Porte de coffre-fort fermée à gauche, tiroir de dossiers papier ouvert dans la lumière à droite

La France est le premier pays au monde pour les attaques violentes visant des détenteurs de cryptomonnaies. Chainalysis, société américaine d’analyse des transactions en cryptomonnaies, y recense trente incidents publiquement connus au premier semestre 2026, contre dix-neuf sur les douze mois de 2025. Le point d’entrée n’est pas la technologie. C’est un fichier administratif.

Le rapport est paru le 6 août 2026. Il place la France dans une catégorie à part, devant les États-Unis, le Brésil et la Thaïlande. Il désigne aussi une cause probable : la revente présumée de dossiers fiscaux par un agent des impôts de la région parisienne. L’affaire est en cours. Chainalysis écrit « le coupable le plus probable », pas un fait établi.

Pour qui détient des bitcoins sur son propre matériel, ce rapport ajoute une ligne au tableau des risques. Garder ses clés soi-même supprime le risque de contrepartie. Ce que le document décrit est d’une autre nature. Ce risque ne passe ni par la blockchain, le registre public où s’inscrivent les transactions, ni par un intermédiaire.

Que compte exactement ce rapport ?

Chainalysis suit ce que le milieu de la sécurité appelle des attaques à la clé à molette : l’extorsion des avoirs par la contrainte physique, pas par l’informatique. Le criminel ne casse aucun chiffrement. Il vient chercher la personne.

Un détenteur de cryptomonnaies possède une richesse transférable de façon instantanée et irréversible, écrit le rapport en introduction. Ni coffre de banque, ni convoyeur, ni délai d’opposition : un particulier peut porter plusieurs millions accessibles depuis un téléphone.

À l’échelle mondiale, Chainalysis dénombre 46 incidents violents jusqu’à fin juin 2026 et estime à plus de 30 millions de dollars les sommes effectivement extorquées. L’année 2025 reste la pire pour les sommes réellement perdues, avec 58 millions.

Trente incidents veut dire trente incidents publiquement connus. C’est un plancher, pas un total. Le rapport cite lui-même le ministre de l’Intérieur, qui faisait état fin juin de plus de soixante-dix faits documentés par les services. Les deux comptages ne portent pas sur le même objet. L’un mesure ce qui est devenu public, l’autre ce que l’État a enregistré. Ils ne s’additionnent pas et ne se remplacent pas.

Chainalysis classe aussi chaque incident par son résultat dominant : séquestration si la victime a été déplacée ou retenue, cambriolage avec contrainte si tout s’est joué au domicile. D’autres comptages classent par le mode d’entrée, et environ six séquestrations de 2026, majoritairement françaises, deviendraient alors des cambriolages. Les faits sont les mêmes, l’étiquette change. La visibilité médiatique et la judiciarisation varient aussi d’un pays à l’autre, ce qui borne la portée d’un classement mondial.

Trois couches de données, trois détenteurs

Pour rappel : une blockchain est publique et pseudonyme, pas anonyme. Tout le monde peut lire toutes les transactions depuis le premier bloc. Personne n’y lit un nom. L’identité, sur la blockchain, se réduit à une clé publique, une suite de chiffres et de lettres qui fonctionne comme un numéro de compte.

Le lien entre cette suite de caractères et une personne se fabrique ailleurs. Il existe trois couches de données superposées. Chacune a un contenu et un gardien différents.

Schéma des trois couches de données qui relient un détenteur de cryptomonnaies à son identité : blockchain, vérification d'identité de plateforme, conformité fiscale
Ce que chaque couche sait, et qui la détient. Les deux fuites françaises documentées à ce jour portent sur la troisième.

La première couche est la blockchain elle-même. Elle sait qu’une clé a reçu un montant à telle heure. Elle ne sait rien du porteur. Personne ne la détient : chaque nœud du réseau en possède une copie.

La deuxième couche est la vérification d’identité des plateformes, le KYC pour know your customer, « connaissez votre client ». En ouvrant un compte sur une plateforme d’échange, un particulier relie son identité civile à ses mouvements. Cette couche est tenue par un acteur privé, soumis à une réglementation.

La troisième couche est la conformité fiscale, et c’est la moins bien connue des trois. Son contenu réel diffère de ce qu’on lui prête.

