
Les ménages de la zone euro déclarent avoir vécu 3,6 % d’inflation sur les douze derniers mois, quand la mesure officielle en affiche 2,8 %. L’écart est de 0,8 point, et il est positif sans interruption depuis décembre 2022, soit trente-neuf mois de suite.
Cet écart ne veut pas dire que les ménages comptent mal. Il veut dire qu’ils comptent autre chose. Voici quoi, dans l’ordre.
D’où sortent ces deux chiffres ?
Les deux nombres ne sont pas fabriqués de la même manière, et tout part de là.
L’inflation mesurée vient de relevés de prix. Chaque mois, des enquêteurs collectent des dizaines de milliers de prix réels, en magasin et en ligne, puis les agrègent dans un panier de biens et services. Personne n’est interrogé : on constate des étiquettes.
L’inflation ressentie, elle, ne relève aucun prix. C’est une mesure déclarative : on demande directement aux ménages de quel pourcentage ils estiment que les prix ont bougé sur douze mois, et on retient leur réponse telle quelle. C’est le but de l’exercice, pas un défaut : l’enquête cherche à savoir ce que les gens croient, pas ce que les prix ont fait. L’une de ces mesures compte des prix, l’autre compte des réponses.
La seconde vient de l’enquête mensuelle de la Banque centrale européenne auprès d’environ 19 000 consommateurs dans onze pays. La vague de juin, collectée du 4 au 29 juin 2026 et publiée le 24 juillet, donne 3,6 % d’inflation perçue sur les douze mois écoulés et 3,0 % attendus pour les douze suivants, contre 3,5 % en mai.
Ces valeurs sont des médianes : la valeur qui coupe l’échantillon en deux parts égales, la moitié des ménages répondant en dessous, l’autre moitié au-dessus. Retenez ce mot, il décidera plus loin de la lecture.
Face à cela, la mesure : l’indice des prix à la consommation harmonisé de la zone euro est revenu à 2,8 % en juin, après 3,2 % en mai, chiffres rappelés par Christine Lagarde dans sa déclaration introductive du 23 juillet.
Ce que l’écart raconte sur quatre ans
Un écart isolé ne prouve rien, une série si. En confrontant les indicateurs agrégés de l’enquête à la série d’inflation d’Eurostat, sur les quarante-sept mois où les deux se recoupent, le résultat se lit en deux temps. Et le premier surprend.
Pendant la flambée de 2022, l’écart est négatif : les ménages déclarent une inflation inférieure à celle qui est mesurée. En mai 2022, ils perçoivent 7,0 % quand l’indice enregistre 8,1 %. Au pic d’octobre, 10,0 % contre 10,6 %. Pendant que les prix s’envolent, la perception reste en dessous, huit mois d’affilée.
Puis vient le reflux. En décembre 2022, l’inflation mesurée commence à redescendre et l’écart change de signe. Il ne redeviendra plus jamais négatif. Il culmine en novembre 2023, quand l’indice est retombé à 2,4 % alors que les ménages en déclarent encore 7,6 %. Cinq points deux. Depuis le début de 2025, il tient entre 0,8 et 1,2 point.

La perception s’écarte donc de la mesure dans les deux sens : elle amortit la hausse quand les prix montent, puis elle prolonge la baisse longtemps après qu’ils ont cessé de monter. Trois choses l’expliquent, et elles se cumulent : ce que l’indice mesure, ce que la moyenne cache, ce que la mémoire ajoute.
Ce que l’indice officiel ne peut pas voir
L’indice suit un panier unique, pondéré selon la consommation de l’ensemble des ménages. Personne ne consomme ce panier. Un locataire dont le loyer vient d’être révisé, un automobiliste qui fait le plein deux fois par semaine, une famille dont l’essentiel du budget passe en alimentation ne vivent pas la même inflation qu’un propriétaire sans crédit qui se déplace peu. L’indice n’est pas faux, il est agrégé. Et un agrégat n’est le portrait de personne.
