au moment précis où une décision de conseil d’administration est imminente et où le coût du capital aux États-Unis peut basculer.
Deux plateformes, deux structures juridiques distinctes
La revalorisation est partagée entre deux marchés secondaires aux structures juridiques très différentes. Cette distinction est centrale pour comprendre ce qui se passe.
Forge Global est une plateforme de marché secondaire institutionnel pour titres non-cotés. Elle est exploitée par Forge Securities LLC, un courtier-négociateur enregistré auprès de la SEC américaine et membre de la FINRA, l’autorité d’autorégulation du secteur des courtiers. La structure est règlementée : l’accès est réservé aux investisseurs accrédités, c’est-à-dire des personnes physiques justifiant d’au moins 1 million de dollars de patrimoine net hors résidence principale, ou de 200 000 dollars de revenus annuels seuls et 300 000 dollars en couple sur les deux dernières années. Les vérifications d’identité et de fonds sont strictes. Les transactions concernent des actions réelles de la société, acquises auprès d’employés ou de premiers investisseurs qui veulent sortir avant l’éventuelle introduction en Bourse. Selon Kelly Rodriques, le directeur général de Forge Global, les actions Anthropic s’y échangent à un prix qui implique une valorisation autour de 1 000 milliards de dollars, et OpenAI à 880 milliards sur la même plateforme.
Jupiter Prestocks fonctionne sur une logique radicalement différente. Jupiter Prestocks est une émission de jetons synthétiques sur la blockchain Solana, accessible via le DEX (échange décentralisé) Jupiter. Un DEX (decentralized exchange, soit une place de marché sans intermédiaire central qui exécute les transactions par contrat automatisé) permet de négocier des actifs en direct depuis un portefeuille numérique. Les jetons Prestocks Anthropic ne sont pas des actions. Ce sont des jetons SPL (Solana Program Library, le format standard des jetons sur Solana) émis au ratio de 1 pour 1 contre une exposition à un véhicule à objet spécifique, ou SPV, qui prétend détenir des actions Anthropic sur les marchés secondaires. Mais les porteurs de jetons ne possèdent aucune action, aucun droit de vote, aucun dividende et aucune propriété légale dans la société. Ils détiennent une exposition au prix, rien d’autre.
L’accès est radicalement différent. Acheter ou vendre un jeton Prestock ne demande aucune vérification d’identité, aucune accréditation et aucun seuil de patrimoine. Jupiter ne demande aucune information personnelle pour les opérations de négociation, ne conserve aucun fonds et exécute les transactions directement depuis le portefeuille connecté. Seules les opérations d’émission de nouveaux jetons et de remboursement contre dollars demandent une vérification KYC (Know Your Customer, vérification d’identité bancaire standard). Les utilisateurs américains sont exclus pour des raisons règlementaires, mais cette exclusion fonctionne par auto-déclaration géographique et n’est pas opposable techniquement.
Voilà la distinction fondamentale : sur Forge Global, vous achetez une action, dans un cadre règlementé, avec une vérification d’accréditation. Sur Jupiter Prestocks, vous achetez une créance synthétique sur un véhicule, hors cadre règlementaire opposable, sans vérification de qualification.
La position officielle d’Anthropic est sans équivoque
Le point critique tient à la position d’Anthropic elle-même sur ces produits. La page officielle d’assistance de la société est explicite : Anthropic n’autorise pas les véhicules à objet spécifique à acquérir ses actions, et tout transfert d’actions à un véhicule de ce type est nul au regard des restrictions de transfert inscrites dans ses statuts. La société va plus loin : « Toute tierce partie qui prétend vendre des actions Anthropic au grand public, que ce soit par vente directe, contrat à terme, jeton numérique ou autre mécanisme, est très probablement engagée dans une fraude ou propose un investissement sans valeur. »
Concrètement : les véhicules sur lesquels reposent les jetons Prestocks Anthropic ne peuvent pas légalement détenir d’actions Anthropic. Si un détenteur de jeton tente un jour de faire valoir une créance sur des actions sous-jacentes, il se heurtera à un refus de reconnaissance par le registre de la société. La valeur économique du jeton dépend entièrement de la liquidité du marché secondaire entre détenteurs, et non d’une créance opposable. La même position de principe s’applique à OpenAI, qui a publié un avertissement similaire en août 2025.
La conséquence est concrète. Sur Forge, l’investisseur accrédité acquiert une action enregistrée au registre, opposable. Sur Prestock, il acquiert une exposition synthétique à une valeur de référence, sans propriété sous-jacente reconnue. Le prix de marché peut décrocher fortement : la liquidité sur Jupiter Prestocks n’est que de 933 000 dollars, et a déjà produit des décotes allant jusqu’à 56 % par rapport au prix de référence calculé par l’oracle.