La déclaration de comptes ouverts à l’étranger, en elle-même, ne dit rien des montants. L’article 1649 bis C du code général des impôts impose de déclarer les références des comptes. Son décret d’application fixe la liste. Elle tient en deux lignes : la désignation et l’adresse du gestionnaire, puis le numéro, la nature, l’usage et le type du compte. Pas de solde. Pas de valeur.

Ce n’est pas pour autant une couche sans montants. C’est même l’inverse. L’année où il vend, un détenteur remplit le formulaire 2086. Sa ligne 212 demande, pour chaque cession, la valeur globale du portefeuille au moment de l’opération. La plus-value française ne se calcule pas ligne à ligne : elle rapporte le prix de cession à cette valeur globale, puis applique ce rapport au prix d’acquisition total. Une seule vente suffit donc à dater et à verser au dossier fiscal la valeur de l’ensemble des avoirs, portefeuilles personnels compris. Les échanges entre actifs numériques, eux, ne déclenchent rien : ils sont en sursis d’imposition. Un prestataire de calcul ou un expert-comptable voit donc l’ensemble des positions : il ne peut pas produire cette ligne autrement.

Trois couches, trois contenus, trois gardiens. La blockchain expose des flux sans identité. La plateforme relie une identité à des mouvements. La conformité fiscale relie une personne identifiée, avec son adresse de résidence, à une activité déclarée.

Ces trois couches ne se fondent pas en un fichier unique : la première n’est reliée à rien, et personne ne la détient. Les deux autres convergent vers le dossier fiscal. Depuis le 1er janvier 2026, la directive (UE) 2023/2226, connue sous le nom de DAC8, y ajoute le déversement automatique de la deuxième couche. Les plateformes de crypto-actifs transmettent d’office aux administrations le nom, l’adresse, l’État de résidence, le numéro fiscal et les montants transférés de leurs clients. Le même texte prévoit un répertoire central européen, à établir d’ici le 31 décembre 2026, où les États verseront ces informations.

Deux fuites en France, aucune sur la blockchain

Deux incidents ont touché la troisième couche depuis 2024. Aucun des deux n’a le même profil.

Le premier fait l’objet d’une procédure judiciaire en cours. Selon le rapport Chainalysis, une agente des impôts de la région parisienne aurait, en 2024, extrait et revendu des dossiers portant sur des détenteurs de cryptomonnaies fortunés. Le rapport décrit leur contenu : noms, adresses, avoirs, numéros de téléphone et données fiscales. Des intermédiaires criminels les auraient achetés. Rien de tout cela n’est jugé. La procédure telle qu’elle est rapportée dans la presse porte d’ailleurs sur un périmètre plus large que les seuls détenteurs de cryptomonnaies. Le conditionnel s’impose sur toute la ligne.

Le second est documenté par son émetteur. Waltio, un service français de calcul des plus-values sur actifs numériques, a été victime d’une intrusion dans la nuit du 21 janvier 2026. Sa notice de sécurité détaille ce qui a été exposé : des adresses de courrier électronique, et les données agrégées des rapports fiscaux 2024. Soit des gains, des pertes et des soldes arrêtés au 31 décembre 2024. Elle détaille aussi ce qui n’a pas fui, et cette liste compte autant. Ni mots de passe, ni clés d’interface, ni adresses de portefeuille. Ni historique détaillé, ni coordonnées bancaires, ni adresses postales, ni numéros de téléphone. L’entreprise a notifié la CNIL et déposé plainte auprès de l’unité nationale cyber de la gendarmerie. Chainalysis chiffre à environ 50 000 le nombre d’utilisateurs concernés.

Aucune des deux fuites, prise seule, ne suffit à composer une cible complète. La première donne un domicile, sans être confirmée. La seconde donne un ordre de grandeur de patrimoine, sans adresse. C’est le recoupement qui construit une liste. Chainalysis situe d’ailleurs l’accélération française en janvier 2026, quand le dossier de l’agente est devenu public et que Waltio a annoncé son incident.

Aucun de ces deux épisodes ne s’est produit sur la blockchain. Ni chiffrement cassé, ni portefeuille vidé à distance. Le point faible se situait dans des bases de données que la conformité fiscale rend nécessaires. Je vois là une différence de nature avec un défaut technique comme celui qui a touché la fabrication des clés sur un portefeuille matériel Coldcard. Là, un produit fabriquait mal une clé. Ici, les produits fonctionnent, et c’est le porteur qui devient visible. Cette visibilité n’existe que parce qu’une règle impose de collecter ces données. Et celui qui l’impose n’a pas su les protéger.

