Pièce Bitcoin dorée sur fond bleu nuit, illustration de l'analyse Monnaies & Libertés sur le repli de mai 2026

Bitcoin tient autour de 73 400 dollars ce 30 mai, à 41 % sous son sommet d’octobre, et l’indice Fear & Greed est tombé à 23, en peur extrême, un niveau comparable aux points bas de février et mars 2026. Pourtant le tableau qui l’entoure raconte autre chose : le S&P 500 inscrit un record, l’or s’échange près de 4 560 dollars, le dollar reste sous 99. Le stress du printemps n’est donc pas un stress de marché global. C’est une pression qui traverse Bitcoin par le haut de la chaîne, par les véhicules qui détiennent au nom des autres, pendant que le petit porteur, lui, est tétanisé mais reste introuvable du côté des vendeurs.

Ce décalage est le cœur du sujet. Quand la peur atteint un extrême et que le prix ne casse pas pour autant, la première question n’est pas « faut-il acheter ». C’est : qui vend, qui détient, et par quel canal ? Tant qu’on n’y a pas répondu, lire le thermomètre de la peur revient à confondre l’émotion d’une catégorie d’acteurs avec le comportement réel d’une autre.

Pourquoi Bitcoin recule pendant que les actions battent des records ?

Commençons par le paradoxe, parce qu’il invalide d’emblée la lecture paresseuse. Si le marché traversait un stress généralisé, on verrait les actifs risqués baisser ensemble et les refuges monter. Or le tableau du 29 mai est mixte. Les actions américaines sont au plus haut, portées par une détente géopolitique au Proche-Orient qui a éloigné la crainte d’un choc sur les prix de l’énergie. L’or, refuge classique, progresse autour de 4 560 dollars. Le dollar se tasse sous 99. Le rendement du Trésor américain à dix ans reste autour de 4,45 %, l’OAT française à 3,55 %.

Dans ce décor, Bitcoin fait bande à part. Il ne s’enlise pas parce que « tout baisse », mais pour des raisons qui lui sont propres et tiennent à sa microstructure : le détail de qui achète et qui vend, sur quel marché, avec quel instrument. Un actif peut être sous pression vendeuse localisée alors que le climat général est à l’appétit pour le risque. C’est ce que le graphique montre depuis trois mois : une oscillation entre 65 700 et 82 100 dollars, sans direction, le prix butant régulièrement sur les mêmes niveaux.

La pression vient du haut de la chaîne, pas du particulier

Voici la lecture de fond. Le mot « institutionnel » est un mot-valise qu’il faut ouvrir, car il recouvre des acteurs aux contraintes et aux réflexes très différents : les véhicules cotés, ces fonds indiciels qui détiennent du Bitcoin pour le compte de leurs souscripteurs ; les arbitragistes, qui jouent l’écart entre le comptant et les contrats à terme ; les teneurs de marché, qui fournissent la liquidité ; les fonds macro, qui entrent et sortent au gré de leur lecture des taux ; les gros porteurs privés, dont l’horizon se compte en années. Les fondre tous sous « le haut de la chaîne » serait une facilité. La pression du printemps ne vient pas de tous, elle vient surtout des deux premiers maillons.

Le premier signal, c’est le flux des fonds indiciels au comptant. À partir du 15 mai, ces véhicules ont enchaîné neuf séances de sorties nettes, la plus longue série depuis leur lancement en janvier 2024, pour près de 2,8 milliards de dollars retirés. Au 25 mai, ces retraits avaient déjà ramené le solde net cumulé de l’année 2026, qui frôlait les 2 milliards de dollars en avril, à environ 536 millions de dollars selon les données agrégées de Farside Investors. Puis la séance la plus lourde de la série, le 27 mai, a vu sortir 733 millions de dollars en une seule journée, dont 528 millions pour le seul fonds de BlackRock, faisant basculer le cumul de l’année tout près de zéro, à la frontière du territoire négatif. Quand un fonds indiciel enregistre une sortie, le mécanisme est concret : le gestionnaire doit vendre du Bitcoin réel sur le marché pour rembourser le souscripteur qui se retire. Ce n’est pas une opinion sur Bitcoin, c’est une vente mécanique de l’enveloppe. Et le souscripteur qui sort n’est pas forcément un particulier paniqué : c’est souvent un allocataire professionnel qui ajuste une pondération dans un portefeuille plus large.

