Illustration d'un flux de valeur numerique dore qui se resserre en passant par un goulet sombre, symbolisant le point de controle ou la souverainete crypto bute, hors du reseau SWIFT mais pas hors du controle occidental

Quand on coupe un pays du système bancaire international, on imagine qu’on l’a coupé de l’argent. L’affaire CoinEx montre l’inverse. Selon une enquête publiée le 25 juin 2026 par le Wall Street Journal et la société d’analyse blockchain TRM Labs, plus de 3,84 milliards de dollars liés à des entités iraniennes sanctionnées auraient transité par cette plateforme d’échange immatriculée aux Seychelles sur plus de sept ans. L’argent iranien circule donc, hors SWIFT, via des plateformes d’échange offshore. Mais sa liberté s’arrête à une question simple : que vaut cette valeur une fois qu’il faut la dépenser ? CoinEx, de son côté, dément toute relation commerciale avec des entités liées au gouvernement iranien.

C’est tout le paradoxe que ce dossier rend visible. La crypto ouvre bien un rail de paiement parallèle, mais pas une sortie franche du contrôle occidental, et ce contrôle ne prend pas la même forme selon l’actif. Pour un stablecoin, qui n’est qu’un dollar sous forme de jeton, le verrou est le dollar lui-même. Pour le Bitcoin, qui n’a ni émetteur ni adossement, le verrou n’est plus le dollar : ce sont la traçabilité du registre et la minceur de la liquidité hors du dollar. Deux verrous distincts, et pour l’investisseur particulier qui détient l’un ou l’autre, la leçon est universelle mais n’est pas la même selon ce qu’il détient.

Hors-SWIFT ne signifie pas hors-contrôle

Depuis l’exclusion de l’Iran du réseau interbancaire mondial, le pays cherche des canaux de paiement alternatifs. SWIFT (de l’anglais Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) n’est pas une banque : c’est le réseau de messagerie qui permet aux banques de s’envoyer des ordres de virement entre elles. En clair, c’est l’annuaire et la tuyauterie de la finance internationale. En être exclu rend les virements bancaires classiques presque impraticables.

La blockchain offre une réponse technique évidente. Un transfert de cryptomonnaie ne passe ni par SWIFT, ni par une banque correspondante : il se règle directement de portefeuille à portefeuille sur un registre public. C’est précisément ce qu’illustrent les chiffres avancés par TRM Labs. D’après son rapport, plus de 2,7 milliards de dollars auraient circulé entre CoinEx et Nobitex, la plus grande plateforme d’échange domestique iranienne, à travers environ 6,2 millions de transferts, soit en moyenne près d’un million de dollars par jour. L’analyste évoque aussi quelque 67 millions de dollars provenant de la Banque centrale d’Iran entre juin 2025 et juin 2026, et des montants plus faibles rattachés à des entités sous sanctions. Plus de soixante entités iraniennes seraient concernées au total.

Ces chiffres sont des allégations, contestées par CoinEx, et non des faits établis par une enquête judiciaire. Mais le mécanisme qu’ils décrivent est documenté de longue date : la crypto fait sortir et entrer de la valeur sans toucher au réseau bancaire occidental. Le rail existe. La vraie question est de savoir ce que vaut cet argent une fois sorti, et c’est ici que la nature de l’actif change tout.

Prenons d’abord le stablecoin. Un stablecoin est un jeton dont la valeur est adossée à une monnaie classique, le plus souvent le dollar, par des réserves détenues hors de la blockchain. Détenir 100 dollars d’USDT ou d’USDC, c’est détenir une créance sur un émetteur privé qui promet de la rembourser en dollars. Ce statut de créance privée explique aussi pourquoi l’Europe peut filtrer l’USDT de ses plateformes régulées au titre du règlement MiCA, sans pour autant geler les avoirs détenus en propre. Sortir du système bancaire américain par la blockchain pour se retrouver à détenir du dollar synthétique n’est pas sortir du dollar : c’est en dépendre autrement. Et comme l’émetteur est soumis à la juridiction américaine, il peut, sur instruction, geler l’adresse qui détient ces jetons. Pour le stablecoin, le verrou est limpide : c’est le dollar.

