Rangée d'interrupteurs identiques dont un seul est basculé et allumé, image de la minorité de nœuds qui applique la règle BIP-110

Dans la soirée du 8 août, une règle entre dans sa phase décisive sur le réseau Bitcoin. Pour s’activer par anticipation, elle avait besoin du soutien de 55 % des mineurs. Elle en a réuni 2,64 %. Et elle s’activera quand même.

Ce n’est ni une faille ni une alerte de sécurité. C’est une dispute, vieille de quatre ans, sur ce qu’on a le droit d’écrire dans le livre de comptes de Bitcoin. Elle oppose un auteur sous pseudonyme à l’équipe qui maintient le logiciel de référence, et elle se règle machine par machine.

Sur quoi porte la dispute ?

Bitcoin est un livre de comptes. Chaque transaction y est inscrite pour toujours, et chaque personne qui fait tourner un nœud en garde une copie complète. C’est ce qui rend le système vérifiable sans autorité : chacun peut relire.

En 2022, des développeurs ont trouvé le moyen d’y glisser autre chose que des paiements. Des images, des fichiers, des jetons de collection. La technique s’appelle l’inscription. Elle ne casse rien, elle détourne : des champs prévus pour des conditions de dépense servent à loger n’importe quoi.

Le problème n’est pas esthétique, il est comptable. Ces données ne s’effacent jamais. Qui installe un nœud doit les télécharger et les conserver. Une partie doit même rester en mémoire rapide, la plus coûteuse. Plus le livre grossit, plus il coûte cher à tenir, et moins il y a de gens pour le tenir.

C’est le raisonnement du camp qui a écrit la règle. Son texte officiel l’énonce sans détour : le stockage de données concurrence les paiements de façon déloyale et les renchérit. Cela pousse les utilisateurs vers des intermédiaires, donc vers des services qu’un État peut contraindre. Sa conclusion : Bitcoin devrait faire une seule chose, et la faire bien.

La règle plafonne donc la taille des données qu’une transaction peut transporter. Elle vaut un an, puis elle expire d’elle-même : dans un an, les images, les fichiers et les jetons de collection redeviendront inscriptibles exactement comme aujourd’hui. Ce camp n’entend donc pas régler le problème, il achète un an. Surtout, elle ne touche à rien de ce qui existe déjà. Les pièces créées avant son activation en sont exemptées, et aucune ne peut être gelée.

Pourquoi appelle-t-on cela un fork « doux » ?

Le vocabulaire prête à confusion, et la confusion est instructive. Beaucoup comprennent qu’un soft fork serait un changement accepté en douceur par la majorité, tandis qu’un hard fork verrait une minorité partir fonder sa propre chaîne. C’est l’inverse.

La distinction est mécanique. Un soft fork restreint les règles : ce qui était permis devient interdit, jamais le contraire. Un bloc valide sous les nouvelles règles reste donc valide sous les anciennes. Une machine non mise à jour continue de suivre la chaîne sans rien remarquer. Elle n’est forcée à rien. C’est cela qui rend le fork doux.

Un hard fork fait l’inverse : il élargit les règles ou les rend incompatibles. Les anciennes machines rejettent les nouveaux blocs. Tout le monde doit migrer, sinon deux chaînes coexistent.

Le durcissement n’est donc pas un détail technique, c’est précisément ce qui évite la rupture. Encore faut-il que ceux qui produisent les blocs suivent. Ici, ils ne suivent pas, et c’est tout le sujet.

Le vote des mineurs est perdu, et cela ne change rien

Le soutien des mineurs se mesure à une marque. En produisant un bloc, un mineur peut y allumer un signal pour dire qu’il approuve la règle. Le décompte se fait par tranches de 2 016 blocs, environ deux semaines. Il en fallait 1 109 marqués.

Le soutien est si faible qu’il est arithmétiquement trop tard pour l’atteindre. Sur les 1 857 blocs déjà minés de la tranche en cours, la vérification de Monnaies & Libertés en compte 49 marqués. Même si tous les blocs restants l’étaient, le compte plafonnerait à 208. Ce n’est pas une prévision, c’est une soustraction.

