Étau de laiton posé sur un établi d'atelier, mâchoires presque refermées sur une fine bande de lumière dorée, lumière du jour venue d'une grande fenêtre

Le 2 septembre 1996, le rendement de l’obligation d’État japonaise à dix ans clôturait à 3,006 %. Le 2 septembre 2026, trente ans jour pour jour, il clôture à 3,006 %. Entre les deux, il est passé sous zéro pendant 453 séances.

L’essentiel

  • Le dix ans japonais a clôturé à 3,006 % le 2 septembre 2026. C’est la première clôture à 3 % ou plus depuis le 6 septembre 1996. La série est celle du ministère des Finances japonais. Entre les deux dates, l’encours des obligations d’État a été multiplié par cinq. La charge d’intérêts inscrite au budget 2026 atteint 13 000 milliards de yens.
  • Le deux ans, celui qui colle au taux directeur, est à 1,854 %. Un niveau qu’il n’avait plus atteint depuis avril 1995. Depuis janvier, il gagne 66 points de base, soit 0,66 point de pourcentage. Le dix ans, 89,5.
  • Le 3 septembre, le yen s’est apprécié de près de 2 % contre l’euro en une journée. L’euro achetait 184,78 yens la veille, 181,21 ce jour-là. Ce sont les taux de référence de la Banque centrale européenne.
  • Emprunter en yen pour placer ailleurs suppose un taux bas et un yen qui ne monte pas. Les deux se dégradent ensemble. Aucune hausse n’est pour autant décidée : la Banque du Japon se réunit les 17 et 18 septembre.

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Que dit la courbe japonaise, exactement ?

Chaque soir, le ministère des Finances japonais publie le rendement de sa dette, maturité par maturité. Le fichier du 2 septembre donne 1,854 % à deux ans et 3,006 % à dix ans. La séance du 3 septembre n’y figure pas encore.

Toute la courbe ne monte pas. Le trente ans est descendu de 4,131 % à 4,122 % le même jour. Le mouvement vient du court et du moyen terme, là où la politique monétaire agit le plus vite.

Le fichier historique donne la profondeur. Le dix ans culmine à 8,105 % le 28 septembre 1990, juste après l’éclatement de la bulle. Puis il descend pendant trente ans, jusqu’à -0,297 % le 27 juillet 2016. Prêter dix ans à l’État japonais coûtait alors de l’argent au prêteur. Depuis le 6 septembre 1996, il n’avait jamais dépassé 2,998 %, en 7 347 séances.

Pourquoi le même taux ne coûte pas la même chose qu’en 1996 ?

Le taux est revenu à son point de départ. Pas la dette sur laquelle il s’applique. L’encours des obligations d’État ordinaires valait 225 000 milliards de yens à la fin de l’exercice 1995. C’est le dernier exercice clos avant septembre 1996. Il est prévu à 1 145 000 milliards pour la fin de l’exercice 2026. Cinq fois plus, 5,1 exactement.

Un État ne paie pas le taux du jour sur la totalité de son stock. Il le paie sur ce qu’il émet, donc sur les titres arrivés à échéance qu’il remplace. Ce stock porte encore un taux moyen pondéré de 0,8 %, hérité des années d’argent gratuit. Chaque titre ancien réémis au prix du moment monte d’une marche. Le mouvement dure tant que dure le remplacement. Le budget 2026 le chiffre déjà : 13 000 milliards de yens d’intérêts, contre 10 500 au budget initial précédent. Ces 2 500 milliards supplémentaires ont deux causes. Le ministère en attribue 1 500 au remplacement de titres anciens par des titres plus chers, et 1 000 au relèvement, de 2 à 3 %, du taux retenu pour calculer les intérêts des émissions de l’année. Le budget 2026 prévoit encore 29 600 milliards d’émissions nouvelles, un quart des dépenses. Hors intérêts, il est à l’équilibre : le déficit de l’année, 11 700 milliards, c’est la charge de la dette.

Pourquoi un taux japonais arrive-t-il jusqu’à un portefeuille européen ?

Un trésorier emprunte des yens à Tokyo, où l’argent coûte 1 %. Il les vend contre des dollars, achète des actifs à l’étranger, et empoche l’écart. L’opération porte un nom, le carry trade, l’emprunt de portage. Elle tient à deux conditions. L’emprunt doit rester bon marché, et le yen ne doit pas s’apprécier d’ici au remboursement.

Les 2 et 3 septembre, les deux mâchoires de cette tenaille se sont resserrées ensemble. Le coût de l’emprunt monte. Et la devise du remboursement gagne près de 2 % contre l’euro, sur les taux de référence de la Banque centrale européenne. Sortir d’un portage ne passe pas par la dette, qui reste due en yens : il faut vendre l’actif pour racheter les yens. C’est l’actif qui part.

Voilà par où le mouvement peut atteindre un portefeuille d’actions mondiales, le vôtre compris, sans qu’aucun yen n’y figure. Faute de mesure publique et à jour de ces positions, le mécanisme se décrit, il ne se chiffre pas. Elle a été décrite ici en juin, quand la Banque du Japon a porté son taux à 1 %. En juillet, le yen tombait à son plus bas en quarante ans. Cette semaine, il monte.

