
Le 16 et le 17 juillet 2026, la France a emprunté à trente ans à 4,70 %, son plus haut niveau depuis octobre 2008. C’est le taux à échéance constante calculé par la Banque de France, et il dit une chose simple : sur les longues maturités, ce n’est plus la banque centrale qui fixe le prix de la dette, c’est le marché, et le marché réclame à nouveau une prime pour prêter aussi loin. Ce supplément, la prime de terme, avait presque disparu pendant la décennie des rachats d’actifs. Il revient aujourd’hui partout dans le monde développé, et la France en paie une part de plus que ses voisins.
Je suis ce dossier de la dette française depuis des mois. J’ai décrit le stock qui s’accumule, puis le flux qui ne se résorbe pas. Le bout long de la courbe raconte autre chose, et c’est pour cela qu’il mérite qu’on s’y arrête : le stock disait l’héritage, le flux disait la capacité à en sortir. Le taux à trente ans, lui, dit le prix que le marché exige pour financer la France sur une génération, et ce prix, la Banque centrale européenne ne le fixe plus.
Pourquoi la France emprunte-t-elle à 4,70 % sur trente ans ?
Un État n’emprunte pas à un seul taux, mais à toute une gamme de maturités. Au 17 juillet, la France se finançait à 2,78 % sur un an, à 3,90 % sur dix ans, et à 4,70 % sur trente ans. Cette progression a un nom : la courbe des taux. Plus on prête longtemps, plus on exige de rendement, parce qu’on immobilise son argent plus longtemps et qu’on assume davantage d’incertitude sur l’inflation, sur les taux futurs et sur l’émetteur.

Ce qui a changé, ce n’est pas le principe, c’est l’ampleur. Entre dix et trente ans, l’écart atteint désormais 0,80 point. Cet écart mesure en grande partie ce que les marchés appellent la prime de terme : le supplément de rendement qu’un investisseur réclame pour bloquer son capital sur une longue durée plutôt que de renouveler des placements courts. Quand cette prime monte, la partie longue de la courbe se redresse indépendamment de ce que fait la banque centrale sur le court terme. C’est exactement ce que l’on observe aujourd’hui.
Le niveau atteint n’a rien d’anodin. Le taux à trente ans n’avait plus atteint 4,70 % depuis le 17 octobre 2008, dans le sillage de la chute de Lehman Brothers. Son pic de l’époque, autour de 5 %, remonte à l’été 2008. Sur le seul dernier mois, il a gagné environ un quart de point. Le coût auquel la France s’engage pour une génération est revenu à son niveau de la dernière grande crise financière, mais cette fois sans crise financière.
La prime de terme revient : pourquoi maintenant ?
Pendant plus de dix ans, la prime de terme a été anesthésiée. La raison tient en deux lettres devenues familières : le QE (quantitative easing, ou assouplissement quantitatif), ces programmes par lesquels les banques centrales ont acheté massivement de la dette d’État. En absorbant les obligations longues, elles en faisaient monter le prix et baisser le rendement. Le résultat se lit sur deux décennies d’histoire : au plus fort de la crise sanitaire, en mars 2020, la France empruntait à trente ans à 0,22 %.

Cette parenthèse se referme. Depuis juillet 2023, l’Eurosystème ne réinvestit plus les obligations arrivées à échéance dans son programme d’achats d’actifs : son portefeuille, encore supérieur à 2 100 milliards d’euros, décroît passivement, un mécanisme que l’on nomme resserrement quantitatif (quantitative tightening). Concrètement, l’acheteur qui soutenait les prix pendant dix ans s’est retiré du marché. Quand la banque centrale cesse d’acheter la dette longue, le marché reprend la main sur son prix, et il redemande la prime qu’il avait cessé d’exiger. Le taux à trente ans qui remonte n’est pas un accident : c’est le retour à la normale d’un prix qui avait été maintenu artificiellement bas.
Un point mérite d’être précisé, car il change la lecture. Ce n’est pas un marché entièrement libre qui fixe désormais le taux long. L’Eurosystème détient toujours plus de 1 700 milliards d’euros d’obligations d’État qu’il n’a pas revendues, près de 3 000 milliards en comptant le programme d’urgence ouvert en 2020, et une large partie de la demande reste institutionnellement dirigée vers la dette souveraine : les assureurs, sous les règles prudentielles, et les banques la détiennent parce que la réglementation les y conduit. Le prix du long n’est donc pas administré par les achats de la banque centrale, mais il n’est pas pour autant un prix libre : c’est un prix négocié dans un marché encadré, où une part de l’épargne est canalisée vers la dette de l’État. C’est précisément ce qui rend le mouvement significatif : même dans ce cadre contraint, le marché exige davantage.