Graphique comparant les 1 109 blocs requis, les 49 blocs signalant réellement et le plafond de 208 blocs encore atteignable
Le seuil des mineurs est hors d’atteinte par simple soustraction. Mesure Monnaies & Libertés sur les 1 857 blocs déjà minés de la tranche en cours, relevé du 7 août 2026.

Et pourtant la règle avance. Parce que ce seuil n’était pas la condition d’activation, seulement un raccourci. Le texte n’a pas de porte de sortie : aucun état d’échec n’existe. À défaut de soutien des mineurs, il bascule dans une seconde phase, celle qui s’ouvre le 8 août au soir. Pendant deux semaines, les machines qui appliquent la règle exigeront la marque.

D’où viennent les 49 blocs marqués ?

La vérification bloc par bloc réserve une surprise. Les 49 blocs viennent du même endroit : un seul pool, Ocean, sans exception. Les quatre plus gros pools, qui produisent près de 70 % des blocs, n’en ont marqué aucun.

Ocean inscrit d’ailleurs dans chaque bloc le nom du mineur qui l’a trouvé : Roughnecks, SoV, Sympatheia, Data Factory. Pas des industriels, mais de petites machines derrière un pool qui pèse moins de 4 % du calcul.

Ce qui se passe quand une machine refuse un bloc

Un mineur trouve un bloc quelque part dans le monde et le diffuse. À l’autre bout de la planète, des milliers de nœuds, ces machines qui conservent le livre, le reçoivent et l’examinent. Jusqu’ici, toutes l’inscrivaient dans leur copie du livre.

À partir de l’ouverture de la fenêtre, une partie d’entre elles va d’abord chercher la marque. Si elle est absente, elles ne désapprouvent pas : elles jettent le bloc. Pour elles, il n’a jamais existé. Elles attendent le suivant, le refusent aussi, et tiennent un livre qui s’arrête là où les autres écrivent.

Deux versions de l’histoire coexistent alors, chacune valide selon le logiciel qui la tient. C’est exactement cela, une scission. Au moment du relevé, elle n’avait pas commencé.

Deux compteurs tournent alors, qu’il ne faut pas confondre. Le rejet pour marque absente s’arrête au verrouillage, dans deux semaines. Les plafonds sur les données, eux, ne mordront qu’à partir de septembre, et pendant un an.

Cette chaîne dissidente ne serait pas une rivale. Ces nœuds valident, ils ne minent pas : ils ne pourraient suivre que les blocs des rares mineurs qui marquent, moins de 4 % de la puissance de calcul. Face à une chaîne normale, ils tiendraient quelque chose de très lent.

Un soft fork ne devait forcer personne, parce qu’il restreint. Mais quand la restriction est appliquée par une minorité que la majorité des mineurs ignore, cette minorité se retrouve seule à refuser des blocs que tout le monde accepte. Un fork doux non suivi produit, pour ceux-là seuls, l’effet d’un fork dur.

Alors qui décide ?

Dire que les nœuds décident à la place des mineurs serait trop simple. La décision se joue sur trois couches.

La première est celle des développeurs, qui écrivent ce que chacun peut exécuter. Le 26 mars, l’auteur de la règle propose de l’intégrer à Bitcoin Core, le logiciel qu’exécute l’immense majorité du réseau. Un robot de tri la ferme le jour même, en la signalant comme possible indésirable. L’auteur proteste. Un développeur lui répond qu’il n’y a « nulle part près d’un soutien large ». L’auteur objecte que plus de 8 % des nœuds font tourner sa version. Un autre développeur tranche : 8 % ne constitue ni un soutien écrasant, ni l’absence d’un désaccord durable.

Suit la question qui compte, posée par l’auteur : à partir de quel niveau le soutien devient-il « large », et selon quelle mesure ? La réponse qu’il reçoit : si l’on ouvre les réseaux sociaux et que la moitié des messages jugent l’idée désastreuse, le soutien n’est pas large. Même si l’autre moitié y voit le salut de Bitcoin. Le fil est verrouillé une heure et demie plus tard. En mai, une seconde proposition, qui se bornait à avertir les utilisateurs de Core, connaît le même sort et reste sans réponse.

