
Le 5 juin 2026, l’or a perdu 2,94 % sur une séance pour clôturer à 4 337 dollars l’once, son plus bas niveau de cotation depuis le premier jour de bourse de l’année. Le déclencheur est connu : un rapport sur l’emploi américain deux fois plus fort que prévu (172 000 créations de postes en mai contre 80 000 attendues), qui a relancé les anticipations de hausse des taux de la Réserve fédérale, fait grimper le rendement à dix ans au-dessus de 4,50 % et renforcé le dollar. En quelques heures, le métal a effacé le rally qui l’avait porté près de 5 600 dollars au printemps. Et pourtant, trois jours plus tôt, un rapport de la Banque centrale européenne actait que l’or était devenu le deuxième actif de réserve des banques centrales du monde, devant les titres en dollar. Ces deux faits ne se contredisent pas. Ils parlent simplement de deux horizons différents.
Comprendre ce décrochage, c’est d’abord refuser de mélanger un mouvement de prix de court terme avec une recomposition lente des réserves mondiales. L’un est un réajustement mécanique. L’autre est une tendance pluriannuelle. Les confondre conduit à des conclusions fausses dans les deux sens : croire que l’or est fini parce qu’il a chuté, ou croire que sa chute remet en cause son rôle monétaire.
Pourquoi l’or a-t-il décroché le 5 juin ?
La chaîne est lisible maillon par maillon. Le Bureau of Labor Statistics a publié un rapport sur l’emploi de mai montrant 172 000 créations nettes de postes, alors que le consensus tablait sur environ 80 000. Le salaire horaire moyen progresse de 3,4 % sur un an, le taux de chômage reste à 4,3 %. Pour le marché, ce chiffre signifie une chose : l’économie américaine ne ralentit pas assez pour justifier un assouplissement monétaire rapide.
La conséquence immédiate s’observe sur les anticipations de taux. Avant ce rapport, le scénario dominant restait celui d’une Réserve fédérale stable, autour de 3,50 à 3,75 %, avec une baisse possible plus tard dans l’année. Après le rapport, les contrats à terme se sont réajustés vers un taux directeur de fin d’année plus élevé, et une hausse à l’automne est redevenue une hypothèse sérieuse. Ce réajustement des anticipations s’appelle un repricing : le marché recalcule le prix des actifs en fonction d’un nouveau scénario de taux.
Vient ensuite l’effet sur l’or, et il faut nommer le mécanisme précis plutôt que de le supposer. L’or ne verse aucun coupon, aucun loyer, aucun dividende. Sa détention a donc un coût d’opportunité : ce que l’on aurait gagné en plaçant la même somme sur un actif rémunéré. Quand le rendement réel des obligations américaines monte, ce coût d’opportunité augmente, et l’attrait relatif d’un actif sans rendement courant diminue mécaniquement. Le rendement à dix ans franchissant 4,50 % et le dollar se renforçant (l’indice dollar repasse au-dessus de 100), les deux canaux jouent dans le même sens contre le métal. La baisse du prix de l’or le 5 juin n’est pas un verdict sur sa valeur : c’est l’arithmétique d’un coût d’opportunité qui remonte.

Ce retour au point de départ annuel a quelque chose de spectaculaire, mais il reste un mouvement de prix. Sur la seule année 2026, l’or est passé d’environ 4 350 dollars au départ à un sommet voisin de 5 600 dollars, avant de revenir sur ses niveaux d’ouverture. Une partie du rally était portée par la prime de risque géopolitique du printemps et par l’anticipation d’une détente monétaire qui ne vient pas. Cela ne dit rien, en revanche, de la place que les banques centrales accordent à l’or dans leurs réserves.
Que dit vraiment le rapport de la BCE sur l’or et les Treasuries ?
Le 2 juin, la Banque centrale européenne a publié son rapport annuel sur le rôle international de l’euro. Un chiffre a retenu l’attention : à la fin 2025, l’or représentait 27 % des réserves officielles mondiales, devant les titres en dollar à 22 % et les titres en euro à 15 %. Le dollar, lui, reste de loin la première monnaie de réserve, autour de 57 % une fois prises en compte toutes les formes de détention. Première précision indispensable : on parle ici de la composition des réserves, pas d’un détrônement du dollar comme monnaie. Le métal passe devant une catégorie d’actifs, les obligations du Trésor américain, pas devant la devise américaine.
