
Vous avez épargné 100 000 € en 2020. Six ans plus tard, ce capital n’a pas disparu. Il est toujours là, sur votre compte. Pourtant, il ne vaut plus la même chose.
Entre janvier 2020 et janvier 2026, la masse monétaire M3 en zone euro a augmenté de 33,4 %, passant de 13 000 milliards d’euros à 17 345 milliards. Aux États-Unis, la masse monétaire M2 a bondi de 45,7 % sur la même période.
Ce que vous allez découvrir dans cet article, c’est le mécanisme exact qui explique cette expansion. Qui crée la monnaie, comment, et pourquoi ce système dilue mécaniquement la valeur de votre épargne.
Comprendre la création monétaire, c’est comprendre pourquoi l’érosion de votre capital n’est pas un accident. C’est une conséquence structurelle du fonctionnement de notre système monétaire.
Pour approfondir :
Qu’est-ce que la monnaie ? Rappel des fondamentaux
Avant de comprendre comment la monnaie est créée, il faut commencer par se demander ce qu’elle est réellement. La réponse n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire : il n’existe pas de définition universelle.
Pour éclairer la suite de la réflexion, je vous propose la manière dont je la comprends :
- la monnaie est un outil qui permet de déplacer dans l’espace et dans le temps la représentation de la valeur.
Cet outil conceptuel a besoin d’un support, choisi par convention sociale, qui lui permet de remplir trois fonctions bien identifiées depuis des millénaires. Historiquement, ce support était physique ; il est aujourd’hui majoritairement digitalisé.
Les trois fonctions de la monnaie
La monnaie sert d’abord d’unité de compte. Elle permet de mesurer et de comparer la valeur de biens et services en leur donnant un prix. Un appartement vaut 300 000 €, une voiture 30 000 €, un café 2 €. Mais ces mêmes biens pourraient être mesurés en dollars, en or, en bitcoin… L’outil monétaire reste le même, seul le support et l’unité changent.
Elle est ensuite un moyen d’échange. Elle facilite les transactions en évitant le troc et permet le développement des sociétés humaines et la spécialisation. Lorsqu’un groupe humain accepte la convention, chacun peut vaquer à ses occupations et s’échanger des biens et des services avec cet intermédiaire. Les médecins peuvent se consacrer à leur art sans craindre de devoir cultiver leur champ pour se nourrir. Les paysans peuvent produire plus de nourriture qu’exigent les besoins de leur famille, excédents qu’ils pourront échanger en monnaie afin de profiter des services du médecin le jour venu.
Enfin, elle est une réserve de valeur. Vous pouvez conserver de la monnaie aujourd’hui pour l’utiliser demain, dans un mois, dans dix ans. L’outil monétaire contient cette capacité de conversion en biens et en services, plus communément appelée pouvoir d’achat. C’est cette troisième fonction qui est directement attaquée par l’inflation.
Quand la masse monétaire augmente plus vite que la production réelle de biens et services, le pouvoir d’achat de chaque unité monétaire diminue. Votre épargne conserve son nombre nominal d’euros, mais perd sa capacité à acheter des choses concrètes.
Les formes de monnaie aujourd’hui
La monnaie que vous utilisez existe sous deux formes principales.
La monnaie fiduciaire regroupe les billets et les pièces. En zone euro, ces supports physiques sont émis par la Banque centrale européenne (BCE) et les banques centrales nationales. Mais cette monnaie physique ne représente qu’une minorité de la masse monétaire totale, environ 10 à 15 % de l’agrégat M1.
La monnaie scripturale représente la majorité : ce sont les dépôts bancaires, les virements, les paiements par carte. Environ 85 à 90 % de la monnaie en circulation n’est pas matérielle. Elle n’existe que sous forme d’écritures comptables dans les livres digitalisés des banques.
Cette distinction est essentielle. La monnaie physique est créée par les banques centrales. Mais la monnaie scripturale, qui représente l’essentiel de la masse monétaire, est créée par les banques commerciales.
Comment est créée la monnaie ? Le double mécanisme
L’idée répandue est que les banques prêtent l’argent des déposants. C’est faux. Les banques commerciales créent la monnaie ex nihilo, à partir de rien, au moment où elles accordent un crédit.
La création monétaire par les banques commerciales
Quand vous empruntez 100 000 € à une banque pour acheter un bien immobilier, cette banque ne prélève pas ces 100 000 € sur le compte d’un autre client. Elle crée 100 000 € nouveaux en créditant votre compte.