Deux logiciels tiennent ce livre. Bitcoin Core, majoritaire, sert de référence. Bitcoin Knots en est une variante, maintenue à part, avec des options que Core n’embarque pas. Le camp d’en face répond ailleurs. Le 7 août, veille de l’ouverture, l’éditeur de Knots publiait des notes de version cinglantes : un logiciel non mis à jour, Core compris, n’est plus pleinement validant ni sûr. Core n’a pas répondu.

Personne ici ne débat du fond. Le désaccord porte sur la façon de compter les gens d’accord, et il n’a jamais été tranché.

La deuxième couche, celle des opérateurs, recèle le fait le plus révélateur du dossier. La règle n’existe que dans Knots. Mais l’installer ne suffit pas. Ses notes de version demandent d’ajouter une ligne au fichier de configuration, sans quoi la règle dort. L’éditeur propose même la version sans elle. Chacun a donc dû faire un geste délibéré, chez lui, un soir.

Ce geste se compte : 5 525 machines sur 32 080, soit 17,22 % du réseau observé. Moins que le nombre de machines sous Knots : plus d’un quart n’ont pas franchi le pas.

Schéma en entonnoir : 32 080 nœuds joignables, 7 489 sous Bitcoin Knots, 5 525 appliquant effectivement la règle
Entre le nombre de nœuds sous Bitcoin Knots et le nombre de nœuds qui appliquent vraiment la règle, il manque un geste de configuration. Relevé du 7 août 2026.

Ces décomptes appellent la même prudence. Un autre recenseur n’en compte que 27 668, excluant celles qui passent par le réseau Tor. Les deux ont raison, ils ne comptent pas la même chose. Un décompte de machines n’est ni un vote pondéré, ni une mesure de poids économique.

La troisième couche est la plus décisive et la moins visible : ceux qui reconnaissent une chaîne. Une plateforme qui crédite un dépôt, un dépositaire qui valorise un solde, un commerçant qui accepte un paiement. Ce sont eux qui trancheront quelle version fait foi. Je n’ai trouvé, au 8 août, aucune annonce publique des grandes plateformes.

Deux visions, et ce que ça change pour vous

Derrière les numéros de blocs, la dispute est simple. Un camp estime que ce livre de comptes est un système monétaire, que le remplir de données étrangères le détourne et le rend coûteux à conserver. L’autre ne conteste pas ce diagnostic dans les échanges publics : il refuse d’imposer au réseau entier une règle qui ne fait pas consensus. Le texte admet du reste que la restriction se contourne : il assume de la renchérir plutôt que de l’empêcher.

Pour un détenteur, la portée pratique tient en trois situations. Si vous détenez vos clés sans faire tourner de machine, l’exemption protège vos pièces : vous ne validez rien. Si vos bitcoins sont chez un tiers, la décision appartient à cet établissement, lui seul peut vous répondre. Si vous exécutez un nœud, la question utile est de savoir quelle version tourne chez vous.

C’est ici que le vocabulaire courant devient trompeur. « Sans vos clés, pas vos bitcoins » désigne la garde : qui peut signer une dépense. La formule ne dit rien de la règle qui définit ce qui a le droit d’être inscrit. Détenir ses clés est un étage de la souveraineté, pas la totalité. Le reste dépend d’un logiciel, d’une ligne de configuration et d’acteurs qui reconnaissent une chaîne. Le savoir fait partie de ce que suppose reprendre le contrôle de son capital.

Il n’y a ni assemblée, ni bulletin, ni quorum. Il y a un texte signé d’un pseudonyme. Un fil de discussion verrouillé en une après-midi. Un pool minoritaire dont les blocs portent les prénoms de ceux qui les trouvent. Et 5 525 machines dont quelqu’un a ouvert le fichier de configuration. Comprendre comment fonctionne Bitcoin commence par accepter cela. Le réseau n’a pas de chef, et cette absence n’est pas un vide. C’est une addition de gestes individuels, dont le vôtre, dès lors que vous détenez, achetez ou vendez.

Les évolutions monétaires, les marchés, et la psychologie qui permet de les traverser : c’est ce que propose la newsletter hebdomadaire Monnaies & Libertés. Elle s’adresse à celles et ceux qui veulent garder la main.

