
La Grèce rembourse la France en avance. Le projet de budget 2027 compte, pour cette année, sur 1,5 milliard d’euros de prêts qu’Athènes rend à Paris avant l’échéance. Et pourtant, depuis le 12 octobre, on entend que la France prend le chemin de la Grèce. La moyenne de septembre publiée par la Banque centrale européenne dit jusqu’où la comparaison tient. Elle dit aussi ce que la prime réclamée par les prêteurs coûte déjà, et à qui, au moment où les députés examinent le budget.
L’essentiel
- Selon la série mensuelle de la Banque centrale européenne, les prêteurs ont exigé en moyenne 4,44 % en septembre 2026 pour détenir de la dette française à dix ans. C’est plus que pour la dette italienne. Sur cette série, la France n’était jamais passée devant l’Italie avant décembre 2025.
- L’écart avec l’Allemagne atteint 97 points de base, un plus haut depuis juillet 2012, sous le maximum de 154 points depuis la création de l’euro, en novembre 2011.
- En avril 2010, les prêteurs demandaient à la Grèce 477 points de base de plus qu’à l’Allemagne, près de cinq fois l’écart français actuel.
- Le projet de loi de finances chiffre la charge de la dette de l’État à 72,9 milliards d’euros en 2027, contre 51,6 milliards en 2025.
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Que mesure un écart de taux ?
Un État qui emprunte sur dix ans émet des obligations, en France des OAT (obligations assimilables du Trésor). Une fois émises, elles s’échangent entre investisseurs, et leur rendement dit ce que les prêteurs exigent ce jour-là. Comparez-le au rendement allemand de même durée, la référence de la zone euro. La différence est l’écart de taux : le supplément exigé pour prêter à Paris plutôt qu’à Berlin. Il se compte en points de base, un point de base valant un centième de point de pourcentage.
Cet écart est un prix, pas une probabilité de faillite. Je l’écrivais déjà en juillet, à propos de l’OAT à trente ans. Ce qui change en septembre, c’est le rang de la France parmi ses voisins.
La France est-elle passée devant l’Italie ?
Oui. La BCE publie chaque mois la moyenne du taux à dix ans de chaque État. En septembre, les prêteurs ont demandé davantage à la France, 4,44 %, qu’à l’Italie. Avant décembre 2025, cela n’était jamais arrivé sur cette série, et jamais avec un écart aussi large.
Le taux allemand a lui-même monté en septembre, et l’écart italien s’est creusé lui aussi. L’écart français s’est creusé davantage, jusqu’à 97 points de base. Les prêteurs demandent plus à toute la zone euro. À la France, un peu plus qu’aux autres.
La France a gravi une marche. L’étage où se tenait la Grèce est bien plus haut.
Qu’avait de grec l’année 2010 ?
En avril 2010, la Grèce devait offrir 477 points de base de plus que l’Allemagne, près de cinq fois l’écart français de septembre. Moins de deux ans plus tard, l’écart grec se comptait en milliers de points de base.
Mais le moment grec ne se lit pas dans un prix. Le 2 mai 2010, la Commission européenne et la BCE concluent que le financement de l’État grec par le marché ne suffit plus. Ce jour-là, la question n’était plus le prix exigé par les prêteurs. Ils ne prêtaient plus assez.
Un pays ne bascule pas quand sa prime monte. Il bascule quand ses prêteurs cessent de suffire.
Pourquoi parle-t-on quand même de la Grèce ?
Parce que la France et la Grèce de 2010 partagent une contrainte. Ni l’une ni l’autre n’émet la monnaie dans laquelle elle emprunte. Depuis l’euro, la France a confié la création monétaire à la BCE. Elle ne peut ni dévaluer, ni faire imprimer de quoi couvrir son déficit. Le levier qui lui reste en propre est son budget.
Deux voies s’ouvrent alors. La première est un ajustement budgétaire décidé à Paris. La seconde serait une mutualisation européenne de la dette adossée à la BCE, dont tous les détenteurs d’euros partageraient le coût. Le filet de la BCE existe, mais il a une clause de sortie : il s’arrête si la tension tient à la situation du pays lui-même.
Pourquoi les taux français montent-ils ? L’annexe budgétaire sur les engagements financiers de l’État cite le pétrole cher, les tensions géopolitiques et l’« attentisme des investisseurs vis-à-vis de la France ». Seul ce dernier motif est propre à la France. Le levier propre de la France, son budget, est en séance publique à l’Assemblée nationale depuis le mardi 13 octobre.