Au bilan de la banque, cela se traduit par deux écritures simultanées. À l’actif, une créance de 100 000 € sur vous (votre engagement à rembourser avec intérêts). Au passif, un dépôt de 100 000 € nouvellement créé sur votre compte.
C’est le mécanisme fondamental de la création monétaire moderne. Le crédit crée la monnaie. Et cette monnaie, une fois créée, circule dans l’économie.
Vous transférez ces 100 000 € au vendeur du bien immobilier. Ce vendeur dépose l’argent dans sa banque. Cette banque peut alors prêter une partie de ce dépôt à un autre emprunteur, créant à nouveau de la monnaie. C’est le multiplicateur de crédit.
Ce mécanisme a des limites. Les banques doivent respecter des ratios de solvabilité définis par les règles de Bâle III. Elles doivent maintenir un certain niveau de fonds propres par rapport à leurs engagements. Elles doivent également détenir des réserves auprès de la banque centrale.
Mais ces contraintes n’empêchent pas l’expansion massive de la masse monétaire quand les conditions économiques et les décisions de politique monétaire encouragent le crédit. Entre 2020 et 2026, c’est exactement ce qui s’est produit.
La création monétaire par la banque centrale
La Banque centrale européenne détient le monopole d’émission des billets et des pièces en zone euro. Mais son rôle ne se limite pas à produire de la monnaie physique.
La BCE crée également ce que l’on appelle la monnaie de base, ou monnaie centrale. Il s’agit des réserves que les banques commerciales détiennent sur leurs comptes auprès de la BCE.
Ces réserves ne circulent pas directement dans l’économie réelle. Elles servent aux règlements interbancaires et constituent la base sur laquelle les banques commerciales peuvent développer leur activité de crédit. On peut également les considérer comme la source première de la création monétaire ex nihilo : la banque centrale peut décider d’augmenter la monnaie de base par ses propres opérations.
À l’inverse, les banques commerciales ne peuvent créer de monnaie que si un emprunteur accepte de s’endetter pour déclencher l’octroi d’un crédit.
La BCE influence la création monétaire des banques commerciales par plusieurs instruments. Le taux directeur, actuellement à 2,00 % pour la facilité de dépôt, détermine le coût auquel les banques peuvent se refinancer. Un taux bas encourage le crédit ; un taux élevé le freine.
Les réserves obligatoires imposent également aux banques de détenir un pourcentage minimum de leurs dépôts sous forme de réserves auprès de la BCE. Enfin, les opérations de refinancement permettent aux banques d’emprunter de la liquidité directement auprès de la banque centrale.
Les agrégats monétaires : M1, M2, M3
Pour mesurer la quantité de monnaie en circulation, les économistes utilisent des agrégats. Ces indicateurs regroupent différents types d’actifs liquides selon leur degré de liquidité.
M1 représente les liquidités immédiates : billets, pièces, et dépôts à vue (comptes courants). C’est la monnaie que vous pouvez dépenser immédiatement.
M2 ajoute à M1 les placements à court terme : livrets d’épargne (comme le Livret A), dépôts à terme de moins de deux ans. Ces actifs sont légèrement moins liquides, mais restent facilement mobilisables.
M3 inclut M2 plus des instruments financiers de marché : parts de fonds monétaires, titres de créance de courte durée (moins de deux ans). C’est l’agrégat de référence de la BCE.
En janvier 2026, M3 s’élevait à 17 345 milliards d’euros en zone euro. Cet agrégat a crû de 3,3 % sur un an, mais de 33,4 % depuis janvier 2020.
Cette explosion s’explique en grande partie par les politiques monétaires non conventionnelles mises en œuvre après la crise de 2020. Comprendre ces politiques, c’est comprendre comment la création monétaire s’est accélérée de façon spectaculaire.
Pour approfondir :
Politiques monétaires non conventionnelles : la “planche à billets” démystifiée
On entend souvent l’expression “la BCE imprime des milliards”. C’est une simplification. La réalité du quantitative easing est à la fois plus technique et plus conséquente pour votre épargne.
Qu’est-ce que le Quantitative Easing ?
Le Quantitative Easing (QE), ou assouplissement quantitatif, désigne une politique monétaire par laquelle une banque centrale achète massivement des actifs financiers sur les marchés.