Deux conventions de construction décident de qui l’indice est le portrait. Elles sont publiées et documentées, elles n’ont rien de dissimulé. Elles ne sont pas neutres pour autant.
Première convention : c’est chaque euro dépensé qui vote, pas chaque foyer. Les pondérations du panier sont tirées des dépenses agrégées de la comptabilité nationale. Le manuel méthodologique d’Eurostat le formule sans détour : les variations de prix des postes sur lesquels les ménages dépensent le plus d’argent pèsent davantage dans l’indice que celles des postes où peu d’argent est dépensé. Un foyer qui dépense trois fois plus qu’un autre pèse donc trois fois plus dans le panier commun. L’indice décrit donc mieux la consommation des gros budgets que celle des petits, par construction arithmétique.
Deuxième convention : le logement des propriétaires occupants est hors champ. Seuls les loyers réellement payés par les locataires entrent dans l’indice, et ils pèsent 5,9 % du panier de la zone euro en 2025. Ce qu’un propriétaire « paie » pour se loger chez lui est un loyer théorique, sans transaction ni argent qui change de main : le manuel d’Eurostat le place hors du périmètre de l’indice. La Banque centrale européenne a elle-même jugé cette exclusion gênante : au terme de sa revue stratégique, elle a recommandé le 8 juillet 2021 d’intégrer ces coûts, estimant que leur inclusion représenterait mieux l’inflation pertinente pour les ménages, tout en qualifiant le chantier de projet pluriannuel. Cinq ans plus tard, l’indice de référence n’a pas changé.
Aucune de ces deux règles n’est un tour de passe-passe : ce sont des choix de méthode assumés. Mais additionnés, ils penchent du même côté, celui du panier des ménages aisés et des propriétaires.
Le ménage moyen n’existe pas
Le mot « médiane » livre ici son information la plus dense. Pour l’inflation, la Banque centrale européenne publie des médianes. Pour la croissance attendue, le chômage ou le taux de crédit, elle publie des moyennes, calculées après neutralisation des 2 % de réponses les plus extrêmes. Même échantillon, même mois, mêmes personnes. Résultats très différents.
- Inflation perçue : médiane 3,6 %, moyenne 6,6 %
- Inflation attendue à douze mois : médiane 3,0 %, moyenne 5,0 %
- Croissance attendue : médiane -0,1 %, moyenne -1,4 %
- Chômage attendu : médiane 8,1 %, moyenne 11,2 %
- Taux de crédit immobilier attendu : médiane 4,0 %, moyenne 5,0 %

Le ménage médian anticipe une croissance de -0,1 %, soit une quasi-stagnation. La moyenne affiche -1,4 %, ce qui ressemble à une récession. Les deux chiffres décrivent la même enquête : le premier décrit le ménage du milieu, le second un ménage qui n’existe pas.
Qui tire ainsi la moyenne vers le haut ? La réponse commode serait « les pessimistes ». Les données suggèrent autre chose : une part de ces ménages ne perçoit pas une inflation plus forte, elle la subit.
Le mécanisme découle de ce qui précède. Pour un foyer modeste, les postes contraints pèsent beaucoup plus lourd que dans le panier moyen : l’alimentation y compte pour 15,5 % et l’énergie domestique pour 5,4 %, mais bien davantage dans un budget serré, où ces dépenses ne peuvent pas être réduites. Quand l’inflation est tirée par ces postes, comme en 2022 et 2023, le panier réel de ce foyer augmente plus vite que l’indice. Sa réponse n’est alors pas une impression : c’est une mesure exacte de ce qu’il a vécu.
La ventilation de l’enquête par niveau de revenu va dans ce sens. En juin 2026, le cinquième des ménages aux revenus les plus faibles déclare 4,1 % d’inflation perçue, contre 3,4 % pour le cinquième le plus aisé. L’écart se creusait bien davantage au sortir du choc : 8,3 % contre 6,1 % en novembre 2023. Or au pic d’octobre 2022, tous les niveaux de revenu déclaraient la même chose, autour de 10 %. La divergence n’apparaît pas quand les prix montent, elle apparaît quand ils refluent : tout le monde a vu la flambée, tout le monde n’en est pas sorti au même rythme.