Le Bitcoin, lui, obéit à une autre logique. Il n’a pas d’émetteur, pas de réserve, pas d’adossement à une monnaie d’État. Personne ne peut geler un Bitcoin détenu en self-custody, c’est-à-dire sur un portefeuille dont le détenteur garde lui-même les clés, sans intermédiaire. Et rien n’oblige à le convertir en dollars : l’Iran peut le garder en réserve, payer un fournisseur qui accepte d’être réglé en Bitcoin, ou le convertir en une autre devise que le dollar. La Russie a d’ailleurs ouvert en août 2024 un régime expérimental autorisant les règlements de commerce extérieur en cryptomonnaies, précisément pour contourner les sanctions. Sur le plan de l’unité de compte, le Bitcoin échappe donc bel et bien au verrou dollar. Si le contrôle s’arrêtait là, l’échappatoire serait réelle. Sauf qu’il ne s’arrête pas là.

Pourquoi la souveraineté crypto bute sur les points de passage

Le rail parallèle fonctionne tant que la valeur reste à l’intérieur de l’univers crypto. Le problème surgit quand il faut la faire redescendre dans l’économie réelle, et la frontière n’est pas la même selon l’actif.

Schéma montrant comment l'argent iranien circule librement hors du réseau SWIFT via la blockchain, mais bute soit sur le verrou dollar pour les stablecoins, soit sur la traçabilité et la liquidité mince pour le Bitcoin
Hors SWIFT, la valeur circule librement, mais elle bute sur deux verrous distincts : le dollar pour les stablecoins, la traçabilité et la liquidité pour le Bitcoin. Schéma Monnaies et Libertés.

Pour un stablecoin, la frontière est l’off-ramp, c’est-à-dire l’étape de conversion d’une cryptomonnaie en monnaie classique créditée sur un compte bancaire. Comme le stablecoin est du dollar, cette conversion exige tôt ou tard une plateforme disposant de comptes bancaires, donc d’un accès au système financier occidental, que personne ne veut perdre. C’est ce qui explique la réaction de CoinEx : la plateforme affirme avoir engagé un retrait de toute exposition iranienne après les sanctions américaines et conteste avoir fourni une assistance active à des entités sanctionnées. Cette posture n’est pas un détail moral, mais la traduction d’une dépendance structurelle : un intermédiaire qui veut garder l’accès au dollar finit par appliquer, volontairement ou sous contrainte, les règles de celui qui contrôle le dollar.

Pour le Bitcoin, la frontière n’est pas le dollar. C’est la liquidité. Transformer un volume significatif de Bitcoin en pouvoir d’achat réel hors du dollar suppose des contreparties prêtes à traiter en quantité, et elles sont rares hors des marchés dollar : l’essentiel du volume d’échange crypto mondial reste libellé en dollars ou en stablecoins dollar. Les couloirs alternatifs sont étroits. En Chine continentale, toute transaction crypto est interdite depuis 2021, ce qui pousse les échanges Bitcoin contre yuan vers des canaux gris ou de gré à gré, peu profonds ; et le marché Bitcoin contre rouble reste mince, sur une devise elle-même affaiblie et sanctionnée. L’Iran peut donc, en théorie, sortir en yuan ou en rouble, mais à des volumes contraints et des conditions dégradées. La souveraineté de l’unité de compte ne vaut rien sans la profondeur de marché qui permet de la mobiliser.

C’est exactement le mécanisme que l’on retrouvait dans le verrou territorial posé par l’Union européenne sur les rails crypto russes : sanctionner suppose contrôler les points de passage. Tant qu’il existe un goulet par lequel la valeur doit transiter pour devenir dépensable, celui qui tient le goulet tient le levier. Pour le stablecoin, ce goulet est le dollar. Pour le Bitcoin, c’est la liquidité. Et un troisième verrou, lui, ne dépend d’aucune monnaie de sortie.

Le registre qui sert à contourner sert aussi à tracer

Voici le verrou que rien n’évite, ni le dollar, ni le yuan, ni le rouble : la traçabilité. La même propriété qui rend la blockchain utile pour contourner la rend redoutable pour surveiller. Un registre public, c’est un registre lisible par tout le monde, y compris par ceux qui veulent sanctionner.

L’enquête CoinEx n’a pas été produite par un service de renseignement disposant d’écoutes secrètes. Elle a été produite par une société d’analyse qui lit la chaîne, transfert par transfert. Chaque mouvement censé échapper au système a laissé une trace permanente, horodatée, consultable des années plus tard. Voilà le paradoxe central : l’on-chain qui sert à fuir la sanction est aussi ce qui rend la sanction plus précise. Les régulateurs américains n’ont jamais eu autant de visibilité sur des flux qu’ils ne pouvaient, à l’époque du tout-bancaire, qu’inférer.

