
Jour 22 : le blocage change de nature
Depuis le 28 février 2026, le détroit d’Ormuz est fermé. Vingt pour cent du pétrole mondial bloqué, plus de 3 000 navires immobilisés selon l’Organisation maritime internationale, et un Brent qui a bondi de 45 % en trois semaines. C’était un blocage total.
Ce n’est plus le cas.
Le 21 mars, deux signaux sont arrivés simultanément. Côté américain, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a annoncé la levée temporaire des sanctions sur le pétrole iranien actuellement chargé sur navires (General License U de l’OFAC). Côté iranien, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a déclaré à l’agence japonaise Kyodo News que les navires japonais étaient autorisés à transiter (interview Kyodo News).
Le conflit entre dans une phase nouvelle. Ce n’est plus un mur, c’est un filtre.
Qui passe, qui ne passe pas
L’Iran ne rouvre pas Ormuz. Il sélectionne qui peut y circuler. Les navires chinois passent. Les indiens aussi. Le Pakistan, la Turquie, et désormais le Japon rejoignent la liste. Pour les navires américains, israéliens ou affiliés : le détroit reste fermé.
La formule d’Araghchi est limpide : le détroit est ouvert, sauf pour « nos ennemis ». C’est une transformation stratégique majeure. Ormuz n’est plus une arme de guerre brute. C’est un levier diplomatique, un outil de négociation qui récompense les pays neutres ou amicaux et punit les belligérants.
Pour le Japon, l’enjeu était existentiel. Le pays importe 90 % de son pétrole brut via Ormuz. Tokyo n’a pas participé aux frappes américano-israéliennes et a maintenu une position de neutralité active. Cette posture a un prix géopolitique, mais elle vient de produire un résultat concret.
Le nombre de navires transitant par le détroit a presque doublé ces derniers jours. Mais « doubler » à partir d’un quasi-zéro ne signifie pas un retour à la normale. Le trafic tanker reste en baisse de 70 % par rapport au niveau pré-conflit.
Les 140 millions de barils de Bessent
Côté américain, le geste est différent mais complémentaire. Bessent lève temporairement les sanctions sur le pétrole iranien déjà chargé sur navires, soit environ 140 millions de barils. La General License U de l’OFAC est valable jusqu’au 19 avril 2026.
Ramenons ce chiffre à l’échelle. La consommation mondiale quotidienne tourne autour de 100 millions de barils. Ces 140 millions de barils représentent donc un jour et demi de consommation globale. C’est un geste symbolique, pas une résolution.
L’intention est politique. L’administration Trump cherche à montrer qu’elle agit sur le front économique, même si le front militaire continue. Les frappes se poursuivent, 8 000 cibles iraniennes touchées depuis le début du conflit selon l’amiral Brad Cooper (CENTCOM), mais les frappes iraniennes ont diminué de 90 %. Trump a évoqué un « winding down » (une réduction progressive) des opérations. Le signal est ambigu : désescalade économique, poursuite militaire.
Ce que disent les marchés
Le Brent a clôturé à 106,41 dollars vendredi, en hausse de 3,80 %. La réouverture sélective n’a pas fait baisser le prix. Et c’est logique : tant que le débit reste à 30 % du niveau pré-conflit, l’équilibre offre-demande ne se rétablit pas.
Goldman Sachs a mis à jour ses prévisions. Le scénario de base pour le quatrième trimestre 2026 est un Brent à 71 dollars, relevé de 66 dollars. Ce scénario suppose une réouverture rapide d’Ormuz. En cas de disruption prolongée de deux mois, Goldman projette 93 dollars en Q4. Au rythme actuel du blocage sélectif, c’est le scénario de disruption qui paraît le plus réaliste.
L’OPEC+ a annoncé que huit membres ajouteraient 206 000 barils par jour à la production dès avril. Mais aucun volume de production supplémentaire ne résout un problème de transit physique. Les barils doivent passer par quelque part, et la route la plus directe reste sous contrôle iranien.
Ce que ça change pour l’épargnant
Dans l’immédiat : rien. Et c’est précisément le message à retenir.
Le pétrole reste au-dessus de 100 dollars. L’inflation importée continue d’alimenter la hausse des prix en Europe. La BCE a relevé ses prévisions d’inflation à 2,6 % pour 2026 et abaissé la croissance à 0,9 %. La Fed maintient ses taux à 3,50-3,75 %. Les deux banques centrales sont prisonnières du même mécanisme : le choc pétrolier empêche toute baisse de taux, tout en freinant l’économie.
Pour l’épargnant européen, la double peine se confirme :
- Taux immobiliers en hausse. L’OAT 10 ans reste à 3,72 %, proche de ses plus hauts depuis 2011. Les taux des crédits immobiliers suivent, autour de 3,41 % sur 25 ans en mars.
- Pouvoir d’achat sous pression. L’énergie pèse sur les budgets. Les carburants, le chauffage, les coûts de transport se répercutent sur l’ensemble de la chaîne de production et de distribution.
- Épargne en euros toujours pénalisée. Avec une inflation à 2,6 % et des rendements réglementés qui ne suivent pas, le capital en euros continue de s’éroder en termes réels.
La seule bonne nouvelle potentielle, c’est que la désescalade a commencé. Mais une désescalade sélective, où seuls les « amis » de l’Iran bénéficient du transit, ne ramène pas le pétrole à 70 dollars. Pour que ça arrive, il faudrait une réouverture totale, et rien dans les déclarations actuelles ne l’annonce.