Une limite doit être posée clairement : les données agrégées publiques ne permettent pas de trancher. La part de vécu réel et la part de mémoire du choc coexistent dans ces réponses sans qu’on puisse les séparer chiffre à l’appui. Ce qui est acquis, c’est que la lecture « ils exagèrent » ne tient pas comme explication unique.
Ce que la mémoire ajoute
Le troisième facteur est le plus simple à énoncer, le plus difficile à corriger. Une information initiale déforme durablement le jugement qui suit, et l’ajustement depuis ce point de départ reste toujours insuffisant, même quand on est conscient du mécanisme. Les ménages européens ont vécu un choc de prix massif en 2022 et 2023, et ce choc est devenu leur point de référence. Quand ils évaluent aujourd’hui l’inflation des douze derniers mois, ils ne partent pas de zéro : ils partent de ce qu’ils ont vécu, et ils ajustent vers le bas. Trop peu. Le comportement en deux temps de la courbe est la signature de cette inertie : un jugement ancré ne suit les variations ni à la hausse ni à la baisse.
Se trompent-ils sur ce qui vient ?
Tout ce qui précède porte sur le passé. Sur l’avenir, la série produit un résultat que je ne m’attendais pas à trouver.
En comparant chaque anticipation à douze mois avec l’inflation constatée douze mois plus tard, l’erreur se réduit d’année en année. Début 2023, les ménages annonçaient 5,0 % pour l’année suivante : l’inflation est ressortie à 2,8 %, plus de deux points de surestimation. En juin 2025, ils annonçaient 2,6 % pour juin 2026 : l’inflation est ressortie à 2,8 %, soit 0,2 point au-dessus de leur prévision.
Le crédit immobilier donne le même signal, en plus net. En juin 2025, le ménage médian attendait un taux de 3,6 % à douze mois. Le coût effectif des nouveaux crédits à l’habitat dans la zone euro s’établit à 3,48 % en mai 2026, dernier mois publié. Douze points de base d’écart sur une prévision à un an.
Les ménages ont appris à anticiper. Ils n’ont pas appris à se souvenir. C’est l’inverse de l’intuition courante.
Le même 24 juillet, l’indice des directeurs d’achat de la zone euro est repassé à 51,9, signalant une reprise de l’activité, quand les ménages attendent une stagnation. Le contraste est réel, mais il ne désigne pas un gagnant : l’un interroge des entreprises sur les semaines écoulées, l’autre des particuliers sur l’année à venir.
Ce que cet écart change pour vos décisions
Si vous trouvez que les prix montent plus vite qu’on ne vous l’annonce, vous avez probablement raison pour votre budget : votre panier n’est pas le panier moyen, et l’indice ne prétend pas décrire le vôtre. Mais la même donnée invite à séparer deux choses. Ce que vous ressentez décrit fidèlement votre situation. Ce que vous en déduisez pour l’avenir relève d’un autre exercice, où la mémoire du choc pèse plus lourd que l’information disponible.
Deux arbitrages concrets en dépendent. Reporter un achat immobilier en attendant des taux plus bas suppose une trajectoire de taux, alors que le ménage médian avait vu juste à douze points de base près. Laisser dormir une épargne sur un livret réglementé, à 1,50 % jusqu’au 31 juillet puis 1,70 %, se compare à une inflation mesurée de 2,8 %, pas à celle que l’on ressent. Ces mécanismes, du taux directeur jusqu’à votre mensualité, je les ai détaillés dans l’analyse du crédit immobilier, et ils forment la matière de fond de la protection du patrimoine.