Ce verrou est le plus puissant parce qu’il survit au choix de la monnaie de sortie. Que l’Iran sorte en dollar, en yuan ou en rouble, la chaîne du Bitcoin reste lisible, et les contreparties qui acceptent ces fonds deviennent identifiables, donc sanctionnables à leur tour. C’est la traçabilité, et non le dollar, qui referme la porte que le Bitcoin avait entrouverte.

Cette visibilité change la nature de la riposte. Le 2 juin 2026, l’Office of Foreign Assets Control, le bureau du Trésor américain chargé des sanctions, a inscrit Nobitex et trois autres plateformes iraniennes sur sa liste, au titre d’une opération baptisée Economic Fury, en invoquant des liens avec le Corps des gardiens de la révolution. Quand un point de passage est identifié, il est sanctionné, et les flux se déplacent vers un autre point, qui sera identifié à son tour. Les plateformes migrent, les goulets restent. C’est une partie d’échecs où chaque case fermée révèle la suivante.

On notera au passage que la contrainte américaine n’est pas à sens unique. Le 22 juin 2026, le même Trésor a publié une licence générale temporaire autorisant, jusqu’au 21 août, certaines transactions sur le pétrole et les produits pétrochimiques d’origine iranienne, y compris des paiements en dollars. La sanction se durcit sur les rails crypto pendant qu’elle s’assouplit sur le pétrole : le contrôle se manie comme un robinet, ouvert ici, fermé là, selon l’objectif du moment.

Ce que ce dossier dit à celui qui détient des cryptomonnaies

Le cas iranien est extrême, mais les mécanismes qu’il met à nu concernent n’importe quel détenteur d’actifs numériques, et l’arbitrage diffère selon l’actif. Si vous conservez des stablecoins, vous détenez une créance en dollar sur un émetteur privé, soumis à la juridiction américaine, capable de geler une adresse sur instruction du Trésor. Ce n’est pas une hypothèse théorique : les principaux émetteurs disposent techniquement de cette capacité et l’ont déjà exercée. La détention d’un stablecoin n’est donc pas la détention d’une monnaie hors d’atteinte ; c’est la détention d’un dollar dont l’usage reste conditionnel.

Le Bitcoin détenu en self-custody n’a pas ce risque-là : aucun émetteur ne peut le geler. Mais le risque ne disparaît pas, il se déplace. Pour le stablecoin, il est dans la dépendance à un émetteur soumis au Trésor ; pour le Bitcoin, il est dans la lisibilité du registre et la minceur du marché hors dollar. Choisir un actif, c’est choisir lequel de ces deux profils on accepte.

Le même raisonnement vaut pour le choix d’une plateforme. Une plateforme d’échange offshore peut sembler offrir une marge de manœuvre, mais cette marge s’évapore au moment où elle doit, pour survivre, protéger son propre accès au système bancaire. La distinction entre détenir un actif et pouvoir en disposer librement est, ici, la seule qui compte. Comprendre ce que reprendre le contrôle de son capital signifie réellement commence par cette lucidité sur les points de passage.

L’usage de la crypto par l’Iran a d’ailleurs changé de face en quelques mois. Au printemps, le pays envisageait d’imposer le Bitcoin comme péage sur le pétrole transitant par Ormuz : une logique offensive, exiger un règlement dans une unité de compte qui n’est pas le dollar. Le dossier CoinEx montre l’autre face, défensive : se servir du rail pour survivre à l’asphyxie. Deux épisodes, une même limite. Le Bitcoin permet de quitter le dollar comme unité de compte, mais pas de quitter le registre.

L’arbitrage devient ici personnel. Construire son cadre de décision dans le monde financier, structurer sa réflexion stratégique sur les outils de garde et les enveloppes que l’on choisit, développer sa propre capacité à décider plutôt qu’à subir : c’est ce que mon accompagnement rend accessible à celles et ceux qui veulent garder la main. Pour qui souhaite se renseigner, c’est par ici.

L’investisseur particulier qui découvre ce dossier aujourd’hui n’est pas en avance d’information sur les acteurs déjà positionnés sur ces sujets. Mais il n’en a pas besoin pour décider. La lecture des éléments publics, communiqués du Trésor, rapports d’analyse on-chain, géographie des points de conversion, vient renforcer l’analyse technique, qui contient par essence l’ensemble des informations disponibles, y compris les traces que les acteurs déjà positionnés laissent dans le graphique. Courir après l’information privée n’est pas un programme. Lire ce qui est public et observer ce que le prix raconte en est un.