Un choc français, ou un mouvement mondial ?
Il serait faux d’attribuer ce mouvement à Paris seul. Le redressement du bout long est mondial. À la clôture du 17 juillet, le trente ans américain évoluait autour de 5,06 % et le trente ans japonais à son plus haut niveau depuis le lancement du titre en 1999, tandis que la dette longue britannique restait sous pression. Les grands États développés voient tous la prime de terme réapparaître en même temps, à mesure que leurs banques centrales se retirent du marché obligataire et que les émissions de dette s’accumulent. C’est un changement de régime partagé, pas une singularité française.
La part proprement française se lit ailleurs : dans l’écart entre le taux français et le taux allemand de même maturité. Cet écart, l’écart OAT-Bund (le Bund étant l’emprunt d’État allemand, référence de la zone euro), s’établissait autour de 0,71 point en moyenne en juin selon la Banque de France, et s’est tendu vers 0,80 point à la mi-juillet. C’est la prime spécifique que le marché facture à la France par rapport à son voisin le mieux noté. Cette prime supplémentaire ne traduit pas un risque de faillite ; elle traduit une trajectoire budgétaire qui n’est pas arbitrée.
Le calendrier l’explique. La bataille du budget 2027 s’ouvre sur un déficit public de 5,1 % du produit intérieur brut en 2025, révisé autour de 5,2 % pour 2026, quand l’objectif européen est de repasser sous 3 % d’ici 2029. Pour tenir cette trajectoire, il faudrait trouver de 30 à 50 milliards d’euros d’économies, un chantier encore ouvert. Or l’Agence France Trésor doit lever 310 milliards d’euros de dette nette à moyen et long terme en 2026. Chaque adjudication d’obligation longue se fait désormais plus cher, et cela nourrit la charge future de la dette. Les notes souveraines résument la tension sans la dramatiser : S&P et Fitch classent la France en A+, Moody’s un cran au-dessus en Aa3, mais avec une perspective négative.
Qui paie quand l’argent long coûte plus cher ?
Un taux à trente ans n’est pas une abstraction de salle de marché. Il se transmet, mais par des canaux distincts, avec des rythmes différents, et il faut résister à l’idée qu’il frappe tout le monde de la même façon.
Premier canal, le plus direct pour un épargnant : le fonds euros de l’assurance-vie, majoritairement investi en obligations d’État. La hausse des taux a deux faces, et les confondre conduit au mauvais raisonnement. D’un côté, le stock d’obligations déjà détenu perd de la valeur de marché quand les rendements montent, ce sont des moins-values latentes portées par l’assureur, pas une perte sèche pour l’épargnant dont le capital reste garanti. De l’autre, chaque euro réinvesti le sera désormais à 3,90 % ou davantage, ce qui reconstitue peu à peu le rendement futur des contrats. La détention d’obligations d’État retrouve une rémunération réelle positive que la décennie de l’argent gratuit avait effacée.
Deuxième canal, le crédit immobilier : la transmission y est indirecte. Les taux des prêts ne suivent pas le trente ans, mais la partie courte et moyenne de la courbe et les marges commerciales des banques. Un emprunteur sur vingt ans n’emprunte pas au taux de l’État sur trente ans. Troisième canal, enfin, le contribuable : la remontée du coût de financement alourdit la charge de la dette, mais de façon étalée, à mesure que l’ancienne dette bon marché est refinancée au prix du jour.
C’est ici que la boucle se referme sur une même personne. L’épargnant français est créancier de l’État, à travers son fonds euros et les obligations qu’il détient sans le savoir, et il en est simultanément le garant, comme contribuable appelé à honorer cette dette. La casquette de l’épargnant et celle du citoyen désignent le même individu. Quand l’État emprunte plus cher, ce lecteur touche un meilleur rendement d’un côté et porte une facture publique plus lourde de l’autre. Pour la casquette du rentier, celle qui vit de ses revenus, le signal est plus net encore : pour la première fois depuis dix ans, prêter long à un État noté A+ rapporte un rendement réel positif, ce qui relève le coût d’opportunité de tout actif qui ne rapporte rien. Comprendre le régime de taux dans lequel on place son épargne redevient un exercice qui compte.