Concrètement, la BCE achète des obligations d’État et des obligations d’entreprises sur le marché secondaire (le marché où s’échangent des titres déjà émis). Elle ne finance pas directement les États, ce qui serait interdit par les traités européens. Mais elle achète leurs obligations après leur émission initiale.
Ces achats sont financés par création monétaire. La BCE crédite le compte de la banque qui lui vend l’obligation. Cette banque se retrouve avec davantage de liquidités, qu’elle peut prêter ou investir.
L’objectif du QE est de faire baisser les taux d’intérêt longs, de soutenir les prix des actifs, et d’encourager le crédit bancaire. En théorie, cela relance l’économie en permettant d’éviter les récessions déflationnistes.
La BCE a lancé son premier programme d’achats massifs en 2015 (APP, Asset Purchase Programme), pour un montant cumulé d’environ 2 600 milliards d’euros. En 2020, face à la crise du Covid, elle a déployé le PEPP (Pandemic Emergency Purchase Programme), un programme d’urgence de 1 850 milliards d’euros.
Aujourd’hui, en 2026, la BCE a mis fin aux achats nets. Elle laisse même son bilan se réduire progressivement (quantitative tightening). Mais les liquidités injectées entre 2015 et 2022 restent dans le système.
Conséquences sur la masse monétaire et l’inflation
L’effet direct du QE est une augmentation spectaculaire de la base monétaire et, par ricochet, de la masse monétaire totale. Entre 2020 et 2022, M3 a augmenté de 25 à 30 % en zone euro.
Cette expansion monétaire massive s’est d’abord traduite par une hausse des prix d’actifs : actions, obligations, immobilier. Puis, à partir de 2021-2022, l’inflation des prix à la consommation est revenue brutalement. En zone euro, l’inflation a dépassé 10 % en 2022 avant de se stabiliser autour de 2 % en 2026.
Cette inflation a un effet direct sur votre épargne. Si vous détenez 100 000 € en 2020 et que l’inflation cumulée sur six ans atteint 15 %, votre capital perd environ 15 % de son pouvoir d’achat. Vous avez toujours 100 000 €, mais ils ne valent plus que l’équivalent de 85 000 € en pouvoir d’achat 2020.
Le QE a également permis aux États de financer des déficits publics massifs à faible coût. La dette publique française a atteint 117,4 % du PIB au troisième trimestre 2025, contre environ 98 % fin 2019.
Cette monétisation indirecte de la dette pose une question fondamentale : qui paie l’addition ? Les détenteurs d’euros, via l’inflation. Votre épargne finance la dette publique par dilution de son pouvoir d’achat.
Pour approfondir :
Pourquoi votre épargne perd inexorablement de la valeur
Vous savez maintenant comment la monnaie est créée. Vous comprenez que la masse monétaire a augmenté de plus de 30 % en six ans. Reste à connecter ces mécanismes à votre situation personnelle.
Inflation : dilution de la masse monétaire
L’inflation monétaire, c’est l’augmentation de la quantité de monnaie en circulation. L’inflation des prix, c’est la hausse du coût des biens et services. Les deux sont liées.
Quand la masse monétaire augmente plus vite que la production réelle de biens et services, la valeur de chaque unité monétaire diminue. Il y a plus d’euros pour acheter la même quantité de choses. Les prix montent.
Si M3 augmente de 33 % en six ans et que la production économique réelle n’augmente que de 10 %, il y a un excès de monnaie par rapport aux biens disponibles. Cet excès se traduit par une hausse des prix.
Votre épargne est prise dans ce mécanisme. Vous avez épargné 100 000 € en 2020. Ce nombre ne change pas. Mais le pouvoir d’achat de ces 100 000 € diminue année après année.
Prenons un exemple concret. Avec une inflation moyenne de 3 % par an sur six ans, 100 000 € en 2020 valent environ 91 000 € en pouvoir d’achat 2020 en 2026. Vous avez perdu 9 % de capacité d’achat.
Si votre épargne est placée sur un livret à 2 % par an alors que l’inflation réelle est de 3 %, votre rendement réel est de -1 % par an. Vous perdez du pouvoir d’achat chaque année, même en ayant l’impression d’épargner.
Le piège des placements “sécurisés” à rendement négatif
Le Livret A affiche un taux de 2,4 % depuis février 2025. C’est supérieur au taux d’inflation officiel de 1,9 % en février 2026. Vous pourriez penser que votre capital est protégé.