Mais une lecture, même juste, ne fait pas une stratégie. Ce qui distingue dans la durée un investisseur qui traverse les cycles d’un investisseur qui s’épuise, ce n’est pas la finesse d’une analyse ponctuelle. C’est la discipline qui maintient le cap quand le scénario dévie, la rigueur qui ne se relâche pas dans les phases calmes, le money management qui empêche une conviction de dégénérer en concentration, la psychologie qui tient face aux retournements, et le cadre décisionnel qui permet de répéter ce qui marche au lieu de réinventer à chaque catalyseur. C’est cette posture qui permet d’imposer ses conditions au marché plutôt que de subir les siennes.

Ces variables ne se trouvent pas dans le communiqué d’un régulateur ni dans la lecture d’un registre blockchain. Elles se construisent par la pratique, par l’examen méthodique de ses propres décisions et par un dialogue prolongé avec une méthode.

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

La crypto permet-elle vraiment de contourner les sanctions internationales ?
Partiellement, et la réponse dépend de l’actif. La blockchain permet de transférer de la valeur sans passer par SWIFT ni par une banque occidentale, ce qui ouvre un rail de paiement parallèle bien réel. Mais le contrôle se réinstalle ensuite. Pour un stablecoin, qui n’est qu’un dollar tokenisé, le verrou reste le dollar : conversion et gel d’adresse passent par des acteurs soumis à la juridiction américaine. Pour le Bitcoin, le verrou n’est plus le dollar mais la liquidité hors dollar, réellement mince, et la traçabilité du registre. Hors-SWIFT ne signifie pas hors-contrôle.

Le Bitcoin permet-il d’échapper au dollar là où le stablecoin échoue ?
Oui pour l’unité de compte, non pour le reste. Le Bitcoin n’a ni émetteur ni adossement : il ne peut être gelé par un tiers et peut être conservé ou converti dans une autre devise, comme la Russie l’a permis pour son commerce extérieur dès 2024. Mais sa liquidité hors du dollar reste étroite, et chaque transfert reste inscrit sur un registre public qui rend les contreparties identifiables, puis sanctionnables. On peut quitter le dollar comme unité de compte, on ne quitte pas le registre.

Qu’est-ce que CoinEx est accusé d’avoir fait, et qu’est-ce que la plateforme répond ?
Selon le rapport de TRM Labs relayé par le Wall Street Journal le 25 juin 2026, plus de 3,84 milliards de dollars liés à des entités iraniennes sanctionnées auraient transité par CoinEx sur plus de sept ans. La plateforme conteste ces allégations, affirmant n’avoir jamais établi de relation commerciale avec des entités liées au gouvernement iranien ni fourni d’assistance active à des parties sanctionnées, et déclare avoir engagé un retrait de toute exposition iranienne après les sanctions américaines de juin 2026.

Détenir des stablecoins protège-t-il du contrôle des États ?
Non. Un stablecoin adossé au dollar est une créance sur un émetteur privé soumis à la juridiction américaine, qui dispose techniquement de la capacité de geler une adresse sur instruction du Trésor. Détenir un stablecoin, c’est détenir un dollar dont l’usage reste conditionnel, pas une monnaie hors d’atteinte.

Si la blockchain est traçable, pourquoi est-elle utilisée pour contourner les sanctions ?
Parce que ses deux propriétés sont indissociables. Le registre public permet de transférer sans intermédiaire bancaire, ce qui sert le contournement, mais il enregistre chaque mouvement de façon permanente et consultable, ce qui sert la surveillance. L’enquête CoinEx a justement été produite en lisant la chaîne transfert par transfert. L’outil qui sert à fuir la sanction est aussi celui qui la rend plus précise.

Qu’est-ce qu’un off-ramp et pourquoi est-il décisif ?
L’off-ramp est l’étape de conversion d’une cryptomonnaie en monnaie classique créditée sur un compte bancaire. C’est le point de passage où la valeur numérique redevient dépensable dans l’économie réelle. Pour un stablecoin, il exige une plateforme connectée au système bancaire occidental, ce qui en fait le point de contrôle du dollar : qui tient les off-ramps tient le levier sur la liquidité.