Graphique des flux nets hebdomadaires des fonds indiciels Bitcoin cotes aux Etats-Unis en mai 2026, basculant d'une entree de 320 millions de dollars debut mai a une sortie de 1,75 milliard la derniere semaine.
Flux nets hebdomadaires des fonds indiciels Bitcoin cotés aux États-Unis en mai 2026 : le mois bascule d’une entrée nette en début de période à des sorties qui s’amplifient semaine après semaine. Source : Farside Investors. Monnaies et Libertés.

Le second signal vient des produits dérivés. Le taux de financement des contrats perpétuels, c’est-à-dire le petit intérêt que se versent acheteurs et vendeurs pour maintenir leur position à effet de levier, évolue en territoire négatif sur les principales plateformes, alors qu’il est positif en temps normal : d’après les relevés de Coinglass, la moyenne pondérée du financement sur les perpétuels Bitcoin reste sous zéro depuis le début du printemps. Un financement négatif signifie que ce sont les positions vendeuses, les paris à la baisse, qui paient pour rester ouvertes. Autrement dit, la tension du marché s’exprime sur la couche des dérivés, là où se nichent l’effet de levier et la spéculation de court terme, pas sur la couche du comptant détenu durablement.

Le particulier est tétanisé, mais rien ne prouve qu’il vend

Et le petit porteur, dans tout cela ? Le Fear & Greed Index à 23 dit une chose, et une seule : l’émotion dominante est la peur extrême, à un niveau qu’on retrouvait déjà aux points bas de février et de mars 2026. Mais un indice de sentiment mesure une humeur, il ne mesure pas une transaction. La peur n’est pas la vente. Confondre les deux, c’est exactement le piège que la psychologie des foules tend à l’investisseur.

Car la foule est émotionnelle, et le cycle des marchés repasse toujours par les mêmes étapes : enthousiasme, bulle, panique, capitulation. La peur court-circuite les zones du cerveau responsables de la rationalité. Mais entre ressentir la peur et capituler, c’est-à-dire vendre au plus bas en abandonnant sa position, il y a un fossé que les données disponibles ne permettent pas de franchir. La capitulation du particulier n’est pas observable dans les chiffres accessibles aujourd’hui. Les réserves de Bitcoin déposées sur les plateformes d’échange sont au contraire tombées à un plus bas de plusieurs années : d’après les données on-chain de CryptoQuant relayées par The Block, elles s’établissent autour de 2,2 millions de bitcoins, soit près de 5,9 % de l’offre en circulation. Quand le Bitcoin quitte les plateformes pour rejoindre des portefeuilles personnels, c’est le mouvement inverse de la capitulation : on retire pour conserver, pas pour vendre.

Reste qu’il faut tenir les deux bouts. Un particulier qui ne capitule pas, ce n’est pas la preuve que le stress est déjà absorbé : c’est seulement la preuve qu’une jambe de vente venue du petit porteur n’a pas eu lieu. Elle peut encore venir, ou ne jamais venir. L’absence de capitulation visible n’est pas un signal d’achat, c’est l’absence d’un signal de vente. La nuance sépare l’observation prudente du pari déguisé.

L’échéance des options du 29 mai, un dénouement plus qu’une cause

Un élément de calendrier mérite d’être replacé à sa juste place. Le 29 mai, une échéance d’options sur Bitcoin portant sur environ 6,25 milliards de dollars de valeur notionnelle, soit plus de 80 000 contrats, est arrivée à terme sur Deribit, la principale plateforme d’options Bitcoin, avec un point de douleur maximale, le niveau où le plus grand nombre de contrats expirent sans valeur, situé autour de 75 000 dollars. Une grosse échéance d’options agit comme un aimant temporaire sur le prix, le temps que les positions se dénouent, puis l’aimant disparaît. Le Bitcoin évoluant sous ce niveau, l’effet a pu contribuer à la lourdeur ambiante sans en être la cause profonde. Cette dernière reste la combinaison des deux maillons décrits plus haut : les sorties des fonds indiciels et la tension sur les dérivés. L’échéance des options est le dénouement d’un climat, pas son origine.