Reste la question de fond, celle que le taux à trente ans pose sans la formuler. Une dette longue plus chère ne se corrige que par deux forces. Soit une décrue durable des taux, qui ne se commande pas depuis Paris puisque la France a confié sa monnaie à la BCE et ne peut ni imprimer ni dévaluer seule. Soit une consolidation budgétaire franche, qui, elle, est entre les mains de l’État français. En demandant 4,70 % pour prêter sur trente ans, le marché ne prédit pas une faillite : il facture, mois après mois, une décision qui n’a pas encore été prise. C’est la différence entre le mur et le ravin, version budgétaire : deux options inconfortables, et le prix qui monte tant qu’aucune n’est tranchée.
L’investisseur particulier qui découvre ce dossier aujourd’hui n’a pas d’avance d’information sur les acteurs déjà positionnés, et il n’en a pas besoin pour décider. Lire ce qui est public, la courbe de la Banque de France, la trajectoire budgétaire, le calendrier d’émissions, et observer ce que le prix raconte, constitue déjà une méthode. Mais une lecture, même juste, ne fait pas une stratégie. Ce qui distingue dans la durée celui qui traverse les cycles de celui qui s’épuise, c’est la discipline qui tient le cap quand le scénario dévie, le cadre de décision qui permet de répéter ce qui marche plutôt que de réagir à chaque catalyseur, et la rigueur de méthode qui transforme une information en choix construit. Ces réflexes ne se trouvent pas dans une courbe de taux : ils se construisent par la pratique et par un rendez-vous régulier avec une méthode. C’est ce que la newsletter hebdomadaire Monnaies & Libertés propose, chaque semaine, à celles et ceux qui veulent reprendre la main sur leurs décisions financières.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
FAQ
Pourquoi le taux à 30 ans de la France est-il au plus haut depuis 2008 ?
Au 16-17 juillet 2026, la France emprunte à trente ans à 4,70 %, un niveau qui n’avait plus été atteint depuis octobre 2008. Deux forces se conjuguent : le retrait des banques centrales du marché obligataire, qui libère la prime de terme longtemps comprimée par les rachats d’actifs, et une prime spécifique à la France liée à l’incertitude sur le budget 2027. Le mouvement est en partie mondial : les taux à trente ans américain et japonais montent aussi.
Qu’est-ce que la prime de terme ?
La prime de terme est le supplément de rendement qu’un investisseur réclame pour prêter sur une longue durée plutôt que de renouveler des placements courts. Elle rémunère l’incertitude sur l’inflation, les taux et l’émetteur au fil du temps. Pendant la décennie des rachats d’actifs des banques centrales, cette prime avait quasiment disparu ; son retour explique pourquoi la partie longue de la courbe des taux se redresse aujourd’hui.
Ce niveau de taux signifie-t-il que la France risque de faire défaut ?
Non. Un rendement élevé n’est ni un défaut ni une crise de liquidité : les adjudications de l’Agence France Trésor restent couvertes, et la France conserve la note A+ chez S&P et Fitch, Aa3 chez Moody’s. L’écart avec l’Allemagne, autour de 0,80 point, mesure une prime de risque, pas une probabilité de faillite. Ce que le marché facture, c’est une trajectoire budgétaire qui n’est pas encore arbitrée.
Quel est l’effet sur mon assurance-vie et mon crédit immobilier ?
Sur le fonds euros, l’effet a deux faces : le stock d’obligations déjà détenu perd de la valeur de marché, mais le capital reste garanti et les nouveaux placements se font à des rendements plus élevés, ce qui reconstitue le rendement futur. Sur le crédit immobilier, la transmission est indirecte : les taux des prêts dépendent surtout de la partie courte et moyenne de la courbe, pas du taux à trente ans. Pour l’emprunteur, ce qui compte reste le taux du crédit à l’habitat et la mensualité qu’il autorise, un point que je développe dans ce que le coût de l’argent change pour un achat immobilier en 2026.
La Banque centrale européenne peut-elle faire baisser ce taux long ?
Seulement indirectement. La BCE fixe les taux courts et pourrait relancer des achats d’obligations, mais depuis juillet 2023 elle réduit au contraire son portefeuille. Sur les longues maturités, c’est le marché qui fixe le prix. La seule force durable de correction entre les mains françaises est budgétaire : une trajectoire de finances publiques crédible réduirait la prime que le marché exige aujourd’hui.