Illustration d'un flux de valeur numerique dore qui se resserre en passant par un goulet sombre, symbolisant le point de controle ou la souverainete crypto bute, hors du reseau SWIFT mais pas hors du controle occidental

Quand on coupe un pays du système bancaire international, on imagine qu’on l’a coupé de l’argent. L’affaire CoinEx montre l’inverse. Selon une enquête publiée le 25 juin 2026 par le Wall Street Journal et la société d’analyse blockchain TRM Labs, plus de 3,84 milliards de dollars liés à des entités iraniennes sanctionnées auraient transité par cette plateforme d’échange immatriculée aux Seychelles sur plus de sept ans. L’argent iranien circule donc, hors SWIFT, via des plateformes d’échange offshore. Mais sa liberté s’arrête à une question simple : que vaut cette valeur une fois qu’il faut la dépenser ? CoinEx, de son côté, dément toute relation commerciale avec des entités liées au gouvernement iranien.

C’est tout le paradoxe que ce dossier rend visible. La crypto ouvre bien un rail de paiement parallèle, mais pas une sortie franche du contrôle occidental, et ce contrôle ne prend pas la même forme selon l’actif. Pour un stablecoin, qui n’est qu’un dollar sous forme de jeton, le verrou est le dollar lui-même. Pour le Bitcoin, qui n’a ni émetteur ni adossement, le verrou n’est plus le dollar : ce sont la traçabilité du registre et la minceur de la liquidité hors du dollar. Deux verrous distincts, et pour l’investisseur particulier qui détient l’un ou l’autre, la leçon est universelle mais n’est pas la même selon ce qu’il détient.

Hors-SWIFT ne signifie pas hors-contrôle

Depuis l’exclusion de l’Iran du réseau interbancaire mondial, le pays cherche des canaux de paiement alternatifs. SWIFT (de l’anglais Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) n’est pas une banque : c’est le réseau de messagerie qui permet aux banques de s’envoyer des ordres de virement entre elles. En clair, c’est l’annuaire et la tuyauterie de la finance internationale. En être exclu rend les virements bancaires classiques presque impraticables.

La blockchain offre une réponse technique évidente. Un transfert de cryptomonnaie ne passe ni par SWIFT, ni par une banque correspondante : il se règle directement de portefeuille à portefeuille sur un registre public. C’est précisément ce qu’illustrent les chiffres avancés par TRM Labs. D’après son rapport, plus de 2,7 milliards de dollars auraient circulé entre CoinEx et Nobitex, la plus grande plateforme d’échange domestique iranienne, à travers environ 6,2 millions de transferts, soit en moyenne près d’un million de dollars par jour. L’analyste évoque aussi quelque 67 millions de dollars provenant de la Banque centrale d’Iran entre juin 2025 et juin 2026, et des montants plus faibles rattachés à des entités sous sanctions. Plus de soixante entités iraniennes seraient concernées au total.

Ces chiffres sont des allégations, contestées par CoinEx, et non des faits établis par une enquête judiciaire. Mais le mécanisme qu’ils décrivent est documenté de longue date : la crypto fait sortir et entrer de la valeur sans toucher au réseau bancaire occidental. Le rail existe. La vraie question est de savoir ce que vaut cet argent une fois sorti, et c’est ici que la nature de l’actif change tout.

Prenons d’abord le stablecoin. Un stablecoin est un jeton dont la valeur est adossée à une monnaie classique, le plus souvent le dollar, par des réserves détenues hors de la blockchain. Détenir 100 dollars d’USDT ou d’USDC, c’est détenir une créance sur un émetteur privé qui promet de la rembourser en dollars. Ce statut de créance privée explique aussi pourquoi l’Europe peut filtrer l’USDT de ses plateformes régulées au titre du règlement MiCA, sans pour autant geler les avoirs détenus en propre. Sortir du système bancaire américain par la blockchain pour se retrouver à détenir du dollar synthétique n’est pas sortir du dollar : c’est en dépendre autrement. Et comme l’émetteur est soumis à la juridiction américaine, il peut, sur instruction, geler l’adresse qui détient ces jetons. Pour le stablecoin, le verrou est limpide : c’est le dollar.

Le Bitcoin, lui, obéit à une autre logique. Il n’a pas d’émetteur, pas de réserve, pas d’adossement à une monnaie d’État. Personne ne peut geler un Bitcoin détenu en self-custody, c’est-à-dire sur un portefeuille dont le détenteur garde lui-même les clés, sans intermédiaire. Et rien n’oblige à le convertir en dollars : l’Iran peut le garder en réserve, payer un fournisseur qui accepte d’être réglé en Bitcoin, ou le convertir en une autre devise que le dollar. La Russie a d’ailleurs ouvert en août 2024 un régime expérimental autorisant les règlements de commerce extérieur en cryptomonnaies, précisément pour contourner les sanctions. Sur le plan de l’unité de compte, le Bitcoin échappe donc bel et bien au verrou dollar. Si le contrôle s’arrêtait là, l’échappatoire serait réelle. Sauf qu’il ne s’arrête pas là.