Qui décide, et selon quel calendrier ?

Le taux directeur est à environ 1 % depuis juin. Le 31 juillet, le conseil a voté son maintien par huit voix contre une. La voix isolée est celle de Takata Hajime, qui proposait 1,25 %.

Le 2 septembre, à Sapporo, Takata explique son vote. Il a passé plus de quarante ans sur le marché de la dette japonaise. Il a vu le pic de 1990, et toute la descente. Il décrit 2026 comme un changement de régime, motivé par le risque de voir les prix dépasser la cible. Les hausses n’y suivront plus un rythme fixe : elles seront conduites « de manière agile et dépendante des données ». Il précise que cette position n’engage que lui.

Un membre dissident n’est pas un conseil. Sa voix ne dit pas ce que la Banque du Japon décidera les 17 et 18 septembre.

Ce qui s’est joué le même jour à Washington

Le 3 septembre, le dix ans américain est revenu de 4,79 % à 4,77 %, sur la courbe quotidienne du Trésor américain. Le même jour, Christopher Waller, gouverneur de la Réserve fédérale, se disait « enclin à soutenir un maintien » des taux en septembre. Deux nouvelles le même jour ne font pas une cause. Rien ne permet d’attribuer le mouvement du yen à l’une plutôt qu’à l’autre.

Ce qui se mesure, c’est l’écart. Début janvier, un dix ans américain rapportait 206 points de base de plus que son homologue japonais. Au 2 septembre, 178. Les conventions de calcul diffèrent, seul l’ordre de grandeur se compare, mais la direction est nette. L’écart ne s’est pas fermé, il s’est resserré, par les deux bouts à la fois.

D’ici au 18 septembre, deux repères suffisent : l’écart entre les deux dix ans, et le cours du yen. Dans le système monétaire, un taux n’est jamais un chiffre national. C’est le prix du temps dans une monnaie, et ce prix se paie ailleurs. La protection d’un patrimoine commence par savoir sur quelle plomberie repose ce que l’on détient.

Une tenaille ne se referme pas d’un coup. Elle avance mâchoire après mâchoire, séance après séance. Le 2 septembre, le Japon est revenu au taux qu’il affichait trente ans plus tôt. Ce n’est pas un retour en arrière : c’est un pays qui recommence à faire payer le temps, sur une dette cinq fois plus grosse.

Les évolutions monétaires, les marchés, et la psychologie qui permet de les traverser : c’est ce que propose la newsletter hebdomadaire Monnaies & Libertés. Elle s’adresse à celles et ceux qui veulent garder la main.

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

Le taux japonais à dix ans est-il au plus haut depuis trente ans ?
Oui, en clôture et sur la série du ministère des Finances japonais. Elle publie un rendement à dix ans depuis le 5 juillet 1986. La clôture du 2 septembre 2026 ressort à 3,006 %. C’est la première à 3 % ou plus depuis celle du 6 septembre 1996, à 3,06 %. Entre les deux, le plus haut atteint a été 2,998 %, le 10 septembre 1996. La comparaison vaut pour la période publiée par le ministère, pas pour toute l’histoire de la dette japonaise.

La hausse des taux japonais coûte-t-elle cher à l’État japonais ?
Elle coûte de plus en plus cher, avec un décalage. Un État ne paie le taux du marché que sur les titres qu’il émet. C’est-à-dire sur la part de son stock qui arrive à échéance et qu’il remplace. Le stock des obligations d’État ordinaires japonaises porte encore un taux moyen pondéré de 0,8 %. Il valait 225 000 milliards de yens à la fin de l’exercice 1995. Il est prévu à 1 145 000 milliards pour la fin de l’exercice 2026. La charge d’intérêts inscrite au budget 2026 atteint 13 000 milliards de yens, contre 10 500 au budget initial précédent. Le ministère des Finances attribue 1 500 de ces 2 500 milliards au remplacement de titres anciens par des titres plus chers.

Qu’est-ce que cela change pour un épargnant en euros ?
Rien directement : un épargnant francophone ne détient pas d’obligation japonaise. Le canal est indirect. Une partie des positions sur actifs étrangers est financée par de l’argent emprunté en yen. Ce financement devient moins avantageux quand le taux japonais monte pendant que le yen s’apprécie. Deux repères se suivent sans abonnement. Le premier est l’écart entre le dix ans japonais et le dix ans américain. Le second est le cours du yen contre l’euro, publié chaque jour par la Banque centrale européenne. La réunion de la Banque du Japon des 17 et 18 septembre est la prochaine échéance de calendrier.

Laurent Blasco, fondateur de Monnaies & Libertés

Laurent Blasco

Ex-chirurgien | Fondateur de Monnaies & Libertés | J’enseigne l’art de maîtriser son capital

Ancien chirurgien orthopédique, Laurent aide aujourd’hui les particuliers à comprendre la monnaie, les marchés et l’investissement pour reprendre le contrôle de leur capital à l’ère de Bitcoin.