Le 16 et le 17 juillet 2026, la France a emprunté à trente ans à 4,70 %, son plus haut niveau depuis octobre 2008. C’est le taux à échéance constante calculé par la Banque de France, et il dit une chose simple : sur les longues maturités, ce n’est plus la banque centrale qui fixe le prix de la dette, c’est le marché, et le marché réclame à nouveau une prime pour prêter aussi loin. Ce supplément, la prime de terme, avait presque disparu pendant la décennie des rachats d’actifs. Il revient aujourd’hui partout dans le monde développé, et la France en paie une part de plus que ses voisins.
Je suis ce dossier de la dette française depuis des mois. J’ai décrit le stock qui s’accumule, puis le flux qui ne se résorbe pas. Le bout long de la courbe raconte autre chose, et c’est pour cela qu’il mérite qu’on s’y arrête : le stock disait l’héritage, le flux disait la capacité à en sortir. Le taux à trente ans, lui, dit le prix que le marché exige pour financer la France sur une génération, et ce prix, la Banque centrale européenne ne le fixe plus.
Pourquoi la France emprunte-t-elle à 4,70 % sur trente ans ?
Un État n’emprunte pas à un seul taux, mais à toute une gamme de maturités. Au 17 juillet, la France se finançait à 2,78 % sur un an, à 3,90 % sur dix ans, et à 4,70 % sur trente ans. Cette progression a un nom : la courbe des taux. Plus on prête longtemps, plus on exige de rendement, parce qu’on immobilise son argent plus longtemps et qu’on assume davantage d’incertitude sur l’inflation, sur les taux futurs et sur l’émetteur.

Ce qui a changé, ce n’est pas le principe, c’est l’ampleur. Entre dix et trente ans, l’écart atteint désormais 0,80 point. Cet écart mesure en grande partie ce que les marchés appellent la prime de terme : le supplément de rendement qu’un investisseur réclame pour bloquer son capital sur une longue durée plutôt que de renouveler des placements courts. Quand cette prime monte, la partie longue de la courbe se redresse indépendamment de ce que fait la banque centrale sur le court terme. C’est exactement ce que l’on observe aujourd’hui.
Le niveau atteint n’a rien d’anodin. Le taux à trente ans n’avait plus atteint 4,70 % depuis le 17 octobre 2008, dans le sillage de la chute de Lehman Brothers. Son pic de l’époque, autour de 5 %, remonte à l’été 2008. Sur le seul dernier mois, il a gagné environ un quart de point. Le coût auquel la France s’engage pour une génération est revenu à son niveau de la dernière grande crise financière, mais cette fois sans crise financière.
La prime de terme revient : pourquoi maintenant ?
Pendant plus de dix ans, la prime de terme a été anesthésiée. La raison tient en deux lettres devenues familières : le QE (quantitative easing, ou assouplissement quantitatif), ces programmes par lesquels les banques centrales ont acheté massivement de la dette d’État. En absorbant les obligations longues, elles en faisaient monter le prix et baisser le rendement. Le résultat se lit sur deux décennies d’histoire : au plus fort de la crise sanitaire, en mars 2020, la France empruntait à trente ans à 0,22 %.

Cette parenthèse se referme. Depuis juillet 2023, l’Eurosystème ne réinvestit plus les obligations arrivées à échéance dans son programme d’achats d’actifs : son portefeuille, encore supérieur à 2 100 milliards d’euros, décroît passivement, un mécanisme que l’on nomme resserrement quantitatif (quantitative tightening). Concrètement, l’acheteur qui soutenait les prix pendant dix ans s’est retiré du marché. Quand la banque centrale cesse d’acheter la dette longue, le marché reprend la main sur son prix, et il redemande la prime qu’il avait cessé d’exiger. Le taux à trente ans qui remonte n’est pas un accident : c’est le retour à la normale d’un prix qui avait été maintenu artificiellement bas.
Un point mérite d’être précisé, car il change la lecture. Ce n’est pas un marché entièrement libre qui fixe désormais le taux long. L’Eurosystème détient toujours plus de 1 700 milliards d’euros d’obligations d’État qu’il n’a pas revendues, près de 3 000 milliards en comptant le programme d’urgence ouvert en 2020, et une large partie de la demande reste institutionnellement dirigée vers la dette souveraine : les assureurs, sous les règles prudentielles, et les banques la détiennent parce que la réglementation les y conduit. Le prix du long n’est donc pas administré par les achats de la banque centrale, mais il n’est pas pour autant un prix libre : c’est un prix négocié dans un marché encadré, où une part de l’épargne est canalisée vers la dette de l’État. C’est précisément ce qui rend le mouvement significatif : même dans ce cadre contraint, le marché exige davantage.