Il y a surtout un réflexe à prendre, et il dépasse l’inflation. Devant deux chiffres qui décrivent la même réalité, demandez lequel est une médiane et lequel est une moyenne, puis regardez qui pèse dans le calcul : sur cette vague de juin, ces deux questions déplacent le taux de crédit attendu de 5,0 % à 4,0 %. Construire ce genre de réflexe, structurer sa réflexion stratégique sur les moyens d’agir, développer sa propre capacité à décider : c’est ce que la newsletter hebdomadaire Monnaies & Libertés propose, chaque semaine, à celles et ceux qui veulent garder la main.
Reste ce que l’enquête pose sans le résoudre. Une monnaie ne sert pas seulement à payer, elle sert à compter : elle donne à tous la même règle graduée pour discuter d’un prix. Quand l’écart entre le chiffre officiel et le chiffre vécu s’installe, cette règle se fissure. Dans une négociation salariale, l’un arrive avec 3,6 % en tête, l’autre répond 2,8 %, et aucun des deux ne ment : ils utilisent deux graduations différentes. Une statistique se corrige par une publication. Une référence commune, une fois écartée du vécu, ne se répare par aucun communiqué.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
FAQ
Quelle est la différence entre inflation ressentie et inflation mesurée ?
Les deux ne sont pas fabriquées de la même manière. L’inflation mesurée vient de relevés de prix réels, agrégés dans un panier pondéré par les dépenses de l’ensemble des ménages : on constate des étiquettes. L’inflation ressentie est une mesure déclarative issue d’une enquête : on demande aux ménages de quel pourcentage ils estiment que les prix ont bougé sur douze mois, et on retient leur réponse. L’une compte des prix, l’autre compte des réponses. En juin 2026, le ménage médian de la zone euro déclare 3,6 % quand l’indice officiel affiche 2,8 %.
Pourquoi les ménages perçoivent-ils une inflation supérieure à l’inflation officielle ?
Ils ne la perçoivent pas toujours supérieure : pendant la flambée de 2022, ils la déclaraient plus basse que l’indice, de 1,1 point en mai 2022. Depuis décembre 2022, l’écart est positif sans interruption. Trois raisons se cumulent : leur panier réel diffère du panier moyen, notamment sur le logement, l’énergie et l’alimentation ; pour une partie d’entre eux l’inflation vécue a réellement été plus forte que l’indice ; et le choc de prix de 2022 sert encore de point de référence à leur jugement.
L’indice officiel des prix reflète-t-il tous les ménages de la même façon ?
Non, et cela tient à sa méthode. Les pondérations du panier sont tirées des dépenses agrégées : les postes sur lesquels le plus d’argent est dépensé pèsent le plus, ce qui donne davantage de poids aux gros budgets qu’aux petits. Par ailleurs, le logement des propriétaires occupants est exclu du champ, seuls les loyers réels des locataires comptent, pour 5,9 % du panier en 2025. La Banque centrale européenne a recommandé en juillet 2021 d’y intégrer les coûts du logement en propriété, un chantier toujours en cours.
Qui tire la moyenne des anticipations vers le haut ?
Une minorité de ménages, mais pas nécessairement les plus pessimistes. Pour un foyer modeste, les dépenses contraintes comme l’alimentation et l’énergie représentent une part du budget bien supérieure à celle du panier moyen, et elles ne peuvent pas être réduites. Quand l’inflation est tirée par ces postes, son panier réel augmente plus que l’indice. La ventilation par revenu va dans ce sens : en juin 2026, le cinquième des ménages les moins aisés déclare 4,1 % contre 3,4 % pour le cinquième le plus aisé. Les données publiques ne permettent pas de séparer la part de vécu réel de la part de mémoire.
Faut-il attendre une baisse des taux avant d’acheter un logement ?
La donnée invite à la prudence sur ce raisonnement. Le coût des nouveaux crédits à l’habitat dans la zone euro s’établit à 3,48 % en mai 2026, en progression régulière depuis 3,30 % en novembre 2025. Le ménage médian anticipe 4,0 % à douze mois, et ses anticipations passées se sont révélées exactes à environ un dixième de point. Aucune de ces valeurs ne constitue une prévision, mais aucune ne pointe vers une détente rapide.