Mais l’inflation officielle ne mesure pas ce que vous, individuellement, perdez. L’indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) représente un panier moyen de consommation. Si votre consommation réelle diverge de ce panier, votre inflation personnelle sera différente.
Le logement, l’éducation, la santé, l’alimentation de qualité : ces postes ont augmenté bien plus vite que l’inflation moyenne. Si vous avez des enfants, si vous vivez en zone urbaine, si vous voyagez, votre inflation réelle est probablement supérieure à 1,9 %.
Pour approfondir :
Ce que vous devez retenir
La création monétaire moderne repose sur deux mécanismes distincts mais interconnectés.
Les banques commerciales créent la majorité de la monnaie en accordant des crédits. Chaque prêt crée de la monnaie scripturale ex nihilo. Ce mécanisme représente 85 à 90 % de la masse monétaire en circulation.
La banque centrale crée la monnaie de base (billets, réserves bancaires) et régule le système par ses taux directeurs et ses opérations de marché. Elle influence la création monétaire des banques commerciales, mais ne la contrôle pas directement.
Les politiques de QE ont explosé la masse monétaire entre 2015 et 2022. En zone euro, M3 a augmenté de 33 % en six ans. Aux États-Unis, M2 a bondi de 46 %. Cette expansion s’est traduite par un retour de l’inflation structurelle.
Votre épargne “sécurisée” perd mécaniquement de la valeur si son rendement est inférieur à l’inflation réelle. Un Livret A à 2,4 % avec une inflation personnelle de 3 % vous fait perdre 0,6 % par an en pouvoir d’achat.
Rester liquide en euros, c’est accepter une érosion garantie. Ce n’est pas une opinion, c’est une conséquence mathématique de la structure du système monétaire.
Comprendre ce mécanisme ne vous dit pas encore quoi faire. Mais cela vous donne le cadre pour poser la bonne question. Non pas “où placer mon argent pour être en sécurité ?”, mais “comment structurer mon patrimoine pour qu’il conserve sa valeur réelle dans un système conçu pour diluer la monnaie ?”
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
Vous souhaitez structurer la protection de votre patrimoine ?
Je propose un accompagnement financier personnalisé pour vous aider à comprendre le système dans lequel vous évoluez, maîtriser les outils disponibles et construire une stratégie cohérente avec vos objectifs.

Vous avez épargné 100 000 € en 2020. Six ans plus tard, ce capital n’a pas disparu. Il est toujours là, sur votre compte. Pourtant, il ne vaut plus la même chose.
Entre janvier 2020 et janvier 2026, la masse monétaire M3 en zone euro a augmenté de 33,4 %, passant de 13 000 milliards d’euros à 17 345 milliards. Aux États-Unis, la masse monétaire M2 a bondi de 45,7 % sur la même période.
Ce que vous allez découvrir dans cet article, c’est le mécanisme exact qui explique cette expansion. Qui crée la monnaie, comment, et pourquoi ce système dilue mécaniquement la valeur de votre épargne.
Comprendre la création monétaire, c’est comprendre pourquoi l’érosion de votre capital n’est pas un accident. C’est une conséquence structurelle du fonctionnement de notre système monétaire.
Pour approfondir :
Qu’est-ce que la monnaie ? Rappel des fondamentaux
Avant de comprendre comment la monnaie est créée, il faut commencer par se demander ce qu’elle est réellement. La réponse n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire : il n’existe pas de définition universelle.
Pour éclairer la suite de la réflexion, je vous propose la manière dont je la comprends :
- la monnaie est un outil qui permet de déplacer dans l’espace et dans le temps la représentation de la valeur.
Cet outil conceptuel a besoin d’un support, choisi par convention sociale, qui lui permet de remplir trois fonctions bien identifiées depuis des millénaires. Historiquement, ce support était physique ; il est aujourd’hui majoritairement digitalisé.
Les trois fonctions de la monnaie
La monnaie sert d’abord d’unité de compte. Elle permet de mesurer et de comparer la valeur de biens et services en leur donnant un prix. Un appartement vaut 300 000 €, une voiture 30 000 €, un café 2 €. Mais ces mêmes biens pourraient être mesurés en dollars, en or, en bitcoin… L’outil monétaire reste le même, seul le support et l’unité changent.