Un choc français, ou un mouvement mondial ?
Il serait faux d’attribuer ce mouvement à Paris seul. Le redressement du bout long est mondial. À la clôture du 17 juillet, le trente ans américain évoluait autour de 5,06 % et le trente ans japonais à son plus haut niveau depuis le lancement du titre en 1999, tandis que la dette longue britannique restait sous pression. Les grands États développés voient tous la prime de terme réapparaître en même temps, à mesure que leurs banques centrales se retirent du marché obligataire et que les émissions de dette s’accumulent. C’est un changement de régime partagé, pas une singularité française.
La part proprement française se lit ailleurs : dans l’écart entre le taux français et le taux allemand de même maturité. Cet écart, l’écart OAT-Bund (le Bund étant l’emprunt d’État allemand, référence de la zone euro), s’établissait autour de 0,71 point en moyenne en juin selon la Banque de France, et s’est tendu vers 0,80 point à la mi-juillet. C’est la prime spécifique que le marché facture à la France par rapport à son voisin le mieux noté. Cette prime supplémentaire ne traduit pas un risque de faillite ; elle traduit une trajectoire budgétaire qui n’est pas arbitrée.
Le calendrier l’explique. La bataille du budget 2027 s’ouvre sur un déficit public de 5,1 % du produit intérieur brut en 2025, révisé autour de 5,2 % pour 2026, quand l’objectif européen est de repasser sous 3 % d’ici 2029. Pour tenir cette trajectoire, il faudrait trouver de 30 à 50 milliards d’euros d’économies, un chantier encore ouvert. Or l’Agence France Trésor doit lever 310 milliards d’euros de dette nette à moyen et long terme en 2026. Chaque adjudication d’obligation longue se fait désormais plus cher, et cela nourrit la charge future de la dette. Les notes souveraines résument la tension sans la dramatiser : S&P et Fitch classent la France en A+, Moody’s un cran au-dessus en Aa3, mais avec une perspective négative.
Qui paie quand l’argent long coûte plus cher ?
Un taux à trente ans n’est pas une abstraction de salle de marché. Il se transmet, mais par des canaux distincts, avec des rythmes différents, et il faut résister à l’idée qu’il frappe tout le monde de la même façon.
Premier canal, le plus direct pour un épargnant : le fonds euros de l’assurance-vie, majoritairement investi en obligations d’État. La hausse des taux a deux faces, et les confondre conduit au mauvais raisonnement. D’un côté, le stock d’obligations déjà détenu perd de la valeur de marché quand les rendements montent, ce sont des moins-values latentes portées par l’assureur, pas une perte sèche pour l’épargnant dont le capital reste garanti. De l’autre, chaque euro réinvesti le sera désormais à 3,90 % ou davantage, ce qui reconstitue peu à peu le rendement futur des contrats. La détention d’obligations d’État retrouve une rémunération réelle positive que la décennie de l’argent gratuit avait effacée.
Deuxième canal, le crédit immobilier : la transmission y est indirecte. Les taux des prêts ne suivent pas le trente ans, mais la partie courte et moyenne de la courbe et les marges commerciales des banques. Un emprunteur sur vingt ans n’emprunte pas au taux de l’État sur trente ans. Troisième canal, enfin, le contribuable : la remontée du coût de financement alourdit la charge de la dette, mais de façon étalée, à mesure que l’ancienne dette bon marché est refinancée au prix du jour.
C’est ici que la boucle se referme sur une même personne. L’épargnant français est créancier de l’État, à travers son fonds euros et les obligations qu’il détient sans le savoir, et il en est simultanément le garant, comme contribuable appelé à honorer cette dette. La casquette de l’épargnant et celle du citoyen désignent le même individu. Quand l’État emprunte plus cher, ce lecteur touche un meilleur rendement d’un côté et porte une facture publique plus lourde de l’autre. Pour la casquette du rentier, celle qui vit de ses revenus, le signal est plus net encore : pour la première fois depuis dix ans, prêter long à un État noté A+ rapporte un rendement réel positif, ce qui relève le coût d’opportunité de tout actif qui ne rapporte rien. Comprendre le régime de taux dans lequel on place son épargne redevient un exercice qui compte.