La deuxième précision est décisive, et c’est elle qui relie le rapport au décrochage du 5 juin. Ces 27 % sont mesurés au prix de marché. Or le rapport précise lui-même que cette ascension reflète en grande partie un effet de valorisation : le prix de l’or a bondi d’environ 60 % en 2025 et de 30 % en 2024, ce qui gonfle mécaniquement sa part dans le total. La BCE livre l’exercice contrefactuel : à prix constants de 2023, c’est-à-dire en neutralisant la hausse du cours, la part de l’or retombe à 16 %, à égalité avec l’euro, tandis que les titres en dollar restent à 26 %. Selon le référentiel de prix choisi, l’or est soit deuxième actif de réserve, soit toujours derrière les titres en dollar.

Cette distinction n’est pas un détail comptable. Si une partie de la montée de l’or dans les réserves vient de la hausse de son prix, alors une correction de ce prix réduit cette part dans les mêmes proportions : le décrochage du 5 juin affecte donc, mécaniquement, le fameux ratio. Mouvement de marché et lecture structurelle ne sont pas étanches, ils communiquent par la valorisation. Le bon mot d’ordre n’est pas que l’or aurait remplacé les Treasuries, mais que sa valorisation l’a hissé au sommet d’un classement mesuré en prix courants, et qu’une baisse de prix l’y fait redescendre.
Pourquoi les banques centrales accumulent de l’or depuis 2022
Reste le fait qui ne se réduit pas à un effet prix : les banques centrales achètent. Le rapport de la BCE situe le point de bascule en 2022, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie et le gel des réserves de change russes par les pays occidentaux. Un actif que l’on croyait sans risque, une obligation d’État détenue à l’étranger, s’est révélé révocable d’un trait de plume politique. Pour toute banque centrale qui pourrait un jour se trouver en désaccord avec l’émetteur de la monnaie qu’elle détient, la leçon a porté.
C’est ici que la nature de l’or éclaire son retour dans les coffres. Une obligation du Trésor américain est une créance : sa valeur dépend de la solvabilité et de la bonne volonté d’un émetteur, et son accès dépend du système de règlement qui la fait circuler. L’or, lui, ne représente la dette de personne. Chaque lingot est une dépense passée d’énergie et de temps, extraite, raffinée, stockée, qui ne comporte aucune contrepartie politique. Ce que les réserves officielles cherchent depuis 2022, ce n’est pas un rendement supérieur, c’est un actif que personne ne peut geler. L’or est la forme physique de cette monnaie sans contrepartie, le métal de référence que les conventions humaines retiennent depuis des millénaires.
Il faut toutefois se garder de parler des banques centrales comme d’un acteur unique. Les achats sont d’abord le fait des économies émergentes et des pays exposés à un risque géopolitique élevé. Le rapport note que la Pologne a acquis une centaine de tonnes en 2025, et que les acheteurs les plus actifs se situent dans des régions à fort risque de conflit externe. À l’inverse, certains pays vendent pour des raisons tactiques : la Turquie a cédé de l’ordre de 130 tonnes pour défendre sa monnaie après l’éclatement du conflit au Moyen-Orient. La tendance de fond est une diversification des réserves loin du tout-dollar, menée surtout par les émergents, pas un basculement homogène et coordonné de l’ensemble des banques centrales.
Deux horizons à ne pas confondre
L’erreur de lecture la plus courante consiste à juger une tendance pluriannuelle à l’aune d’une séance de bourse. Le prix de l’or répond à des forces de court terme : taux réels, dollar, prime de risque, flux spéculatifs. Son rôle de réserve répond à des forces de long terme : confiance dans les émetteurs souverains, exposition géopolitique, recherche d’un actif sans contrepartie. Une séance comme celle du 5 juin agit sur le premier registre. Le rapport de la BCE documente le second. Les deux peuvent être vrais en même temps, parce qu’ils ne parlent pas du même objet.
Pour qui détient de l’or dans une optique de protection patrimoniale, la distinction est opérationnelle. Le métal joue un rôle d’assurance et de diversification à horizon long, dans une allocation pensée pour traverser des régimes monétaires différents, pas un rôle de placement dont on jugerait la pertinence sur la performance d’un trimestre. La manière dont les réserves officielles raisonnent et la manière dont un épargnant construit son allocation relèvent de deux logiques distinctes : l’une gère la souveraineté d’un État, l’autre la résilience d’un patrimoine. Ce que les deux partagent, c’est l’attention portée à un actif qui ne dépend de la signature de personne. Comprendre cette logique fait partie de ce que recouvre une vraie protection du patrimoine sur le long terme.