Distinguer le détenteur du vendeur, avant de lire le thermomètre

Si vous détenez du Bitcoin aujourd’hui, l’enseignement n’est pas une consigne d’action, c’est une grille de lecture. Avant de réagir à un indice de peur à 23, posez-vous la question des trois casquettes : regardez-vous ce marché avec les yeux du spéculateur, qui joue le court terme, ou avec ceux de l’épargnant, qui construit sur quinze à vingt ans et pour qui une oscillation de quelques mois n’est qu’un point sur une courbe ? Le même chiffre de marché ne dit pas la même chose selon la casquette que l’on porte. Et n’oubliez pas une distinction que ce mois de mai illustre parfaitement : le prix affiché à l’écran est fixé à la marge, par les acteurs qui transigent aujourd’hui sur la couche des fonds indiciels et des dérivés. Le prix est fait par ceux qui vendent, pas par ceux qui détiennent. Un recul accompagné de réserves en baisse et de retraits vers les portefeuilles personnels raconte une pression de surface ; un recul accompagné d’un afflux de Bitcoin vers les plateformes raconterait une distribution de fond. Nous sommes, pour l’instant, dans le premier cas.

L’investisseur particulier qui découvre ce marché aujourd’hui n’est pas en avance d’information sur les fonds, les arbitragistes et les teneurs de marché déjà positionnés. Mais il n’en a pas besoin pour décider. La lecture des éléments publics, les flux des fonds indiciels, le taux de financement des dérivés, le niveau des réserves sur les plateformes, l’indice de sentiment, vient renforcer l’analyse technique, qui contient par essence l’ensemble des informations disponibles, y compris les traces que les acteurs déjà en place laissent dans le graphique. Courir après l’information privée n’est pas un programme. Lire ce qui est public et observer ce que le prix raconte en est un.

Mais une lecture, même bien construite, ne fait pas une stratégie. Ce qui distingue dans la durée un investisseur qui traverse les cycles d’un investisseur qui s’épuise n’est pas la finesse d’une analyse ponctuelle. C’est la discipline qui maintient le cap quand le scénario dévie, la rigueur qui ne se relâche pas dans les phases calmes, le money management qui empêche une conviction de dégénérer en concentration, la psychologie qui tient face aux retournements quand l’indice de peur tombe à 23, et le cadre décisionnel qui permet de répéter ce qui marche au lieu de réinventer à chaque secousse. C’est cette posture qui permet d’imposer ses conditions au marché plutôt que de subir les siennes.

Ces variables ne se trouvent pas dans un indice de sentiment ni dans un tableau de flux. Elles se construisent par la pratique, par l’examen méthodique de ses propres décisions, et par un dialogue prolongé avec une méthode. C’est l’objet de l’accompagnement Monnaies & Libertés.

Mise à jour du 5 juin 2026 : là où cet article lit la microstructure de la distribution, qui vend vraiment quand le Fear & Greed touche son plus bas, un second article prend le plan complémentaire, celui de la décision personnelle. Comment trancher quand la peur extrême vous concerne directement, et ce qui sépare le contrarien discipliné du faux contrarien. Notre Quand tout le monde a peur, faut-il acheter ?.

Mise à jour du 8 juin 2026 : le 4 juin, le Bitcoin est repassé sous 63 000 dollars dans le même mouvement de défiance qui a fait plier les actions technologiques après Broadcom, illustration directe de la corrélation de risque décrite ici. Notre Bulle IA : pourquoi un bon Broadcom a fait chuter la bourse.