Elle est ensuite un moyen d’échange. Elle facilite les transactions en évitant le troc et permet le développement des sociétés humaines et la spécialisation. Lorsqu’un groupe humain accepte la convention, chacun peut vaquer à ses occupations et s’échanger des biens et des services avec cet intermédiaire. Les médecins peuvent se consacrer à leur art sans craindre de devoir cultiver leur champ pour se nourrir. Les paysans peuvent produire plus de nourriture qu’exigent les besoins de leur famille, excédents qu’ils pourront échanger en monnaie afin de profiter des services du médecin le jour venu.
Enfin, elle est une réserve de valeur. Vous pouvez conserver de la monnaie aujourd’hui pour l’utiliser demain, dans un mois, dans dix ans. L’outil monétaire contient cette capacité de conversion en biens et en services, plus communément appelée pouvoir d’achat. C’est cette troisième fonction qui est directement attaquée par l’inflation.
Quand la masse monétaire augmente plus vite que la production réelle de biens et services, le pouvoir d’achat de chaque unité monétaire diminue. Votre épargne conserve son nombre nominal d’euros, mais perd sa capacité à acheter des choses concrètes.
Les formes de monnaie aujourd’hui
La monnaie que vous utilisez existe sous deux formes principales.
La monnaie fiduciaire regroupe les billets et les pièces. En zone euro, ces supports physiques sont émis par la Banque centrale européenne (BCE) et les banques centrales nationales. Mais cette monnaie physique ne représente qu’une minorité de la masse monétaire totale, environ 10 à 15 % de l’agrégat M1.
La monnaie scripturale représente la majorité : ce sont les dépôts bancaires, les virements, les paiements par carte. Environ 85 à 90 % de la monnaie en circulation n’est pas matérielle. Elle n’existe que sous forme d’écritures comptables dans les livres digitalisés des banques.
Cette distinction est essentielle. La monnaie physique est créée par les banques centrales. Mais la monnaie scripturale, qui représente l’essentiel de la masse monétaire, est créée par les banques commerciales.
Comment est créée la monnaie ? Le double mécanisme
L’idée répandue est que les banques prêtent l’argent des déposants. C’est faux. Les banques commerciales créent la monnaie ex nihilo, à partir de rien, au moment où elles accordent un crédit.
La création monétaire par les banques commerciales
Quand vous empruntez 100 000 € à une banque pour acheter un bien immobilier, cette banque ne prélève pas ces 100 000 € sur le compte d’un autre client. Elle crée 100 000 € nouveaux en créditant votre compte.
Au bilan de la banque, cela se traduit par deux écritures simultanées. À l’actif, une créance de 100 000 € sur vous (votre engagement à rembourser avec intérêts). Au passif, un dépôt de 100 000 € nouvellement créé sur votre compte.
C’est le mécanisme fondamental de la création monétaire moderne. Le crédit crée la monnaie. Et cette monnaie, une fois créée, circule dans l’économie.
Vous transférez ces 100 000 € au vendeur du bien immobilier. Ce vendeur dépose l’argent dans sa banque. Cette banque peut alors prêter une partie de ce dépôt à un autre emprunteur, créant à nouveau de la monnaie. C’est le multiplicateur de crédit.
Ce mécanisme a des limites. Les banques doivent respecter des ratios de solvabilité définis par les règles de Bâle III. Elles doivent maintenir un certain niveau de fonds propres par rapport à leurs engagements. Elles doivent également détenir des réserves auprès de la banque centrale.
Mais ces contraintes n’empêchent pas l’expansion massive de la masse monétaire quand les conditions économiques et les décisions de politique monétaire encouragent le crédit. Entre 2020 et 2026, c’est exactement ce qui s’est produit.
La création monétaire par la banque centrale
La Banque centrale européenne détient le monopole d’émission des billets et des pièces en zone euro. Mais son rôle ne se limite pas à produire de la monnaie physique.
La BCE crée également ce que l’on appelle la monnaie de base, ou monnaie centrale. Il s’agit des réserves que les banques commerciales détiennent sur leurs comptes auprès de la BCE.
Ces réserves ne circulent pas directement dans l’économie réelle. Elles servent aux règlements interbancaires et constituent la base sur laquelle les banques commerciales peuvent développer leur activité de crédit. On peut également les considérer comme la source première de la création monétaire ex nihilo : la banque centrale peut décider d’augmenter la monnaie de base par ses propres opérations.
À l’inverse, les banques commerciales ne peuvent créer de monnaie que si un emprunteur accepte de s’endetter pour déclencher l’octroi d’un crédit.