On entend souvent la question de savoir si Bitcoin joue le même rôle que l’or dans cette histoire. La réponse honnête est : pas dans les réserves officielles. Les banques centrales n’allouent pas à Bitcoin, et le rapport de la BCE n’en fait pas un actif de réserve. Sur le plan conceptuel, les deux relèvent d’une même famille, celle des actifs qui échappent à la création monétaire discrétionnaire, l’or comme support physique et Bitcoin comme support numérique. Mais l’or bénéficie de canaux de demande multiples, accumulés sur des siècles, qui expliquent pourquoi il reste le métal de référence des coffres souverains, là où Bitcoin se diffuse encore lentement et selon une autre dynamique.
L’investisseur particulier qui découvre ce dossier aujourd’hui n’est pas en avance d’information sur les acteurs déjà positionnés. Mais il n’en a pas besoin pour décider. L’analyse à partir des éléments publics, le rapport de la BCE, les statistiques d’emploi, les niveaux de taux et de change, vient renforcer l’analyse technique, qui contient par essence l’ensemble des informations disponibles, y compris les traces que les acteurs déjà positionnés laissent dans le graphique. Courir après l’information privée n’est pas un programme. Lire ce qui est public et observer ce que le prix raconte en est un.
Mais une lecture, même bien construite, ne fait pas une stratégie. Ce qui distingue dans la durée un investisseur qui traverse les cycles d’un investisseur qui s’épuise n’est pas la finesse d’une analyse ponctuelle. C’est la discipline qui maintient le cap quand le scénario dévie, la rigueur qui ne se relâche pas dans les phases calmes, le money management qui empêche une conviction de dégénérer en concentration, la psychologie qui tient face aux retournements, et le cadre décisionnel qui permet de répéter ce qui marche au lieu de réinventer. C’est cette posture qui permet d’imposer ses conditions au marché plutôt que de subir les siennes.
Ces variables ne se trouvent pas dans un rapport de banque centrale ni dans une séance de bourse. Elles se construisent par la pratique, par l’examen méthodique de ses propres décisions, et par un dialogue prolongé avec une méthode. C’est l’objet de l’accompagnement Monnaies & Libertés.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
FAQ
Pourquoi le prix de l’or a-t-il chuté le 5 juin 2026 ?
Parce qu’un rapport sur l’emploi américain bien plus fort que prévu (172 000 créations de postes contre 80 000 attendues) a relancé les anticipations de hausse des taux de la Réserve fédérale. La hausse du rendement à dix ans au-dessus de 4,50 % et le renforcement du dollar augmentent le coût d’opportunité de détenir un actif sans rendement comme l’or, ce qui pèse mécaniquement sur son prix.
L’or a-t-il vraiment dépassé les Treasuries dans les réserves mondiales ?
Oui au prix de marché, où l’or représentait 27 % des réserves officielles fin 2025 contre 22 % pour les titres en dollar. Mais le rapport de la BCE précise que cette avance reflète surtout l’envolée du cours de l’or. À prix constants de 2023, la part de l’or retombe à 16 % et les titres en dollar restent devant à 26 %. Le classement dépend donc entièrement du référentiel de prix retenu.
La baisse du prix remet-elle en cause le rôle de réserve de l’or ?
Non. Le prix de l’or et son rôle de réserve répondent à deux horizons distincts. Le prix réagit à des forces de court terme comme les taux réels et le dollar. Le rôle de réserve dépend d’une tendance pluriannuelle de diversification des banques centrales, amorcée en 2022 après le gel des réserves russes. Une séance de bourse ne renverse pas une tendance de fond.
Pourquoi les banques centrales achètent-elles de l’or ?
Parce que l’or ne représente la dette de personne et ne peut être gelé par un État tiers, contrairement à une obligation souveraine détenue à l’étranger. Le gel des réserves de change russes en 2022 a montré qu’un actif supposé sans risque pouvait être révoqué pour des raisons politiques. Les achats sont surtout le fait des économies émergentes et des pays exposés à un risque géopolitique élevé.
Faut-il acheter de l’or après cette baisse ?
Cet article décrit une mécanique de marché, il ne constitue pas un conseil d’achat. Ce que fait une banque centrale pour gérer la souveraineté d’un État ne se transpose pas directement à l’allocation d’un épargnant. Dans une optique patrimoniale, l’or relève d’une logique d’assurance et de diversification à horizon long, qui ne se juge pas sur la performance d’un trimestre. La décision finale appartient à chacun, selon sa situation et son horizon.