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

Pourquoi le cours du Bitcoin baisse-t-il alors que la Bourse américaine est au plus haut ?
Parce que le recul de Bitcoin tient à sa propre microstructure, pas à un stress de marché global. Fin mai 2026, le S&P 500 inscrit un record et l’or progresse, signe d’un climat plutôt favorable au risque. La pression sur Bitcoin vient de canaux spécifiques : les sorties des fonds indiciels cotés et la tension sur les produits dérivés, pas d’une vente généralisée.

Que signifie un Fear & Greed Index à 23 ?
L’indice Fear & Greed mesure le sentiment dominant sur le marché crypto sur une échelle de 0 à 100. À 23, il indique une peur extrême, un niveau déjà touché aux points bas de février et de mars 2026. Mais c’est une mesure d’émotion, pas de transaction : un indice de peur très bas signale que les acteurs sont anxieux, il ne prouve pas qu’ils vendent.

Qui vend réellement du Bitcoin en ce moment ?
Les données disponibles pointent vers deux canaux : les fonds indiciels au comptant, qui doivent vendre du Bitcoin réel quand leurs souscripteurs se retirent, et les positions vendeuses sur le marché des dérivés, où le taux de financement est passé en territoire négatif. Le petit porteur, lui, n’apparaît pas comme vendeur dans les chiffres accessibles : les réserves sur les plateformes d’échange seraient au contraire en repli.

Faut-il acheter du Bitcoin quand la peur est à son maximum ?
Aucun indice de sentiment ne constitue à lui seul un signal d’achat ou de vente. Un niveau de peur extrême peut précéder un rebond comme une nouvelle jambe de baisse. La bonne démarche consiste d’abord à identifier qui vend et par quel canal, puis à décider en fonction de son horizon, de sa gestion du risque et de sa propre analyse, pas en réaction à une émotion collective.

Pièce Bitcoin dorée sur fond bleu nuit, illustration de l'analyse Monnaies & Libertés sur le repli de mai 2026

Bitcoin tient autour de 73 400 dollars ce 30 mai, à 41 % sous son sommet d’octobre, et l’indice Fear & Greed est tombé à 23, en peur extrême, un niveau comparable aux points bas de février et mars 2026. Pourtant le tableau qui l’entoure raconte autre chose : le S&P 500 inscrit un record, l’or s’échange près de 4 560 dollars, le dollar reste sous 99. Le stress du printemps n’est donc pas un stress de marché global. C’est une pression qui traverse Bitcoin par le haut de la chaîne, par les véhicules qui détiennent au nom des autres, pendant que le petit porteur, lui, est tétanisé mais reste introuvable du côté des vendeurs.

Ce décalage est le cœur du sujet. Quand la peur atteint un extrême et que le prix ne casse pas pour autant, la première question n’est pas « faut-il acheter ». C’est : qui vend, qui détient, et par quel canal ? Tant qu’on n’y a pas répondu, lire le thermomètre de la peur revient à confondre l’émotion d’une catégorie d’acteurs avec le comportement réel d’une autre.

Pourquoi Bitcoin recule pendant que les actions battent des records ?

Commençons par le paradoxe, parce qu’il invalide d’emblée la lecture paresseuse. Si le marché traversait un stress généralisé, on verrait les actifs risqués baisser ensemble et les refuges monter. Or le tableau du 29 mai est mixte. Les actions américaines sont au plus haut, portées par une détente géopolitique au Proche-Orient qui a éloigné la crainte d’un choc sur les prix de l’énergie. L’or, refuge classique, progresse autour de 4 560 dollars. Le dollar se tasse sous 99. Le rendement du Trésor américain à dix ans reste autour de 4,45 %, l’OAT française à 3,55 %.

Dans ce décor, Bitcoin fait bande à part. Il ne s’enlise pas parce que « tout baisse », mais pour des raisons qui lui sont propres et tiennent à sa microstructure : le détail de qui achète et qui vend, sur quel marché, avec quel instrument. Un actif peut être sous pression vendeuse localisée alors que le climat général est à l’appétit pour le risque. C’est ce que le graphique montre depuis trois mois : une oscillation entre 65 700 et 82 100 dollars, sans direction, le prix butant régulièrement sur les mêmes niveaux.