La BCE influence la création monétaire des banques commerciales par plusieurs instruments. Le taux directeur, actuellement à 2,00 % pour la facilité de dépôt, détermine le coût auquel les banques peuvent se refinancer. Un taux bas encourage le crédit ; un taux élevé le freine.
Les réserves obligatoires imposent également aux banques de détenir un pourcentage minimum de leurs dépôts sous forme de réserves auprès de la BCE. Enfin, les opérations de refinancement permettent aux banques d’emprunter de la liquidité directement auprès de la banque centrale.
Les agrégats monétaires : M1, M2, M3
Pour mesurer la quantité de monnaie en circulation, les économistes utilisent des agrégats. Ces indicateurs regroupent différents types d’actifs liquides selon leur degré de liquidité.
M1 représente les liquidités immédiates : billets, pièces, et dépôts à vue (comptes courants). C’est la monnaie que vous pouvez dépenser immédiatement.
M2 ajoute à M1 les placements à court terme : livrets d’épargne (comme le Livret A), dépôts à terme de moins de deux ans. Ces actifs sont légèrement moins liquides, mais restent facilement mobilisables.
M3 inclut M2 plus des instruments financiers de marché : parts de fonds monétaires, titres de créance de courte durée (moins de deux ans). C’est l’agrégat de référence de la BCE.
En janvier 2026, M3 s’élevait à 17 345 milliards d’euros en zone euro. Cet agrégat a crû de 3,3 % sur un an, mais de 33,4 % depuis janvier 2020.
Cette explosion s’explique en grande partie par les politiques monétaires non conventionnelles mises en œuvre après la crise de 2020. Comprendre ces politiques, c’est comprendre comment la création monétaire s’est accélérée de façon spectaculaire.
Pour approfondir :
Politiques monétaires non conventionnelles : la “planche à billets” démystifiée
On entend souvent l’expression “la BCE imprime des milliards”. C’est une simplification. La réalité du quantitative easing est à la fois plus technique et plus conséquente pour votre épargne.
Qu’est-ce que le Quantitative Easing ?
Le Quantitative Easing (QE), ou assouplissement quantitatif, désigne une politique monétaire par laquelle une banque centrale achète massivement des actifs financiers sur les marchés.
Concrètement, la BCE achète des obligations d’État et des obligations d’entreprises sur le marché secondaire (le marché où s’échangent des titres déjà émis). Elle ne finance pas directement les États, ce qui serait interdit par les traités européens. Mais elle achète leurs obligations après leur émission initiale.
Ces achats sont financés par création monétaire. La BCE crédite le compte de la banque qui lui vend l’obligation. Cette banque se retrouve avec davantage de liquidités, qu’elle peut prêter ou investir.
L’objectif du QE est de faire baisser les taux d’intérêt longs, de soutenir les prix des actifs, et d’encourager le crédit bancaire. En théorie, cela relance l’économie en permettant d’éviter les récessions déflationnistes.
La BCE a lancé son premier programme d’achats massifs en 2015 (APP, Asset Purchase Programme), pour un montant cumulé d’environ 2 600 milliards d’euros. En 2020, face à la crise du Covid, elle a déployé le PEPP (Pandemic Emergency Purchase Programme), un programme d’urgence de 1 850 milliards d’euros.
Aujourd’hui, en 2026, la BCE a mis fin aux achats nets. Elle laisse même son bilan se réduire progressivement (quantitative tightening). Mais les liquidités injectées entre 2015 et 2022 restent dans le système.
Conséquences sur la masse monétaire et l’inflation
L’effet direct du QE est une augmentation spectaculaire de la base monétaire et, par ricochet, de la masse monétaire totale. Entre 2020 et 2022, M3 a augmenté de 25 à 30 % en zone euro.
Cette expansion monétaire massive s’est d’abord traduite par une hausse des prix d’actifs : actions, obligations, immobilier. Puis, à partir de 2021-2022, l’inflation des prix à la consommation est revenue brutalement. En zone euro, l’inflation a dépassé 10 % en 2022 avant de se stabiliser autour de 2 % en 2026.
Cette inflation a un effet direct sur votre épargne. Si vous détenez 100 000 € en 2020 et que l’inflation cumulée sur six ans atteint 15 %, votre capital perd environ 15 % de son pouvoir d’achat. Vous avez toujours 100 000 €, mais ils ne valent plus que l’équivalent de 85 000 € en pouvoir d’achat 2020.