Le 5 juin 2026, l’or a perdu 2,94 % sur une séance pour clôturer à 4 337 dollars l’once, son plus bas niveau de cotation depuis le premier jour de bourse de l’année. Le déclencheur est connu : un rapport sur l’emploi américain deux fois plus fort que prévu (172 000 créations de postes en mai contre 80 000 attendues), qui a relancé les anticipations de hausse des taux de la Réserve fédérale, fait grimper le rendement à dix ans au-dessus de 4,50 % et renforcé le dollar. En quelques heures, le métal a effacé le rally qui l’avait porté près de 5 600 dollars au printemps. Et pourtant, trois jours plus tôt, un rapport de la Banque centrale européenne actait que l’or était devenu le deuxième actif de réserve des banques centrales du monde, devant les titres en dollar. Ces deux faits ne se contredisent pas. Ils parlent simplement de deux horizons différents.
Comprendre ce décrochage, c’est d’abord refuser de mélanger un mouvement de prix de court terme avec une recomposition lente des réserves mondiales. L’un est un réajustement mécanique. L’autre est une tendance pluriannuelle. Les confondre conduit à des conclusions fausses dans les deux sens : croire que l’or est fini parce qu’il a chuté, ou croire que sa chute remet en cause son rôle monétaire.
Pourquoi l’or a-t-il décroché le 5 juin ?
La chaîne est lisible maillon par maillon. Le Bureau of Labor Statistics a publié un rapport sur l’emploi de mai montrant 172 000 créations nettes de postes, alors que le consensus tablait sur environ 80 000. Le salaire horaire moyen progresse de 3,4 % sur un an, le taux de chômage reste à 4,3 %. Pour le marché, ce chiffre signifie une chose : l’économie américaine ne ralentit pas assez pour justifier un assouplissement monétaire rapide.
La conséquence immédiate s’observe sur les anticipations de taux. Avant ce rapport, le scénario dominant restait celui d’une Réserve fédérale stable, autour de 3,50 à 3,75 %, avec une baisse possible plus tard dans l’année. Après le rapport, les contrats à terme se sont réajustés vers un taux directeur de fin d’année plus élevé, et une hausse à l’automne est redevenue une hypothèse sérieuse. Ce réajustement des anticipations s’appelle un repricing : le marché recalcule le prix des actifs en fonction d’un nouveau scénario de taux.
Vient ensuite l’effet sur l’or, et il faut nommer le mécanisme précis plutôt que de le supposer. L’or ne verse aucun coupon, aucun loyer, aucun dividende. Sa détention a donc un coût d’opportunité : ce que l’on aurait gagné en plaçant la même somme sur un actif rémunéré. Quand le rendement réel des obligations américaines monte, ce coût d’opportunité augmente, et l’attrait relatif d’un actif sans rendement courant diminue mécaniquement. Le rendement à dix ans franchissant 4,50 % et le dollar se renforçant (l’indice dollar repasse au-dessus de 100), les deux canaux jouent dans le même sens contre le métal. La baisse du prix de l’or le 5 juin n’est pas un verdict sur sa valeur : c’est l’arithmétique d’un coût d’opportunité qui remonte.

Ce retour au point de départ annuel a quelque chose de spectaculaire, mais il reste un mouvement de prix. Sur la seule année 2026, l’or est passé d’environ 4 350 dollars au départ à un sommet voisin de 5 600 dollars, avant de revenir sur ses niveaux d’ouverture. Une partie du rally était portée par la prime de risque géopolitique du printemps et par l’anticipation d’une détente monétaire qui ne vient pas. Cela ne dit rien, en revanche, de la place que les banques centrales accordent à l’or dans leurs réserves.
Que dit vraiment le rapport de la BCE sur l’or et les Treasuries ?
Le 2 juin, la Banque centrale européenne a publié son rapport annuel sur le rôle international de l’euro. Un chiffre a retenu l’attention : à la fin 2025, l’or représentait 27 % des réserves officielles mondiales, devant les titres en dollar à 22 % et les titres en euro à 15 %. Le dollar, lui, reste de loin la première monnaie de réserve, autour de 57 % une fois prises en compte toutes les formes de détention. Première précision indispensable : on parle ici de la composition des réserves, pas d’un détrônement du dollar comme monnaie. Le métal passe devant une catégorie d’actifs, les obligations du Trésor américain, pas devant la devise américaine.