Reste la question de fond, celle que le taux à trente ans pose sans la formuler. Une dette longue plus chère ne se corrige que par deux forces. Soit une décrue durable des taux, qui ne se commande pas depuis Paris puisque la France a confié sa monnaie à la BCE et ne peut ni imprimer ni dévaluer seule. Soit une consolidation budgétaire franche, qui, elle, est entre les mains de l’État français. En demandant 4,70 % pour prêter sur trente ans, le marché ne prédit pas une faillite : il facture, mois après mois, une décision qui n’a pas encore été prise. C’est la différence entre le mur et le ravin, version budgétaire : deux options inconfortables, et le prix qui monte tant qu’aucune n’est tranchée.
L’investisseur particulier qui découvre ce dossier aujourd’hui n’a pas d’avance d’information sur les acteurs déjà positionnés, et il n’en a pas besoin pour décider. Lire ce qui est public, la courbe de la Banque de France, la trajectoire budgétaire, le calendrier d’émissions, et observer ce que le prix raconte, constitue déjà une méthode. Mais une lecture, même juste, ne fait pas une stratégie. Ce qui distingue dans la durée celui qui traverse les cycles de celui qui s’épuise, c’est la discipline qui tient le cap quand le scénario dévie, le cadre de décision qui permet de répéter ce qui marche plutôt que de réagir à chaque catalyseur, et la rigueur de méthode qui transforme une information en choix construit. Ces réflexes ne se trouvent pas dans une courbe de taux : ils se construisent par la pratique et par un rendez-vous régulier avec une méthode. C’est ce que la newsletter hebdomadaire Monnaies & Libertés propose, chaque semaine, à celles et ceux qui veulent reprendre la main sur leurs décisions financières.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
FAQ
Pourquoi le taux à 30 ans de la France est-il au plus haut depuis 2008 ?
Au 16-17 juillet 2026, la France emprunte à trente ans à 4,70 %, un niveau qui n’avait plus été atteint depuis octobre 2008. Deux forces se conjuguent : le retrait des banques centrales du marché obligataire, qui libère la prime de terme longtemps comprimée par les rachats d’actifs, et une prime spécifique à la France liée à l’incertitude sur le budget 2027. Le mouvement est en partie mondial : les taux à trente ans américain et japonais montent aussi.
Qu’est-ce que la prime de terme ?
La prime de terme est le supplément de rendement qu’un investisseur réclame pour prêter sur une longue durée plutôt que de renouveler des placements courts. Elle rémunère l’incertitude sur l’inflation, les taux et l’émetteur au fil du temps. Pendant la décennie des rachats d’actifs des banques centrales, cette prime avait quasiment disparu ; son retour explique pourquoi la partie longue de la courbe des taux se redresse aujourd’hui.
Ce niveau de taux signifie-t-il que la France risque de faire défaut ?
Non. Un rendement élevé n’est ni un défaut ni une crise de liquidité : les adjudications de l’Agence France Trésor restent couvertes, et la France conserve la note A+ chez S&P et Fitch, Aa3 chez Moody’s. L’écart avec l’Allemagne, autour de 0,80 point, mesure une prime de risque, pas une probabilité de faillite. Ce que le marché facture, c’est une trajectoire budgétaire qui n’est pas encore arbitrée.
Quel est l’effet sur mon assurance-vie et mon crédit immobilier ?
Sur le fonds euros, l’effet a deux faces : le stock d’obligations déjà détenu perd de la valeur de marché, mais le capital reste garanti et les nouveaux placements se font à des rendements plus élevés, ce qui reconstitue le rendement futur. Sur le crédit immobilier, la transmission est indirecte : les taux des prêts dépendent surtout de la partie courte et moyenne de la courbe, pas du taux à trente ans. Pour l’emprunteur, ce qui compte reste le taux du crédit à l’habitat et la mensualité qu’il autorise, un point que je développe dans ce que le coût de l’argent change pour un achat immobilier en 2026.
La Banque centrale européenne peut-elle faire baisser ce taux long ?
Seulement indirectement. La BCE fixe les taux courts et pourrait relancer des achats d’obligations, mais depuis juillet 2023 elle réduit au contraire son portefeuille. Sur les longues maturités, c’est le marché qui fixe le prix. La seule force durable de correction entre les mains françaises est budgétaire : une trajectoire de finances publiques crédible réduirait la prime que le marché exige aujourd’hui.