La pression vient du haut de la chaîne, pas du particulier

Voici la lecture de fond. Le mot « institutionnel » est un mot-valise qu’il faut ouvrir, car il recouvre des acteurs aux contraintes et aux réflexes très différents : les véhicules cotés, ces fonds indiciels qui détiennent du Bitcoin pour le compte de leurs souscripteurs ; les arbitragistes, qui jouent l’écart entre le comptant et les contrats à terme ; les teneurs de marché, qui fournissent la liquidité ; les fonds macro, qui entrent et sortent au gré de leur lecture des taux ; les gros porteurs privés, dont l’horizon se compte en années. Les fondre tous sous « le haut de la chaîne » serait une facilité. La pression du printemps ne vient pas de tous, elle vient surtout des deux premiers maillons.

Le premier signal, c’est le flux des fonds indiciels au comptant. À partir du 15 mai, ces véhicules ont enchaîné neuf séances de sorties nettes, la plus longue série depuis leur lancement en janvier 2024, pour près de 2,8 milliards de dollars retirés. Au 25 mai, ces retraits avaient déjà ramené le solde net cumulé de l’année 2026, qui frôlait les 2 milliards de dollars en avril, à environ 536 millions de dollars selon les données agrégées de Farside Investors. Puis la séance la plus lourde de la série, le 27 mai, a vu sortir 733 millions de dollars en une seule journée, dont 528 millions pour le seul fonds de BlackRock, faisant basculer le cumul de l’année tout près de zéro, à la frontière du territoire négatif. Quand un fonds indiciel enregistre une sortie, le mécanisme est concret : le gestionnaire doit vendre du Bitcoin réel sur le marché pour rembourser le souscripteur qui se retire. Ce n’est pas une opinion sur Bitcoin, c’est une vente mécanique de l’enveloppe. Et le souscripteur qui sort n’est pas forcément un particulier paniqué : c’est souvent un allocataire professionnel qui ajuste une pondération dans un portefeuille plus large.

Graphique des flux nets hebdomadaires des fonds indiciels Bitcoin cotes aux Etats-Unis en mai 2026, basculant d'une entree de 320 millions de dollars debut mai a une sortie de 1,75 milliard la derniere semaine.
Flux nets hebdomadaires des fonds indiciels Bitcoin cotés aux États-Unis en mai 2026 : le mois bascule d’une entrée nette en début de période à des sorties qui s’amplifient semaine après semaine. Source : Farside Investors. Monnaies et Libertés.

Le second signal vient des produits dérivés. Le taux de financement des contrats perpétuels, c’est-à-dire le petit intérêt que se versent acheteurs et vendeurs pour maintenir leur position à effet de levier, évolue en territoire négatif sur les principales plateformes, alors qu’il est positif en temps normal : d’après les relevés de Coinglass, la moyenne pondérée du financement sur les perpétuels Bitcoin reste sous zéro depuis le début du printemps. Un financement négatif signifie que ce sont les positions vendeuses, les paris à la baisse, qui paient pour rester ouvertes. Autrement dit, la tension du marché s’exprime sur la couche des dérivés, là où se nichent l’effet de levier et la spéculation de court terme, pas sur la couche du comptant détenu durablement.

Le particulier est tétanisé, mais rien ne prouve qu’il vend

Et le petit porteur, dans tout cela ? Le Fear & Greed Index à 23 dit une chose, et une seule : l’émotion dominante est la peur extrême, à un niveau qu’on retrouvait déjà aux points bas de février et de mars 2026. Mais un indice de sentiment mesure une humeur, il ne mesure pas une transaction. La peur n’est pas la vente. Confondre les deux, c’est exactement le piège que la psychologie des foules tend à l’investisseur.