Pourquoi la souveraineté crypto bute sur les points de passage

Le rail parallèle fonctionne tant que la valeur reste à l’intérieur de l’univers crypto. Le problème surgit quand il faut la faire redescendre dans l’économie réelle, et la frontière n’est pas la même selon l’actif.

Schéma montrant comment l'argent iranien circule librement hors du réseau SWIFT via la blockchain, mais bute soit sur le verrou dollar pour les stablecoins, soit sur la traçabilité et la liquidité mince pour le Bitcoin
Hors SWIFT, la valeur circule librement, mais elle bute sur deux verrous distincts : le dollar pour les stablecoins, la traçabilité et la liquidité pour le Bitcoin. Schéma Monnaies et Libertés.

Pour un stablecoin, la frontière est l’off-ramp, c’est-à-dire l’étape de conversion d’une cryptomonnaie en monnaie classique créditée sur un compte bancaire. Comme le stablecoin est du dollar, cette conversion exige tôt ou tard une plateforme disposant de comptes bancaires, donc d’un accès au système financier occidental, que personne ne veut perdre. C’est ce qui explique la réaction de CoinEx : la plateforme affirme avoir engagé un retrait de toute exposition iranienne après les sanctions américaines et conteste avoir fourni une assistance active à des entités sanctionnées. Cette posture n’est pas un détail moral, mais la traduction d’une dépendance structurelle : un intermédiaire qui veut garder l’accès au dollar finit par appliquer, volontairement ou sous contrainte, les règles de celui qui contrôle le dollar.

Pour le Bitcoin, la frontière n’est pas le dollar. C’est la liquidité. Transformer un volume significatif de Bitcoin en pouvoir d’achat réel hors du dollar suppose des contreparties prêtes à traiter en quantité, et elles sont rares hors des marchés dollar : l’essentiel du volume d’échange crypto mondial reste libellé en dollars ou en stablecoins dollar. Les couloirs alternatifs sont étroits. En Chine continentale, toute transaction crypto est interdite depuis 2021, ce qui pousse les échanges Bitcoin contre yuan vers des canaux gris ou de gré à gré, peu profonds ; et le marché Bitcoin contre rouble reste mince, sur une devise elle-même affaiblie et sanctionnée. L’Iran peut donc, en théorie, sortir en yuan ou en rouble, mais à des volumes contraints et des conditions dégradées. La souveraineté de l’unité de compte ne vaut rien sans la profondeur de marché qui permet de la mobiliser.

C’est exactement le mécanisme que l’on retrouvait dans le verrou territorial posé par l’Union européenne sur les rails crypto russes : sanctionner suppose contrôler les points de passage. Tant qu’il existe un goulet par lequel la valeur doit transiter pour devenir dépensable, celui qui tient le goulet tient le levier. Pour le stablecoin, ce goulet est le dollar. Pour le Bitcoin, c’est la liquidité. Et un troisième verrou, lui, ne dépend d’aucune monnaie de sortie.

Le registre qui sert à contourner sert aussi à tracer

Voici le verrou que rien n’évite, ni le dollar, ni le yuan, ni le rouble : la traçabilité. La même propriété qui rend la blockchain utile pour contourner la rend redoutable pour surveiller. Un registre public, c’est un registre lisible par tout le monde, y compris par ceux qui veulent sanctionner.

L’enquête CoinEx n’a pas été produite par un service de renseignement disposant d’écoutes secrètes. Elle a été produite par une société d’analyse qui lit la chaîne, transfert par transfert. Chaque mouvement censé échapper au système a laissé une trace permanente, horodatée, consultable des années plus tard. Voilà le paradoxe central : l’on-chain qui sert à fuir la sanction est aussi ce qui rend la sanction plus précise. Les régulateurs américains n’ont jamais eu autant de visibilité sur des flux qu’ils ne pouvaient, à l’époque du tout-bancaire, qu’inférer.