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

BIP-110 peut-il bloquer ou faire disparaître mes bitcoins ?
Non. Le texte de BIP-110 exempte explicitement toutes les pièces créées avant son activation, et précise qu’aucune pièce existante ne peut être gelée ni rendue indépensable. Les nouvelles limites ne portent que sur les pièces créées après. Le déploiement expire par ailleurs de lui-même au bout d’un an environ.

Que cherche à interdire la règle BIP-110 au juste ?
Pas les paiements. Le stockage de données qui leur sont étrangères : images, fichiers, jetons de collection. Ils sont glissés dans les transactions depuis 2022 par la technique dite de l’inscription. Ces données ne s’effacent jamais et pèsent sur toute personne qui conserve une copie du registre. La règle plafonne leur taille pendant un an.

Quand la divergence peut-elle commencer, et combien de temps peut-elle durer ?
Elle peut commencer dès l’ouverture de la fenêtre, dans la soirée du 8 août. Un nœud qui applique BIP-110 rejette alors les blocs qui ne portent pas la marque attendue : il ne les inscrit pas dans sa copie du registre. Deux compteurs distincts se suivent ensuite. Le rejet pour marque absente s’arrête au verrouillage, environ deux semaines plus tard. Le texte du BIP précise que la signalisation obligatoire prend fin dès que cet état est atteint. Puis, à partir de l’entrée en application prévue vers début septembre, ces mêmes nœuds rejettent pendant un an les blocs contenant des transactions qui dépassent les plafonds de données. Ce sont deux motifs de divergence différents, pas un seul.

À quoi ressemblerait cette seconde chaîne ?
Pas à une rivale. Les nœuds qui appliquent la règle valident, ils ne produisent pas de blocs. Ils ne peuvent suivre que les blocs des rares mineurs qui portent la marque, soit moins de 4 % de la puissance de calcul au relevé du 7 août 2026. Il faut aussi distinguer deux populations que l’on confond souvent. 17,22 % des nœuds observés appliquent la règle. Mais moins de 4 % de la puissance de calcul produit des blocs qu’ils acceptent. La difficulté de minage ne se recalcule que tous les 2 016 blocs. À puissance inchangée, une chaîne alimentée par une part aussi faible mettrait plusieurs heures à produire chaque bloc, au lieu de dix minutes.

Un nœud qui a divergé peut-il revenir en arrière ?
Oui, à tout moment. Rien ne verrouille un opérateur dans son choix. La chaîne qu’un nœud suit dépend du logiciel qu’il exécute, et l’historique de Bitcoin est public. Réinstaller le logiciel majoritaire et resynchroniser suffit à repartir avec la majorité. Ce n’est pas une procédure prévue par le texte de la règle, c’est une conséquence de l’architecture du réseau. Une distinction reste décisive. Le choix du nœud est réversible ; une transaction reçue sur une chaîne ensuite abandonnée disparaît avec elle. L’exemption des pièces créées avant l’activation ne couvre pas ce cas.

Pourquoi BIP-110 continue-t-il alors que les mineurs ne le soutiennent pas ?
Parce que le seuil de 55 % des blocs n’était pas la condition d’activation, seulement une porte d’entrée anticipée. Le texte est écrit sans échéance d’expiration, si bien qu’il n’existe aucun état d’échec. À défaut de soutien des mineurs, il bascule dans une phase où les machines qui l’appliquent exigent la marque, avant un verrouillage automatique.

Combien de nœuds appliquent réellement la règle BIP-110 ?
5 525 sur 32 080 machines joignables au 7 août 2026, soit 17,22 %, selon un recenseur qui interroge le réseau machine par machine. Ce chiffre est inférieur au nombre de machines faisant tourner Bitcoin Knots, le logiciel qui porte la règle, car l’appliquer suppose d’ajouter une ligne au fichier de configuration. Les décomptes varient selon qu’ils incluent ou non le réseau Tor et ne mesurent aucun poids économique.

Laurent Blasco, fondateur de Monnaies & Libertés

Laurent Blasco

Ex-chirurgien | Fondateur de Monnaies & Libertés | J’enseigne l’art de maîtriser son capital

Ancien chirurgien orthopédique, Laurent aide aujourd’hui les particuliers à comprendre la monnaie, les marchés et l’investissement pour reprendre le contrôle de leur capital à l’ère de Bitcoin.