La deuxième précision est décisive, et c’est elle qui relie le rapport au décrochage du 5 juin. Ces 27 % sont mesurés au prix de marché. Or le rapport précise lui-même que cette ascension reflète en grande partie un effet de valorisation : le prix de l’or a bondi d’environ 60 % en 2025 et de 30 % en 2024, ce qui gonfle mécaniquement sa part dans le total. La BCE livre l’exercice contrefactuel : à prix constants de 2023, c’est-à-dire en neutralisant la hausse du cours, la part de l’or retombe à 16 %, à égalité avec l’euro, tandis que les titres en dollar restent à 26 %. Selon le référentiel de prix choisi, l’or est soit deuxième actif de réserve, soit toujours derrière les titres en dollar.

Cette distinction n’est pas un détail comptable. Si une partie de la montée de l’or dans les réserves vient de la hausse de son prix, alors une correction de ce prix réduit cette part dans les mêmes proportions : le décrochage du 5 juin affecte donc, mécaniquement, le fameux ratio. Mouvement de marché et lecture structurelle ne sont pas étanches, ils communiquent par la valorisation. Le bon mot d’ordre n’est pas que l’or aurait remplacé les Treasuries, mais que sa valorisation l’a hissé au sommet d’un classement mesuré en prix courants, et qu’une baisse de prix l’y fait redescendre.
Pourquoi les banques centrales accumulent de l’or depuis 2022
Reste le fait qui ne se réduit pas à un effet prix : les banques centrales achètent. Le rapport de la BCE situe le point de bascule en 2022, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie et le gel des réserves de change russes par les pays occidentaux. Un actif que l’on croyait sans risque, une obligation d’État détenue à l’étranger, s’est révélé révocable d’un trait de plume politique. Pour toute banque centrale qui pourrait un jour se trouver en désaccord avec l’émetteur de la monnaie qu’elle détient, la leçon a porté.
C’est ici que la nature de l’or éclaire son retour dans les coffres. Une obligation du Trésor américain est une créance : sa valeur dépend de la solvabilité et de la bonne volonté d’un émetteur, et son accès dépend du système de règlement qui la fait circuler. L’or, lui, ne représente la dette de personne. Chaque lingot est une dépense passée d’énergie et de temps, extraite, raffinée, stockée, qui ne comporte aucune contrepartie politique. Ce que les réserves officielles cherchent depuis 2022, ce n’est pas un rendement supérieur, c’est un actif que personne ne peut geler. L’or est la forme physique de cette monnaie sans contrepartie, le métal de référence que les conventions humaines retiennent depuis des millénaires.
Il faut toutefois se garder de parler des banques centrales comme d’un acteur unique. Les achats sont d’abord le fait des économies émergentes et des pays exposés à un risque géopolitique élevé. Le rapport note que la Pologne a acquis une centaine de tonnes en 2025, et que les acheteurs les plus actifs se situent dans des régions à fort risque de conflit externe. À l’inverse, certains pays vendent pour des raisons tactiques : la Turquie a cédé de l’ordre de 130 tonnes pour défendre sa monnaie après l’éclatement du conflit au Moyen-Orient. La tendance de fond est une diversification des réserves loin du tout-dollar, menée surtout par les émergents, pas un basculement homogène et coordonné de l’ensemble des banques centrales.
Deux horizons à ne pas confondre
L’erreur de lecture la plus courante consiste à juger une tendance pluriannuelle à l’aune d’une séance de bourse. Le prix de l’or répond à des forces de court terme : taux réels, dollar, prime de risque, flux spéculatifs. Son rôle de réserve répond à des forces de long terme : confiance dans les émetteurs souverains, exposition géopolitique, recherche d’un actif sans contrepartie. Une séance comme celle du 5 juin agit sur le premier registre. Le rapport de la BCE documente le second. Les deux peuvent être vrais en même temps, parce qu’ils ne parlent pas du même objet.
Pour qui détient de l’or dans une optique de protection patrimoniale, la distinction est opérationnelle. Le métal joue un rôle d’assurance et de diversification à horizon long, dans une allocation pensée pour traverser des régimes monétaires différents, pas un rôle de placement dont on jugerait la pertinence sur la performance d’un trimestre. La manière dont les réserves officielles raisonnent et la manière dont un épargnant construit son allocation relèvent de deux logiques distinctes : l’une gère la souveraineté d’un État, l’autre la résilience d’un patrimoine. Ce que les deux partagent, c’est l’attention portée à un actif qui ne dépend de la signature de personne. Comprendre cette logique fait partie de ce que recouvre une vraie protection du patrimoine sur le long terme.