Le QE a également permis aux États de financer des déficits publics massifs à faible coût. La dette publique française a atteint 117,4 % du PIB au troisième trimestre 2025, contre environ 98 % fin 2019.
Cette monétisation indirecte de la dette pose une question fondamentale : qui paie l’addition ? Les détenteurs d’euros, via l’inflation. Votre épargne finance la dette publique par dilution de son pouvoir d’achat.
Pour approfondir :
Pourquoi votre épargne perd inexorablement de la valeur
Vous savez maintenant comment la monnaie est créée. Vous comprenez que la masse monétaire a augmenté de plus de 30 % en six ans. Reste à connecter ces mécanismes à votre situation personnelle.
Inflation : dilution de la masse monétaire
L’inflation monétaire, c’est l’augmentation de la quantité de monnaie en circulation. L’inflation des prix, c’est la hausse du coût des biens et services. Les deux sont liées.
Quand la masse monétaire augmente plus vite que la production réelle de biens et services, la valeur de chaque unité monétaire diminue. Il y a plus d’euros pour acheter la même quantité de choses. Les prix montent.
Si M3 augmente de 33 % en six ans et que la production économique réelle n’augmente que de 10 %, il y a un excès de monnaie par rapport aux biens disponibles. Cet excès se traduit par une hausse des prix.
Votre épargne est prise dans ce mécanisme. Vous avez épargné 100 000 € en 2020. Ce nombre ne change pas. Mais le pouvoir d’achat de ces 100 000 € diminue année après année.
Prenons un exemple concret. Avec une inflation moyenne de 3 % par an sur six ans, 100 000 € en 2020 valent environ 91 000 € en pouvoir d’achat 2020 en 2026. Vous avez perdu 9 % de capacité d’achat.
Si votre épargne est placée sur un livret à 2 % par an alors que l’inflation réelle est de 3 %, votre rendement réel est de -1 % par an. Vous perdez du pouvoir d’achat chaque année, même en ayant l’impression d’épargner.
Le piège des placements “sécurisés” à rendement négatif
Le Livret A affiche un taux de 2,4 % depuis février 2025. C’est supérieur au taux d’inflation officiel de 1,9 % en février 2026. Vous pourriez penser que votre capital est protégé.
Mais l’inflation officielle ne mesure pas ce que vous, individuellement, perdez. L’indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) représente un panier moyen de consommation. Si votre consommation réelle diverge de ce panier, votre inflation personnelle sera différente.
Le logement, l’éducation, la santé, l’alimentation de qualité : ces postes ont augmenté bien plus vite que l’inflation moyenne. Si vous avez des enfants, si vous vivez en zone urbaine, si vous voyagez, votre inflation réelle est probablement supérieure à 1,9 %.
Pour approfondir :
Ce que vous devez retenir
La création monétaire moderne repose sur deux mécanismes distincts mais interconnectés.
Les banques commerciales créent la majorité de la monnaie en accordant des crédits. Chaque prêt crée de la monnaie scripturale ex nihilo. Ce mécanisme représente 85 à 90 % de la masse monétaire en circulation.
La banque centrale crée la monnaie de base (billets, réserves bancaires) et régule le système par ses taux directeurs et ses opérations de marché. Elle influence la création monétaire des banques commerciales, mais ne la contrôle pas directement.
Les politiques de QE ont explosé la masse monétaire entre 2015 et 2022. En zone euro, M3 a augmenté de 33 % en six ans. Aux États-Unis, M2 a bondi de 46 %. Cette expansion s’est traduite par un retour de l’inflation structurelle.
Votre épargne “sécurisée” perd mécaniquement de la valeur si son rendement est inférieur à l’inflation réelle. Un Livret A à 2,4 % avec une inflation personnelle de 3 % vous fait perdre 0,6 % par an en pouvoir d’achat.
Rester liquide en euros, c’est accepter une érosion garantie. Ce n’est pas une opinion, c’est une conséquence mathématique de la structure du système monétaire.
Comprendre ce mécanisme ne vous dit pas encore quoi faire. Mais cela vous donne le cadre pour poser la bonne question. Non pas “où placer mon argent pour être en sécurité ?”, mais “comment structurer mon patrimoine pour qu’il conserve sa valeur réelle dans un système conçu pour diluer la monnaie ?”
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
Vous souhaitez structurer la protection de votre patrimoine ?
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