Les ménages de la zone euro déclarent avoir vécu 3,6 % d’inflation sur les douze derniers mois, quand la mesure officielle en affiche 2,8 %. L’écart est de 0,8 point, et il est positif sans interruption depuis décembre 2022, soit trente-neuf mois de suite.
Cet écart ne veut pas dire que les ménages comptent mal. Il veut dire qu’ils comptent autre chose. Voici quoi, dans l’ordre.
D’où sortent ces deux chiffres ?
Les deux nombres ne sont pas fabriqués de la même manière, et tout part de là.
L’inflation mesurée vient de relevés de prix. Chaque mois, des enquêteurs collectent des dizaines de milliers de prix réels, en magasin et en ligne, puis les agrègent dans un panier de biens et services. Personne n’est interrogé : on constate des étiquettes.
L’inflation ressentie, elle, ne relève aucun prix. C’est une mesure déclarative : on demande directement aux ménages de quel pourcentage ils estiment que les prix ont bougé sur douze mois, et on retient leur réponse telle quelle. C’est le but de l’exercice, pas un défaut : l’enquête cherche à savoir ce que les gens croient, pas ce que les prix ont fait. L’une de ces mesures compte des prix, l’autre compte des réponses.
La seconde vient de l’enquête mensuelle de la Banque centrale européenne auprès d’environ 19 000 consommateurs dans onze pays. La vague de juin, collectée du 4 au 29 juin 2026 et publiée le 24 juillet, donne 3,6 % d’inflation perçue sur les douze mois écoulés et 3,0 % attendus pour les douze suivants, contre 3,5 % en mai.
Ces valeurs sont des médianes : la valeur qui coupe l’échantillon en deux parts égales, la moitié des ménages répondant en dessous, l’autre moitié au-dessus. Retenez ce mot, il décidera plus loin de la lecture.
Face à cela, la mesure : l’indice des prix à la consommation harmonisé de la zone euro est revenu à 2,8 % en juin, après 3,2 % en mai, chiffres rappelés par Christine Lagarde dans sa déclaration introductive du 23 juillet.
Ce que l’écart raconte sur quatre ans
Un écart isolé ne prouve rien, une série si. En confrontant les indicateurs agrégés de l’enquête à la série d’inflation d’Eurostat, sur les quarante-sept mois où les deux se recoupent, le résultat se lit en deux temps. Et le premier surprend.
Pendant la flambée de 2022, l’écart est négatif : les ménages déclarent une inflation inférieure à celle qui est mesurée. En mai 2022, ils perçoivent 7,0 % quand l’indice enregistre 8,1 %. Au pic d’octobre, 10,0 % contre 10,6 %. Pendant que les prix s’envolent, la perception reste en dessous, huit mois d’affilée.
Puis vient le reflux. En décembre 2022, l’inflation mesurée commence à redescendre et l’écart change de signe. Il ne redeviendra plus jamais négatif. Il culmine en novembre 2023, quand l’indice est retombé à 2,4 % alors que les ménages en déclarent encore 7,6 %. Cinq points deux. Depuis le début de 2025, il tient entre 0,8 et 1,2 point.

La perception s’écarte donc de la mesure dans les deux sens : elle amortit la hausse quand les prix montent, puis elle prolonge la baisse longtemps après qu’ils ont cessé de monter. Trois choses l’expliquent, et elles se cumulent : ce que l’indice mesure, ce que la moyenne cache, ce que la mémoire ajoute.
Ce que l’indice officiel ne peut pas voir
L’indice suit un panier unique, pondéré selon la consommation de l’ensemble des ménages. Personne ne consomme ce panier. Un locataire dont le loyer vient d’être révisé, un automobiliste qui fait le plein deux fois par semaine, une famille dont l’essentiel du budget passe en alimentation ne vivent pas la même inflation qu’un propriétaire sans crédit qui se déplace peu. L’indice n’est pas faux, il est agrégé. Et un agrégat n’est le portrait de personne.