Ce verrou est le plus puissant parce qu’il survit au choix de la monnaie de sortie. Que l’Iran sorte en dollar, en yuan ou en rouble, la chaîne du Bitcoin reste lisible, et les contreparties qui acceptent ces fonds deviennent identifiables, donc sanctionnables à leur tour. C’est la traçabilité, et non le dollar, qui referme la porte que le Bitcoin avait entrouverte.

Cette visibilité change la nature de la riposte. Le 2 juin 2026, l’Office of Foreign Assets Control, le bureau du Trésor américain chargé des sanctions, a inscrit Nobitex et trois autres plateformes iraniennes sur sa liste, au titre d’une opération baptisée Economic Fury, en invoquant des liens avec le Corps des gardiens de la révolution. Quand un point de passage est identifié, il est sanctionné, et les flux se déplacent vers un autre point, qui sera identifié à son tour. Les plateformes migrent, les goulets restent. C’est une partie d’échecs où chaque case fermée révèle la suivante.

On notera au passage que la contrainte américaine n’est pas à sens unique. Le 22 juin 2026, le même Trésor a publié une licence générale temporaire autorisant, jusqu’au 21 août, certaines transactions sur le pétrole et les produits pétrochimiques d’origine iranienne, y compris des paiements en dollars. La sanction se durcit sur les rails crypto pendant qu’elle s’assouplit sur le pétrole : le contrôle se manie comme un robinet, ouvert ici, fermé là, selon l’objectif du moment.

Ce que ce dossier dit à celui qui détient des cryptomonnaies

Le cas iranien est extrême, mais les mécanismes qu’il met à nu concernent n’importe quel détenteur d’actifs numériques, et l’arbitrage diffère selon l’actif. Si vous conservez des stablecoins, vous détenez une créance en dollar sur un émetteur privé, soumis à la juridiction américaine, capable de geler une adresse sur instruction du Trésor. Ce n’est pas une hypothèse théorique : les principaux émetteurs disposent techniquement de cette capacité et l’ont déjà exercée. La détention d’un stablecoin n’est donc pas la détention d’une monnaie hors d’atteinte ; c’est la détention d’un dollar dont l’usage reste conditionnel.

Le Bitcoin détenu en self-custody n’a pas ce risque-là : aucun émetteur ne peut le geler. Mais le risque ne disparaît pas, il se déplace. Pour le stablecoin, il est dans la dépendance à un émetteur soumis au Trésor ; pour le Bitcoin, il est dans la lisibilité du registre et la minceur du marché hors dollar. Choisir un actif, c’est choisir lequel de ces deux profils on accepte.

Le même raisonnement vaut pour le choix d’une plateforme. Une plateforme d’échange offshore peut sembler offrir une marge de manœuvre, mais cette marge s’évapore au moment où elle doit, pour survivre, protéger son propre accès au système bancaire. La distinction entre détenir un actif et pouvoir en disposer librement est, ici, la seule qui compte. Comprendre ce que reprendre le contrôle de son capital signifie réellement commence par cette lucidité sur les points de passage.

L’usage de la crypto par l’Iran a d’ailleurs changé de face en quelques mois. Au printemps, le pays envisageait d’imposer le Bitcoin comme péage sur le pétrole transitant par Ormuz : une logique offensive, exiger un règlement dans une unité de compte qui n’est pas le dollar. Le dossier CoinEx montre l’autre face, défensive : se servir du rail pour survivre à l’asphyxie. Deux épisodes, une même limite. Le Bitcoin permet de quitter le dollar comme unité de compte, mais pas de quitter le registre.

L’arbitrage devient ici personnel. Construire son cadre de décision dans le monde financier, structurer sa réflexion stratégique sur les outils de garde et les enveloppes que l’on choisit, développer sa propre capacité à décider plutôt qu’à subir : c’est ce que mon accompagnement rend accessible à celles et ceux qui veulent garder la main. Pour qui souhaite se renseigner, c’est par ici.

L’investisseur particulier qui découvre ce dossier aujourd’hui n’est pas en avance d’information sur les acteurs déjà positionnés sur ces sujets. Mais il n’en a pas besoin pour décider. La lecture des éléments publics, communiqués du Trésor, rapports d’analyse on-chain, géographie des points de conversion, vient renforcer l’analyse technique, qui contient par essence l’ensemble des informations disponibles, y compris les traces que les acteurs déjà positionnés laissent dans le graphique. Courir après l’information privée n’est pas un programme. Lire ce qui est public et observer ce que le prix raconte en est un.