Car la foule est émotionnelle, et le cycle des marchés repasse toujours par les mêmes étapes : enthousiasme, bulle, panique, capitulation. La peur court-circuite les zones du cerveau responsables de la rationalité. Mais entre ressentir la peur et capituler, c’est-à-dire vendre au plus bas en abandonnant sa position, il y a un fossé que les données disponibles ne permettent pas de franchir. La capitulation du particulier n’est pas observable dans les chiffres accessibles aujourd’hui. Les réserves de Bitcoin déposées sur les plateformes d’échange sont au contraire tombées à un plus bas de plusieurs années : d’après les données on-chain de CryptoQuant relayées par The Block, elles s’établissent autour de 2,2 millions de bitcoins, soit près de 5,9 % de l’offre en circulation. Quand le Bitcoin quitte les plateformes pour rejoindre des portefeuilles personnels, c’est le mouvement inverse de la capitulation : on retire pour conserver, pas pour vendre.

Reste qu’il faut tenir les deux bouts. Un particulier qui ne capitule pas, ce n’est pas la preuve que le stress est déjà absorbé : c’est seulement la preuve qu’une jambe de vente venue du petit porteur n’a pas eu lieu. Elle peut encore venir, ou ne jamais venir. L’absence de capitulation visible n’est pas un signal d’achat, c’est l’absence d’un signal de vente. La nuance sépare l’observation prudente du pari déguisé.

L’échéance des options du 29 mai, un dénouement plus qu’une cause

Un élément de calendrier mérite d’être replacé à sa juste place. Le 29 mai, une échéance d’options sur Bitcoin portant sur environ 6,25 milliards de dollars de valeur notionnelle, soit plus de 80 000 contrats, est arrivée à terme sur Deribit, la principale plateforme d’options Bitcoin, avec un point de douleur maximale, le niveau où le plus grand nombre de contrats expirent sans valeur, situé autour de 75 000 dollars. Une grosse échéance d’options agit comme un aimant temporaire sur le prix, le temps que les positions se dénouent, puis l’aimant disparaît. Le Bitcoin évoluant sous ce niveau, l’effet a pu contribuer à la lourdeur ambiante sans en être la cause profonde. Cette dernière reste la combinaison des deux maillons décrits plus haut : les sorties des fonds indiciels et la tension sur les dérivés. L’échéance des options est le dénouement d’un climat, pas son origine.

Distinguer le détenteur du vendeur, avant de lire le thermomètre

Si vous détenez du Bitcoin aujourd’hui, l’enseignement n’est pas une consigne d’action, c’est une grille de lecture. Avant de réagir à un indice de peur à 23, posez-vous la question des trois casquettes : regardez-vous ce marché avec les yeux du spéculateur, qui joue le court terme, ou avec ceux de l’épargnant, qui construit sur quinze à vingt ans et pour qui une oscillation de quelques mois n’est qu’un point sur une courbe ? Le même chiffre de marché ne dit pas la même chose selon la casquette que l’on porte. Et n’oubliez pas une distinction que ce mois de mai illustre parfaitement : le prix affiché à l’écran est fixé à la marge, par les acteurs qui transigent aujourd’hui sur la couche des fonds indiciels et des dérivés. Le prix est fait par ceux qui vendent, pas par ceux qui détiennent. Un recul accompagné de réserves en baisse et de retraits vers les portefeuilles personnels raconte une pression de surface ; un recul accompagné d’un afflux de Bitcoin vers les plateformes raconterait une distribution de fond. Nous sommes, pour l’instant, dans le premier cas.

L’investisseur particulier qui découvre ce marché aujourd’hui n’est pas en avance d’information sur les fonds, les arbitragistes et les teneurs de marché déjà positionnés. Mais il n’en a pas besoin pour décider. La lecture des éléments publics, les flux des fonds indiciels, le taux de financement des dérivés, le niveau des réserves sur les plateformes, l’indice de sentiment, vient renforcer l’analyse technique, qui contient par essence l’ensemble des informations disponibles, y compris les traces que les acteurs déjà en place laissent dans le graphique. Courir après l’information privée n’est pas un programme. Lire ce qui est public et observer ce que le prix raconte en est un.