Deux conventions de construction décident de qui l’indice est le portrait. Elles sont publiées et documentées, elles n’ont rien de dissimulé. Elles ne sont pas neutres pour autant.
Première convention : c’est chaque euro dépensé qui vote, pas chaque foyer. Les pondérations du panier sont tirées des dépenses agrégées de la comptabilité nationale. Le manuel méthodologique d’Eurostat le formule sans détour : les variations de prix des postes sur lesquels les ménages dépensent le plus d’argent pèsent davantage dans l’indice que celles des postes où peu d’argent est dépensé. Un foyer qui dépense trois fois plus qu’un autre pèse donc trois fois plus dans le panier commun. L’indice décrit donc mieux la consommation des gros budgets que celle des petits, par construction arithmétique.
Deuxième convention : le logement des propriétaires occupants est hors champ. Seuls les loyers réellement payés par les locataires entrent dans l’indice, et ils pèsent 5,9 % du panier de la zone euro en 2025. Ce qu’un propriétaire « paie » pour se loger chez lui est un loyer théorique, sans transaction ni argent qui change de main : le manuel d’Eurostat le place hors du périmètre de l’indice. La Banque centrale européenne a elle-même jugé cette exclusion gênante : au terme de sa revue stratégique, elle a recommandé le 8 juillet 2021 d’intégrer ces coûts, estimant que leur inclusion représenterait mieux l’inflation pertinente pour les ménages, tout en qualifiant le chantier de projet pluriannuel. Cinq ans plus tard, l’indice de référence n’a pas changé.
Aucune de ces deux règles n’est un tour de passe-passe : ce sont des choix de méthode assumés. Mais additionnés, ils penchent du même côté, celui du panier des ménages aisés et des propriétaires.
Le ménage moyen n’existe pas
Le mot « médiane » livre ici son information la plus dense. Pour l’inflation, la Banque centrale européenne publie des médianes. Pour la croissance attendue, le chômage ou le taux de crédit, elle publie des moyennes, calculées après neutralisation des 2 % de réponses les plus extrêmes. Même échantillon, même mois, mêmes personnes. Résultats très différents.
- Inflation perçue : médiane 3,6 %, moyenne 6,6 %
- Inflation attendue à douze mois : médiane 3,0 %, moyenne 5,0 %
- Croissance attendue : médiane -0,1 %, moyenne -1,4 %
- Chômage attendu : médiane 8,1 %, moyenne 11,2 %
- Taux de crédit immobilier attendu : médiane 4,0 %, moyenne 5,0 %

Le ménage médian anticipe une croissance de -0,1 %, soit une quasi-stagnation. La moyenne affiche -1,4 %, ce qui ressemble à une récession. Les deux chiffres décrivent la même enquête : le premier décrit le ménage du milieu, le second un ménage qui n’existe pas.
Qui tire ainsi la moyenne vers le haut ? La réponse commode serait « les pessimistes ». Les données suggèrent autre chose : une part de ces ménages ne perçoit pas une inflation plus forte, elle la subit.
Le mécanisme découle de ce qui précède. Pour un foyer modeste, les postes contraints pèsent beaucoup plus lourd que dans le panier moyen : l’alimentation y compte pour 15,5 % et l’énergie domestique pour 5,4 %, mais bien davantage dans un budget serré, où ces dépenses ne peuvent pas être réduites. Quand l’inflation est tirée par ces postes, comme en 2022 et 2023, le panier réel de ce foyer augmente plus vite que l’indice. Sa réponse n’est alors pas une impression : c’est une mesure exacte de ce qu’il a vécu.
La ventilation de l’enquête par niveau de revenu va dans ce sens. En juin 2026, le cinquième des ménages aux revenus les plus faibles déclare 4,1 % d’inflation perçue, contre 3,4 % pour le cinquième le plus aisé. L’écart se creusait bien davantage au sortir du choc : 8,3 % contre 6,1 % en novembre 2023. Or au pic d’octobre 2022, tous les niveaux de revenu déclaraient la même chose, autour de 10 %. La divergence n’apparaît pas quand les prix montent, elle apparaît quand ils refluent : tout le monde a vu la flambée, tout le monde n’en est pas sorti au même rythme.