Qui paie la prime ?
Suivez un emprunt à dix ans qui arrive à échéance. L’État doit rendre la somme à ses prêteurs. Pour la rendre, il réemprunte, au prix que le marché exige ce jour-là. La prime ne frappe donc pas toute la dette d’un coup. Elle entre titre après titre, à chaque renouvellement. L’État emprunte lui-même par adjudication, à des taux que son annexe dit encore « significativement inférieurs » à ceux du marché où ses titres s’échangent.
Multipliez ce prix par le stock, et vous obtenez la facture. La dette publique atteignait 3 595,5 milliards d’euros fin juin, toutes administrations confondues, selon l’Insee. Pour l’État seul, la charge d’intérêts est ce qu’il verse chaque année à ses prêteurs. Elle passerait de 51,6 milliards d’euros en 2025 à 72,9 milliards en 2027, d’après le projet de loi de finances.
Ce budget a été bâti sur un taux à dix ans de 4,3 % fin 2027. La même annexe le reconnaît : le niveau des taux longs à mi-septembre « est supérieur à ces hypothèses ». Elle chiffre aussi la pente : un point de taux de plus, dès janvier 2027, coûterait environ 19 milliards d’euros la cinquième année.
Une marche, pas un étage
Le 25 septembre, sur Public Sénat, le gouverneur de la Banque de France, Emmanuel Moulin, a répondu pour la dette française : « c’est tout le monde ». Les Français en détiennent « dans leurs assurances vie, dans le livret A ». Si vous détenez un fonds en euros, vous tenez donc les deux bouts de la prime. Prêteur, vous en recevez une part, au fil des titres que votre assureur renouvelle. Contribuable, vous la payez. La boucle se referme.
Le scénario grec, c’est le jour où les prêteurs cessent de suffire. Ce jour n’est pas venu : la Grèce rembourse même la France en avance. La France a seulement gravi une marche, et chaque emprunt renouvelé la fait payer. Les choix votés à l’Assemblée répartiront ce coût : des économies, des impôts, ou davantage d’emprunt, donc d’intérêts. Pour protéger son patrimoine, c’est cette addition qu’il faut suivre, pas le mot « défaut ».
Les évolutions monétaires, les marchés, et la psychologie qui permet de les traverser : c’est ce que propose la newsletter hebdomadaire Monnaies & Libertés. Elle s’adresse à celles et ceux qui veulent garder la main.
Mise à jour du 14 octobre 2026 : la prime qui entre à chaque emprunt renouvelé fait monter le taux moyen de toute la dette publique. À politique inchangée, la mission sur la transparence des finances publiques le voit dépasser la croissance du PIB en euros dès 2029 : la dette grossirait alors d’elle-même, en plus de ce que les déficits ajoutent. Notre analyse : Effet boule de neige : la dette française change de pente.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
FAQ
La France suit-elle le scénario grec de 2010 ?
Pas sur le prix. En septembre 2026, les prêteurs ont exigé 97 points de base de plus pour la dette française à dix ans que pour la dette allemande. C’est la moyenne mensuelle publiée par la Banque centrale européenne. Ils en demandaient 477 à la Grèce en avril 2010, et plus de 2 700 en février 2012. Le moment grec a été un constat : le 2 mai 2010, la Commission européenne et la BCE ont jugé que le marché ne suffisait plus à financer Athènes. Ce que la France partage avec la Grèce, c’est une contrainte : elle emprunte dans une monnaie qu’elle n’émet pas, et son levier propre est son budget.
Pourquoi la dette française coûte-t-elle plus cher que la dette italienne en septembre 2026 ?
Selon la série mensuelle de la Banque centrale européenne, les prêteurs ont exigé en septembre 2026 4,44 % pour la dette française à dix ans. Ils demandaient 4,362 % pour la dette italienne. Une partie du mouvement est commune à la zone euro, puisque le taux allemand a lui aussi monté. Mais en un mois, l’écart de la France avec l’Allemagne est passé de 82 à 97 points de base. Celui de l’Italie passait de 80 à 89. Ce supplément est le prix que les prêteurs demandent à l’État français, et il n’entre dans sa charge d’intérêts qu’au fil des emprunts renouvelés.