Comment lire la différence entre les deux plateformes
La distinction tient à la grammaire monétaire de l’instrument. Une créance privée tokenisée est une promesse de paiement future, émise par un acteur privé, hébergée sur une blockchain publique. Cette grammaire est commune aux jetons Prestocks et aux stablecoins. Nous avons documenté cette grammaire dans l’article du 9 mai sur la doctrine BCE face au GENIUS Act, où Christine Lagarde a décrit le stablecoin comme « une créance privée tokenisée adossée à un actif public d’un autre État ».
Mais la convergence s’arrête là. Le stablecoin est une créance monétaire à parité ciblée, conçue pour servir de moyen de paiement quotidien. Le jeton Prestock est une exposition spéculative à une valeur d’equity privée, sans parité, sans usage transactionnel, dont la valeur de marché peut décrocher arbitrairement de la référence. Les deux instruments partagent une absence, celle de la validation publique règlementaire qui caractérise les titres cotés. Ils ne partagent ni la fonction économique, ni l’horizon de risque.
Forge Global imprime un prix de marché institutionnel sur des actions réelles, dans un cadre règlementé SEC. Ce prix est défendable comme indicateur, même s’il reste une moyenne entre quelques transactions illiquides minoritaires. Jupiter Prestocks imprime un prix de marché synthétique sur une exposition contestée par l’émetteur, sans accréditation, dans un environnement où Anthropic considère le mécanisme comme nul. Les deux prix convergent aujourd’hui autour de la même valorisation implicite. Ce n’est pas pour autant que les deux prix se valent.
Le marché privé teste sa propre bulle Internet
La séquence rappelle une dynamique connue. Lors de la bulle Internet 1999-2000, les valorisations privées de Yahoo, eBay et Amazon avaient progressé entre 200 et 500 % sur des fenêtres de six à douze mois, portées par la projection de revenus futurs sur des multiples sans précédent. L’écart entre prix payé et valeur économique réalisée a été massif pour les derniers entrants.
Une distinction structurelle change la lecture. À l’époque, le marché coté absorbait l’essentiel de la spéculation : les introductions en Bourse étaient rapides, le prix coté était l’instrument central de découverte. Aujourd’hui, la séquence Anthropic se joue avant l’introduction en Bourse. Les plus grandes capitalisations privées de l’intelligence artificielle, qu’il s’agisse d’OpenAI, d’Anthropic ou de SpaceX, reportent leur IPO de plusieurs années en restant accessibles uniquement aux marchés privés. C’est un déplacement structurel du lieu où se forme le prix.
Quand Forge Global imprime 1 000 milliards de dollars sur Anthropic, ce prix nourrit la valorisation narrative de toute la chaîne de valeur cotée, depuis les fabricants de puces jusqu’aux exploitants de centres de données. Il circule, structure les attentes, oriente les flux d’épargne mondiale. C’est dans ce contexte que la couche Jupiter Prestocks devient un signal. Pas la couche dominante du processus de découverte des prix, mais une couche visible de pré-découverte, accessible sans accréditation, qui contamine la valorisation narrative des très grandes capitalisations privées. Sa contribution tient moins à son volume qu’à son rôle de signal directionnel pour des acteurs qui n’auraient pas eu accès aux plateformes institutionnelles.
Un changement de coût du capital se prépare au même moment
La fenêtre temporelle est étroite. Le vote final de confirmation de Kevin Warsh à la présidence de la Réserve fédérale est programmé pour ce lundi 11 mai 2026, en fin d’après-midi heure de Washington. Nous avons documenté cette séquence en détail dans l’article du 10 mai consacré à la fin du « Fed put ». S’il est confirmé, M. Warsh prêtera serment entre le 12 et le 14 mai et entrera en fonction à l’expiration du mandat de Jerome Powell le 15 mai.
M. Warsh défend depuis quinze ans une doctrine monétaire fondée sur la réduction du bilan de la banque centrale, le retrait de la Réserve fédérale des marchés et la fin de l’engagement implicite à sauver les actifs risqués en cas de stress. Cette doctrine se nomme la fin du « Fed put », c’est-à-dire de l’option de vente implicite dont les détenteurs d’actifs ont bénéficié pendant quinze ans, qui rendait les pertes plafonnées par l’attente d’une intervention monétaire en cas de crise.
Le coût du capital aux États-Unis peut basculer dans les semaines qui suivent l’entrée en fonction. Si les anticipations de marché intègrent une posture de banque centrale moins accommodante face aux stress des marchés actions, le taux d’actualisation utilisé pour valoriser les flux de trésorerie futurs des sociétés à forte croissance monte mécaniquement. Toute valorisation construite sur des taux bas durables doit alors être révisée. Les marchés privés impriment leur prix le plus agressif au moment précis où le régime monétaire qui le rend possible peut tourner.