Mais une lecture, même juste, ne fait pas une stratégie. Ce qui distingue dans la durée un investisseur qui traverse les cycles d’un investisseur qui s’épuise, ce n’est pas la finesse d’une analyse ponctuelle. C’est la discipline qui maintient le cap quand le scénario dévie, la rigueur qui ne se relâche pas dans les phases calmes, le money management qui empêche une conviction de dégénérer en concentration, la psychologie qui tient face aux retournements, et le cadre décisionnel qui permet de répéter ce qui marche au lieu de réinventer à chaque catalyseur. C’est cette posture qui permet d’imposer ses conditions au marché plutôt que de subir les siennes.

Ces variables ne se trouvent pas dans le communiqué d’un régulateur ni dans la lecture d’un registre blockchain. Elles se construisent par la pratique, par l’examen méthodique de ses propres décisions et par un dialogue prolongé avec une méthode.

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

La crypto permet-elle vraiment de contourner les sanctions internationales ?
Partiellement, et la réponse dépend de l’actif. La blockchain permet de transférer de la valeur sans passer par SWIFT ni par une banque occidentale, ce qui ouvre un rail de paiement parallèle bien réel. Mais le contrôle se réinstalle ensuite. Pour un stablecoin, qui n’est qu’un dollar tokenisé, le verrou reste le dollar : conversion et gel d’adresse passent par des acteurs soumis à la juridiction américaine. Pour le Bitcoin, le verrou n’est plus le dollar mais la liquidité hors dollar, réellement mince, et la traçabilité du registre. Hors-SWIFT ne signifie pas hors-contrôle.

Le Bitcoin permet-il d’échapper au dollar là où le stablecoin échoue ?
Oui pour l’unité de compte, non pour le reste. Le Bitcoin n’a ni émetteur ni adossement : il ne peut être gelé par un tiers et peut être conservé ou converti dans une autre devise, comme la Russie l’a permis pour son commerce extérieur dès 2024. Mais sa liquidité hors du dollar reste étroite, et chaque transfert reste inscrit sur un registre public qui rend les contreparties identifiables, puis sanctionnables. On peut quitter le dollar comme unité de compte, on ne quitte pas le registre.

Qu’est-ce que CoinEx est accusé d’avoir fait, et qu’est-ce que la plateforme répond ?
Selon le rapport de TRM Labs relayé par le Wall Street Journal le 25 juin 2026, plus de 3,84 milliards de dollars liés à des entités iraniennes sanctionnées auraient transité par CoinEx sur plus de sept ans. La plateforme conteste ces allégations, affirmant n’avoir jamais établi de relation commerciale avec des entités liées au gouvernement iranien ni fourni d’assistance active à des parties sanctionnées, et déclare avoir engagé un retrait de toute exposition iranienne après les sanctions américaines de juin 2026.

Détenir des stablecoins protège-t-il du contrôle des États ?
Non. Un stablecoin adossé au dollar est une créance sur un émetteur privé soumis à la juridiction américaine, qui dispose techniquement de la capacité de geler une adresse sur instruction du Trésor. Détenir un stablecoin, c’est détenir un dollar dont l’usage reste conditionnel, pas une monnaie hors d’atteinte.

Si la blockchain est traçable, pourquoi est-elle utilisée pour contourner les sanctions ?
Parce que ses deux propriétés sont indissociables. Le registre public permet de transférer sans intermédiaire bancaire, ce qui sert le contournement, mais il enregistre chaque mouvement de façon permanente et consultable, ce qui sert la surveillance. L’enquête CoinEx a justement été produite en lisant la chaîne transfert par transfert. L’outil qui sert à fuir la sanction est aussi celui qui la rend plus précise.

Qu’est-ce qu’un off-ramp et pourquoi est-il décisif ?
L’off-ramp est l’étape de conversion d’une cryptomonnaie en monnaie classique créditée sur un compte bancaire. C’est le point de passage où la valeur numérique redevient dépensable dans l’économie réelle. Pour un stablecoin, il exige une plateforme connectée au système bancaire occidental, ce qui en fait le point de contrôle du dollar : qui tient les off-ramps tient le levier sur la liquidité.

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Laurent Blasco, fondateur de Monnaies & Libertés

Laurent Blasco

Ex-chirurgien | Fondateur de Monnaies & Libertés | J’enseigne l’art de maîtriser son capital

Ancien chirurgien orthopédique, Laurent aide aujourd’hui les particuliers à comprendre la monnaie, les marchés et l’investissement pour reprendre le contrôle de leur capital à l’ère de Bitcoin.