Faut-il en conclure qu’il vaut mieux confier ses cryptomonnaies ?

La conservation personnelle, c’est-à-dire le fait de garder soi-même la clé privée qui commande ses avoirs, s’enseigne en opposition à la conservation déléguée. Deux risques sont classiquement mis face à face. Confier ses avoirs à une plateforme expose à sa défaillance : c’est le scénario où l’intermédiaire ferme et où le calendrier de sortie ne vous appartient plus. Garder ses clés expose à la perte définitive de sa phrase de récupération.

Ce rapport documente un troisième risque. Il n’entre dans aucune des deux colonnes. Il ne porte ni sur un intermédiaire, ni sur une phrase de récupération. Il porte sur la personne.

Graphique des tentatives recensées et du taux de réussite des attaques violentes contre des détenteurs de cryptomonnaies, de 2024 au premier semestre 2026
Le nombre de tentatives ne s’envole pas, la part de celles qui aboutissent s’effondre. Source : Chainalysis, rapport du 6 août 2026.

Les chiffres du rapport interdisent pourtant d’en faire un argument pour tout confier à un tiers. Le taux de réussite des tentatives s’effondre. Il était de 67 % en 2024, soit 32 succès sur 48 tentatives. Il passe à 49 % en 2025, 47 sur 95. Puis à 26 % au premier semestre 2026, 12 sur 46. Chainalysis attribue cette baisse à l’expansion française : des attaques plus nombreuses, plus indiscriminées, et plus souvent infructueuses que les opérations ciblées des années précédentes.

En face, la réponse judiciaire monte en volume : environ 200 interpellations, 88 mises en examen et 75 détentions provisoires, portées par la juridiction nationale spécialisée contre la criminalité organisée.

Je lis donc un mécanisme qui monte en fréquence et baisse en rendement. En France, plus de 40 % des incidents visent un proche du détenteur plutôt que le détenteur lui-même, contre une part quasi nulle en 2021. Et 93 % des victimes françaises sont des résidents, pas des personnes de passage.

Un principe de gestion du capital veut qu’on diversifie les stratégies, et pas seulement les actifs. La même logique s’applique au lieu de conservation. Concentrer tout un patrimoine numérique en un point unique le fait dépendre d’un seul mode de défaillance. C’est vrai d’une plateforme unique, d’une enveloppe cotée unique, comme l’a montré la liquidation du Hashdex Bitcoin ETF en août 2026, et d’un domicile unique. La question relève de la protection du patrimoine autant que de la compréhension du fonctionnement de Bitcoin.

Ce que le détenteur ne choisit pas

Un cadre réglementaire qui impose la collecte d’informations sensibles doit aussi garantir leur protection. C’est la conclusion que Chainalysis tire du cas français.

Un porteur choisit son matériel, sa plateforme, sa méthode de sauvegarde. Il ne choisit pas le niveau de sécurité du fichier qui le concerne. Ce fichier existe parce qu’une règle l’exige. Il est gardé par ceux-là mêmes qui l’exigent.

La transparence de la blockchain est un choix de conception : ce qui y est inscrit reste lisible par tous, indéfiniment. Ce qui a fini par exposer des détenteurs français n’est pas ce registre ouvert. Ce sont deux bases de données fermées, que personne d’autre que leurs gardiens ne pouvait consulter. Jusqu’au jour où quelqu’un l’a fait.

J’en tire une opinion, et je la donne comme telle. Vu du particulier, le rapport entre le bénéfice et le risque de ces collectes penche du mauvais côté. Le bénéfice est collectif, diffus, difficile à mesurer. Le risque, lui, vient d’être chiffré : trente incidents publics en six mois, et un premier rang mondial. La conformité promettait de la sécurité. Elle a d’abord produit une liste de cibles.

Les finalités affichées de ces dispositifs sont connues : la lutte contre le blanchiment, contre le financement du terrorisme. Je ne conteste pas qu’elles existent. J’observe ce qu’elles autorisent en même temps : une visibilité continue de l’État sur les avoirs des particuliers. Et le cas français montre que cette visibilité ne reste pas dans les mains de l’État une fois qu’elle existe.