Une limite doit être posée clairement : les données agrégées publiques ne permettent pas de trancher. La part de vécu réel et la part de mémoire du choc coexistent dans ces réponses sans qu’on puisse les séparer chiffre à l’appui. Ce qui est acquis, c’est que la lecture « ils exagèrent » ne tient pas comme explication unique.
Ce que la mémoire ajoute
Le troisième facteur est le plus simple à énoncer, le plus difficile à corriger. Une information initiale déforme durablement le jugement qui suit, et l’ajustement depuis ce point de départ reste toujours insuffisant, même quand on est conscient du mécanisme. Les ménages européens ont vécu un choc de prix massif en 2022 et 2023, et ce choc est devenu leur point de référence. Quand ils évaluent aujourd’hui l’inflation des douze derniers mois, ils ne partent pas de zéro : ils partent de ce qu’ils ont vécu, et ils ajustent vers le bas. Trop peu. Le comportement en deux temps de la courbe est la signature de cette inertie : un jugement ancré ne suit les variations ni à la hausse ni à la baisse.
Se trompent-ils sur ce qui vient ?
Tout ce qui précède porte sur le passé. Sur l’avenir, la série produit un résultat que je ne m’attendais pas à trouver.
En comparant chaque anticipation à douze mois avec l’inflation constatée douze mois plus tard, l’erreur se réduit d’année en année. Début 2023, les ménages annonçaient 5,0 % pour l’année suivante : l’inflation est ressortie à 2,8 %, plus de deux points de surestimation. En juin 2025, ils annonçaient 2,6 % pour juin 2026 : l’inflation est ressortie à 2,8 %, soit 0,2 point au-dessus de leur prévision.
Le crédit immobilier donne le même signal, en plus net. En juin 2025, le ménage médian attendait un taux de 3,6 % à douze mois. Le coût effectif des nouveaux crédits à l’habitat dans la zone euro s’établit à 3,48 % en mai 2026, dernier mois publié. Douze points de base d’écart sur une prévision à un an.
Les ménages ont appris à anticiper. Ils n’ont pas appris à se souvenir. C’est l’inverse de l’intuition courante.
Le même 24 juillet, l’indice des directeurs d’achat de la zone euro est repassé à 51,9, signalant une reprise de l’activité, quand les ménages attendent une stagnation. Le contraste est réel, mais il ne désigne pas un gagnant : l’un interroge des entreprises sur les semaines écoulées, l’autre des particuliers sur l’année à venir.
Ce que cet écart change pour vos décisions
Si vous trouvez que les prix montent plus vite qu’on ne vous l’annonce, vous avez probablement raison pour votre budget : votre panier n’est pas le panier moyen, et l’indice ne prétend pas décrire le vôtre. Mais la même donnée invite à séparer deux choses. Ce que vous ressentez décrit fidèlement votre situation. Ce que vous en déduisez pour l’avenir relève d’un autre exercice, où la mémoire du choc pèse plus lourd que l’information disponible.
Deux arbitrages concrets en dépendent. Reporter un achat immobilier en attendant des taux plus bas suppose une trajectoire de taux, alors que le ménage médian avait vu juste à douze points de base près. Laisser dormir une épargne sur un livret réglementé, à 1,50 % jusqu’au 31 juillet puis 1,70 %, se compare à une inflation mesurée de 2,8 %, pas à celle que l’on ressent. Ces mécanismes, du taux directeur jusqu’à votre mensualité, je les ai détaillés dans l’analyse du crédit immobilier, et ils forment la matière de fond de la protection du patrimoine.