On entend souvent la question de savoir si Bitcoin joue le même rôle que l’or dans cette histoire. La réponse honnête est : pas dans les réserves officielles. Les banques centrales n’allouent pas à Bitcoin, et le rapport de la BCE n’en fait pas un actif de réserve. Sur le plan conceptuel, les deux relèvent d’une même famille, celle des actifs qui échappent à la création monétaire discrétionnaire, l’or comme support physique et Bitcoin comme support numérique. Mais l’or bénéficie de canaux de demande multiples, accumulés sur des siècles, qui expliquent pourquoi il reste le métal de référence des coffres souverains, là où Bitcoin se diffuse encore lentement et selon une autre dynamique.
L’investisseur particulier qui découvre ce dossier aujourd’hui n’est pas en avance d’information sur les acteurs déjà positionnés. Mais il n’en a pas besoin pour décider. L’analyse à partir des éléments publics, le rapport de la BCE, les statistiques d’emploi, les niveaux de taux et de change, vient renforcer l’analyse technique, qui contient par essence l’ensemble des informations disponibles, y compris les traces que les acteurs déjà positionnés laissent dans le graphique. Courir après l’information privée n’est pas un programme. Lire ce qui est public et observer ce que le prix raconte en est un.
Mais une lecture, même bien construite, ne fait pas une stratégie. Ce qui distingue dans la durée un investisseur qui traverse les cycles d’un investisseur qui s’épuise n’est pas la finesse d’une analyse ponctuelle. C’est la discipline qui maintient le cap quand le scénario dévie, la rigueur qui ne se relâche pas dans les phases calmes, le money management qui empêche une conviction de dégénérer en concentration, la psychologie qui tient face aux retournements, et le cadre décisionnel qui permet de répéter ce qui marche au lieu de réinventer. C’est cette posture qui permet d’imposer ses conditions au marché plutôt que de subir les siennes.
Ces variables ne se trouvent pas dans un rapport de banque centrale ni dans une séance de bourse. Elles se construisent par la pratique, par l’examen méthodique de ses propres décisions, et par un dialogue prolongé avec une méthode. C’est l’objet de l’accompagnement Monnaies & Libertés.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
FAQ
Pourquoi le prix de l’or a-t-il chuté le 5 juin 2026 ?
Parce qu’un rapport sur l’emploi américain bien plus fort que prévu (172 000 créations de postes contre 80 000 attendues) a relancé les anticipations de hausse des taux de la Réserve fédérale. La hausse du rendement à dix ans au-dessus de 4,50 % et le renforcement du dollar augmentent le coût d’opportunité de détenir un actif sans rendement comme l’or, ce qui pèse mécaniquement sur son prix.
L’or a-t-il vraiment dépassé les Treasuries dans les réserves mondiales ?
Oui au prix de marché, où l’or représentait 27 % des réserves officielles fin 2025 contre 22 % pour les titres en dollar. Mais le rapport de la BCE précise que cette avance reflète surtout l’envolée du cours de l’or. À prix constants de 2023, la part de l’or retombe à 16 % et les titres en dollar restent devant à 26 %. Le classement dépend donc entièrement du référentiel de prix retenu.
La baisse du prix remet-elle en cause le rôle de réserve de l’or ?
Non. Le prix de l’or et son rôle de réserve répondent à deux horizons distincts. Le prix réagit à des forces de court terme comme les taux réels et le dollar. Le rôle de réserve dépend d’une tendance pluriannuelle de diversification des banques centrales, amorcée en 2022 après le gel des réserves russes. Une séance de bourse ne renverse pas une tendance de fond.
Pourquoi les banques centrales achètent-elles de l’or ?
Parce que l’or ne représente la dette de personne et ne peut être gelé par un État tiers, contrairement à une obligation souveraine détenue à l’étranger. Le gel des réserves de change russes en 2022 a montré qu’un actif supposé sans risque pouvait être révoqué pour des raisons politiques. Les achats sont surtout le fait des économies émergentes et des pays exposés à un risque géopolitique élevé.
Faut-il acheter de l’or après cette baisse ?
Cet article décrit une mécanique de marché, il ne constitue pas un conseil d’achat. Ce que fait une banque centrale pour gérer la souveraineté d’un État ne se transpose pas directement à l’allocation d’un épargnant. Dans une optique patrimoniale, l’or relève d’une logique d’assurance et de diversification à horizon long, qui ne se juge pas sur la performance d’un trimestre. La décision finale appartient à chacun, selon sa situation et son horizon.