Reste une question, que je pose sans y répondre. Quand une obligation légale nourrit précisément le danger qu’elle prétend réduire, à quel moment la question de la désobéissance civile devient-elle légitime ? Elle relève de la philosophie politique, pas du droit fiscal, et elle est plus ancienne que les cryptomonnaies.

Les évolutions monétaires, les marchés, et la psychologie qui permet de les traverser : c’est ce que propose la newsletter hebdomadaire Monnaies & Libertés. Elle s’adresse à celles et ceux qui veulent garder la main.

Mise à jour du 12 août 2026 : un fichier qui circule alimente d’abord des sollicitations. Depuis le 11 août, celles qui passent par un appel non sollicité sont illicites par construction, la preuve de votre accord revient au professionnel, et le contrat conclu à leur suite est nul : notre Démarchage téléphonique : quand le contrat devient nul.

Mise à jour du 24 août 2026 : la visibilité du porteur a désormais un pendant réglementaire daté. À partir du 10 juillet 2027, le règlement anti-blanchiment européen interdira aux prestataires de services sur crypto-actifs de tenir des comptes permettant l’anonymisation des transactions, y compris au moyen de jetons à anonymat renforcé. L’interdiction vise le teneur de compte, pas le détenteur. Le cas est traité dans Une crypto qui cache les transactions peut-elle être cotée ?

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

Combien d’attaques violentes contre des détenteurs de cryptomonnaies la France a-t-elle recensées en 2026 ?

Chainalysis recense trente incidents publiquement connus en France au premier semestre 2026, contre dix-neuf sur toute l’année 2025 et une poignée avant 2025. Ce chiffre ne compte que les cas devenus publics. Le ministre de l’Intérieur faisait état fin juin de plus de soixante-dix faits documentés par les services, un périmètre différent qui ne s’additionne pas au premier.

Pourquoi la France est-elle le pays le plus touché par les attaques contre les détenteurs de cryptomonnaies ?

Chainalysis désigne comme cause la plus probable une fuite de données fiscales. Une agente des impôts de la région parisienne aurait extrait et revendu en 2024 des dossiers de détenteurs fortunés, contenant noms, adresses et avoirs. L’affaire n’est pas jugée. Un second incident, la fuite chez le prestataire fiscal Waltio en janvier 2026, a exposé des adresses de courrier électronique et des soldes agrégés.

Une déclaration fiscale de comptes crypto révèle-t-elle le montant détenu ?

Pas celle des comptes ouverts à l’étranger. L’article 1649 bis C du code général des impôts impose d’en déclarer les références. Son décret d’application limite la liste à la désignation et l’adresse du gestionnaire, puis au numéro, à la nature, à l’usage et au type de compte. Le solde n’y figure pas. La déclaration des plus-values, elle, exige davantage : la ligne 212 du formulaire 2086 demande la valeur globale du portefeuille au moment de chaque cession, pour qui a cédé dans l’année. Un autre canal existe depuis le 1er janvier 2026 : la directive (UE) 2023/2226, dite DAC8, impose aux plateformes de crypto-actifs de transmettre d’office aux administrations les montants transférés de leurs clients.

La conservation personnelle est-elle devenue plus risquée que le dépôt sur une plateforme ?

Les deux modes portent des risques différents, et ce rapport en ajoute un troisième qui ne relève d’aucun des deux. Confier ses avoirs expose à la défaillance de l’intermédiaire. Les garder expose à la perte de sa phrase de récupération. Le risque physique documenté ici porte sur la personne du détenteur. Le taux de réussite de ces attaques baisse toutefois nettement, de 67 % en 2024 à 26 % au premier semestre 2026.

Que fait la justice française face aux attaques visant des détenteurs de cryptomonnaies ?

Selon le rapport Chainalysis, la réponse judiciaire avait produit à la mi-2026 environ 200 interpellations, 88 mises en examen, 75 placements en détention provisoire et plus d’une douzaine d’enquêtes. Les poursuites sont conduites par la juridiction nationale spécialisée contre la criminalité organisée, qui traite ces faits comme relevant du crime organisé.

Laurent Blasco, fondateur de Monnaies & Libertés

Laurent Blasco

Ex-chirurgien | Fondateur de Monnaies & Libertés | J’enseigne l’art de maîtriser son capital

Ancien chirurgien orthopédique, Laurent aide aujourd’hui les particuliers à comprendre la monnaie, les marchés et l’investissement pour reprendre le contrôle de leur capital à l’ère de Bitcoin.