Il y a surtout un réflexe à prendre, et il dépasse l’inflation. Devant deux chiffres qui décrivent la même réalité, demandez lequel est une médiane et lequel est une moyenne, puis regardez qui pèse dans le calcul : sur cette vague de juin, ces deux questions déplacent le taux de crédit attendu de 5,0 % à 4,0 %. Construire ce genre de réflexe, structurer sa réflexion stratégique sur les moyens d’agir, développer sa propre capacité à décider : c’est ce que la newsletter hebdomadaire Monnaies & Libertés propose, chaque semaine, à celles et ceux qui veulent garder la main.
Reste ce que l’enquête pose sans le résoudre. Une monnaie ne sert pas seulement à payer, elle sert à compter : elle donne à tous la même règle graduée pour discuter d’un prix. Quand l’écart entre le chiffre officiel et le chiffre vécu s’installe, cette règle se fissure. Dans une négociation salariale, l’un arrive avec 3,6 % en tête, l’autre répond 2,8 %, et aucun des deux ne ment : ils utilisent deux graduations différentes. Une statistique se corrige par une publication. Une référence commune, une fois écartée du vécu, ne se répare par aucun communiqué.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
FAQ
Quelle est la différence entre inflation ressentie et inflation mesurée ?
Les deux ne sont pas fabriquées de la même manière. L’inflation mesurée vient de relevés de prix réels, agrégés dans un panier pondéré par les dépenses de l’ensemble des ménages : on constate des étiquettes. L’inflation ressentie est une mesure déclarative issue d’une enquête : on demande aux ménages de quel pourcentage ils estiment que les prix ont bougé sur douze mois, et on retient leur réponse. L’une compte des prix, l’autre compte des réponses. En juin 2026, le ménage médian de la zone euro déclare 3,6 % quand l’indice officiel affiche 2,8 %.
Pourquoi les ménages perçoivent-ils une inflation supérieure à l’inflation officielle ?
Ils ne la perçoivent pas toujours supérieure : pendant la flambée de 2022, ils la déclaraient plus basse que l’indice, de 1,1 point en mai 2022. Depuis décembre 2022, l’écart est positif sans interruption. Trois raisons se cumulent : leur panier réel diffère du panier moyen, notamment sur le logement, l’énergie et l’alimentation ; pour une partie d’entre eux l’inflation vécue a réellement été plus forte que l’indice ; et le choc de prix de 2022 sert encore de point de référence à leur jugement.
L’indice officiel des prix reflète-t-il tous les ménages de la même façon ?
Non, et cela tient à sa méthode. Les pondérations du panier sont tirées des dépenses agrégées : les postes sur lesquels le plus d’argent est dépensé pèsent le plus, ce qui donne davantage de poids aux gros budgets qu’aux petits. Par ailleurs, le logement des propriétaires occupants est exclu du champ, seuls les loyers réels des locataires comptent, pour 5,9 % du panier en 2025. La Banque centrale européenne a recommandé en juillet 2021 d’y intégrer les coûts du logement en propriété, un chantier toujours en cours.
Qui tire la moyenne des anticipations vers le haut ?
Une minorité de ménages, mais pas nécessairement les plus pessimistes. Pour un foyer modeste, les dépenses contraintes comme l’alimentation et l’énergie représentent une part du budget bien supérieure à celle du panier moyen, et elles ne peuvent pas être réduites. Quand l’inflation est tirée par ces postes, son panier réel augmente plus que l’indice. La ventilation par revenu va dans ce sens : en juin 2026, le cinquième des ménages les moins aisés déclare 4,1 % contre 3,4 % pour le cinquième le plus aisé. Les données publiques ne permettent pas de séparer la part de vécu réel de la part de mémoire.
Faut-il attendre une baisse des taux avant d’acheter un logement ?
La donnée invite à la prudence sur ce raisonnement. Le coût des nouveaux crédits à l’habitat dans la zone euro s’établit à 3,48 % en mai 2026, en progression régulière depuis 3,30 % en novembre 2025. Le ménage médian anticipe 4,0 % à douze mois, et ses anticipations passées se sont révélées exactes à environ un dixième de point. Aucune de ces valeurs ne constitue une prévision, mais aucune ne pointe vers une détente rapide.