Vous n’êtes pas, sauf cas marginal, exposé directement à Anthropic et vous n’achetez pas ces jetons. La séquence reste pertinente à deux titres pour qui détient des actifs cotés. La valorisation narrative qui se construit sur Forge Global et Jupiter Prestocks contamine les attentes sur toute la chaîne de valeur cotée. Les fabricants de puces, les exploitants de centres de données, les éditeurs de logiciels intégrant l’intelligence artificielle voient leur prix coté influencé par ce qu’imprime cette couche secondaire. Si le coût du capital bascule en mai avec l’arrivée de M. Warsh, les valorisations construites sur des hypothèses de taux d’actualisation bas devront être révisées. Un actif dont 70 % de la valeur réside dans les flux post-2030 perd beaucoup plus à une remontée des taux qu’un actif dont les flux sont concentrés sur les trois prochaines années. Les entreprises d’intelligence artificielle, cotées comme non cotées, sont du premier type.
Les prix sur Forge Global et Jupiter Prestocks sont des données publiques, suivies en temps réel par l’ensemble du marché. Apprendre à lire l’action des prix et à pratiquer une gestion disciplinée de son capital reste l’outil accessible à tous pour traverser une transition de régime monétaire. L’action des prix incorpore mécaniquement tout ce qui se passe dans ces couches secondaires, qu’on y ait accès ou non. La séquence Anthropic est moins une opportunité qu’un observatoire en temps réel d’un déplacement de la formation des prix vers les marchés privés, dans une fenêtre où le régime monétaire peut tourner.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
FAQ
Pourquoi Anthropic a-t-elle été revalorisée de 380 à 1 200 milliards en seize jours ?
La revalorisation est portée par trois éléments. Premièrement, le chiffre d’affaires annualisé est passé de 9 à 45 milliards de dollars en quatre mois, principalement tiré par Claude Code et Cowork. Deuxièmement, une décision de conseil d’administration est prévue en mai 2026 pour une nouvelle levée de 40 à 50 milliards de dollars autour d’une valorisation officielle de 850 à 900 milliards. Troisièmement, deux plateformes secondaires distinctes, Forge Global pour les institutionnels et Jupiter Prestocks sur Solana pour le grand public hors États-Unis, impriment simultanément des prix qui impliquent une valorisation autour de 1 000 milliards et au-dessus.
Quelle est la différence entre Forge Global et Jupiter Prestocks ?
Forge Global est une plateforme institutionnelle aux États-Unis, exploitée par un courtier-négociateur enregistré auprès de la SEC, réservée aux investisseurs accrédités, avec des actions réelles et des contreparties identifiées. Jupiter Prestocks est une émission de jetons synthétiques sur la blockchain Solana, accessible sans vérification d’identité ni d’accréditation, où les jetons sont des créances sur un véhicule à objet spécifique qu’Anthropic refuse explicitement de reconnaître. Sur Forge Global, on achète une action ; sur Jupiter Prestocks, on achète une exposition au prix sans propriété légale sous-jacente.
Qu’est-ce qu’Anthropic dit officiellement des jetons Prestocks sur Solana ?
Anthropic publie sur sa page officielle d’assistance que la société n’autorise pas les véhicules à objet spécifique à acquérir ses actions et que tout transfert d’actions à un véhicule de ce type est nul au regard des restrictions de transfert. Elle ajoute que toute tierce partie qui prétend vendre des actions Anthropic au public via des jetons numériques ou des contrats à terme est très probablement engagée dans une fraude ou propose un investissement sans valeur. Les jetons Prestocks ne sont donc pas reconnus par l’émetteur des actions sous-jacentes.
Pourquoi le calendrier de mai 2026 est-il critique ?
Le conseil d’administration d’Anthropic doit décider en mai d’une nouvelle levée de fonds. Le vote final de confirmation de Kevin Warsh comme président de la Réserve fédérale est programmé le 11 mai, avec entrée en fonction prévue entre le 12 et le 15 mai à l’expiration du mandat de Jerome Powell. Warsh défend une doctrine monétaire moins accommodante face aux marchés. Le coût du capital aux États-Unis peut donc basculer dans la fenêtre où Anthropic décide de sa valorisation, ce qui maximise l’enjeu de timing pour la société comme pour les acheteurs sur les plateformes secondaires.
Est-ce que la séquence ressemble à la bulle Internet ?
Les vitesses de revalorisation sont comparables à celles observées sur Yahoo, eBay ou Amazon en 1999-2000, mais le lieu de formation du prix a changé. À l’époque, le marché coté absorbait la spéculation : les introductions en Bourse étaient rapides. Aujourd’hui, les plus grandes capitalisations privées de l’intelligence artificielle reportent leur introduction en Bourse de plusieurs années et le prix se forme sur des plateformes privées, dont certaines sont accessibles au grand public mondial hors États-Unis sans accréditation. C’est un déplacement structurel de la formation des prix, pas seulement une répétition de cycle.
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