Mais une lecture, même bien construite, ne fait pas une stratégie. Ce qui distingue dans la durée un investisseur qui traverse les cycles d’un investisseur qui s’épuise n’est pas la finesse d’une analyse ponctuelle. C’est la discipline qui maintient le cap quand le scénario dévie, la rigueur qui ne se relâche pas dans les phases calmes, le money management qui empêche une conviction de dégénérer en concentration, la psychologie qui tient face aux retournements quand l’indice de peur tombe à 23, et le cadre décisionnel qui permet de répéter ce qui marche au lieu de réinventer à chaque secousse. C’est cette posture qui permet d’imposer ses conditions au marché plutôt que de subir les siennes.

Ces variables ne se trouvent pas dans un indice de sentiment ni dans un tableau de flux. Elles se construisent par la pratique, par l’examen méthodique de ses propres décisions, et par un dialogue prolongé avec une méthode. C’est l’objet de l’accompagnement Monnaies & Libertés.

Mise à jour du 5 juin 2026 : là où cet article lit la microstructure de la distribution, qui vend vraiment quand le Fear & Greed touche son plus bas, un second article prend le plan complémentaire, celui de la décision personnelle. Comment trancher quand la peur extrême vous concerne directement, et ce qui sépare le contrarien discipliné du faux contrarien. Notre Quand tout le monde a peur, faut-il acheter ?.

Mise à jour du 8 juin 2026 : le 4 juin, le Bitcoin est repassé sous 63 000 dollars dans le même mouvement de défiance qui a fait plier les actions technologiques après Broadcom, illustration directe de la corrélation de risque décrite ici. Notre Bulle IA : pourquoi un bon Broadcom a fait chuter la bourse.

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

Pourquoi le cours du Bitcoin baisse-t-il alors que la Bourse américaine est au plus haut ?
Parce que le recul de Bitcoin tient à sa propre microstructure, pas à un stress de marché global. Fin mai 2026, le S&P 500 inscrit un record et l’or progresse, signe d’un climat plutôt favorable au risque. La pression sur Bitcoin vient de canaux spécifiques : les sorties des fonds indiciels cotés et la tension sur les produits dérivés, pas d’une vente généralisée.

Que signifie un Fear & Greed Index à 23 ?
L’indice Fear & Greed mesure le sentiment dominant sur le marché crypto sur une échelle de 0 à 100. À 23, il indique une peur extrême, un niveau déjà touché aux points bas de février et de mars 2026. Mais c’est une mesure d’émotion, pas de transaction : un indice de peur très bas signale que les acteurs sont anxieux, il ne prouve pas qu’ils vendent.

Qui vend réellement du Bitcoin en ce moment ?
Les données disponibles pointent vers deux canaux : les fonds indiciels au comptant, qui doivent vendre du Bitcoin réel quand leurs souscripteurs se retirent, et les positions vendeuses sur le marché des dérivés, où le taux de financement est passé en territoire négatif. Le petit porteur, lui, n’apparaît pas comme vendeur dans les chiffres accessibles : les réserves sur les plateformes d’échange seraient au contraire en repli.

Faut-il acheter du Bitcoin quand la peur est à son maximum ?
Aucun indice de sentiment ne constitue à lui seul un signal d’achat ou de vente. Un niveau de peur extrême peut précéder un rebond comme une nouvelle jambe de baisse. La bonne démarche consiste d’abord à identifier qui vend et par quel canal, puis à décider en fonction de son horizon, de sa gestion du risque et de sa propre analyse, pas en réaction à une émotion collective.

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Laurent Blasco, fondateur de Monnaies & Libertés

Laurent Blasco

Ex-chirurgien | Fondateur de Monnaies & Libertés | J’enseigne l’art de maîtriser son capital

Ancien chirurgien orthopédique, Laurent aide aujourd’hui les particuliers à comprendre la monnaie, les marchés et l’investissement pour reprendre le contrôle de leur capital à l’ère de Bitcoin.