Lecture personnelle
Ce qui se joue à Ormuz dépasse le conflit Iran-États-Unis. L’Iran est en train de démontrer qu’un État peut utiliser une infrastructure mondiale comme levier de politique étrangère granulaire. Ce n’est pas « tout ou rien ». C’est « ami ou ennemi, navire par navire, pays par pays ».
C’est un précédent. Jusqu’ici, le risque Ormuz était binaire dans les modèles : ouvert ou fermé. Il faudra désormais intégrer un troisième état : ouvert sous conditions. Les primes d’assurance maritime, les routes alternatives, les contrats de fret, tout cela doit être recalibré pour un détroit qui fonctionne à 30 % de sa capacité, et où le droit de passage dépend de vos relations diplomatiques avec Téhéran.
Pour les marchés, la désescalade est un processus, pas un événement. Un processus qui peut prendre des semaines ou des mois, pas des jours. Et pendant ce processus, le pétrole reste cher, les taux restent hauts, et l’inflation reste élevée. Le nouveau régime monétaire que nous documentons depuis le 16 mars n’a pas changé de nature vendredi. Il a simplement ajouté une couche de complexité.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
Pour approfondir :
- Système monétaire et macroéconomie – le pilier de référence
- Pétrole Brent +25 % en une séance : analyse du 9 mars 2026
- BRI contre marchés : le piège des banques centrales se referme
- Comment est créée la monnaie : pourquoi votre épargne perd de la valeur
- Conflit Iran : Trump offre cinq jours au pétrole pour trouver une sortie de crise
- Conflit Iran jour 25 : Trump déclare victoire, le marché dit non
- Péage crypto à Ormuz : l’Iran impose Bitcoin au pétrole
- Blocus naval J1 : le marché absorbe le choc d’Ormuz sans casser

Jour 22 : le blocage change de nature
Depuis le 28 février 2026, le détroit d’Ormuz est fermé. Vingt pour cent du pétrole mondial bloqué, plus de 3 000 navires immobilisés selon l’Organisation maritime internationale, et un Brent qui a bondi de 45 % en trois semaines. C’était un blocage total.
Ce n’est plus le cas.
Le 21 mars, deux signaux sont arrivés simultanément. Côté américain, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a annoncé la levée temporaire des sanctions sur le pétrole iranien actuellement chargé sur navires (General License U de l’OFAC). Côté iranien, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a déclaré à l’agence japonaise Kyodo News que les navires japonais étaient autorisés à transiter (interview Kyodo News).
Le conflit entre dans une phase nouvelle. Ce n’est plus un mur, c’est un filtre.
Qui passe, qui ne passe pas
L’Iran ne rouvre pas Ormuz. Il sélectionne qui peut y circuler. Les navires chinois passent. Les indiens aussi. Le Pakistan, la Turquie, et désormais le Japon rejoignent la liste. Pour les navires américains, israéliens ou affiliés : le détroit reste fermé.
La formule d’Araghchi est limpide : le détroit est ouvert, sauf pour « nos ennemis ». C’est une transformation stratégique majeure. Ormuz n’est plus une arme de guerre brute. C’est un levier diplomatique, un outil de négociation qui récompense les pays neutres ou amicaux et punit les belligérants.
Pour le Japon, l’enjeu était existentiel. Le pays importe 90 % de son pétrole brut via Ormuz. Tokyo n’a pas participé aux frappes américano-israéliennes et a maintenu une position de neutralité active. Cette posture a un prix géopolitique, mais elle vient de produire un résultat concret.
Le nombre de navires transitant par le détroit a presque doublé ces derniers jours. Mais « doubler » à partir d’un quasi-zéro ne signifie pas un retour à la normale. Le trafic tanker reste en baisse de 70 % par rapport au niveau pré-conflit.
Les 140 millions de barils de Bessent
Côté américain, le geste est différent mais complémentaire. Bessent lève temporairement les sanctions sur le pétrole iranien déjà chargé sur navires, soit environ 140 millions de barils. La General License U de l’OFAC est valable jusqu’au 19 avril 2026.
Ramenons ce chiffre à l’échelle. La consommation mondiale quotidienne tourne autour de 100 millions de barils. Ces 140 millions de barils représentent donc un jour et demi de consommation globale. C’est un geste symbolique, pas une résolution.
L’intention est politique. L’administration Trump cherche à montrer qu’elle agit sur le front économique, même si le front militaire continue. Les frappes se poursuivent, 8 000 cibles iraniennes touchées depuis le début du conflit selon l’amiral Brad Cooper (CENTCOM), mais les frappes iraniennes ont diminué de 90 %. Trump a évoqué un « winding down » (une réduction progressive) des opérations. Le signal est ambigu : désescalade économique, poursuite militaire.
Ce que disent les marchés
Le Brent a clôturé à 106,41 dollars vendredi, en hausse de 3,80 %. La réouverture sélective n’a pas fait baisser le prix. Et c’est logique : tant que le débit reste à 30 % du niveau pré-conflit, l’équilibre offre-demande ne se rétablit pas.
Goldman Sachs a mis à jour ses prévisions. Le scénario de base pour le quatrième trimestre 2026 est un Brent à 71 dollars, relevé de 66 dollars. Ce scénario suppose une réouverture rapide d’Ormuz. En cas de disruption prolongée de deux mois, Goldman projette 93 dollars en Q4. Au rythme actuel du blocage sélectif, c’est le scénario de disruption qui paraît le plus réaliste.
L’OPEC+ a annoncé que huit membres ajouteraient 206 000 barils par jour à la production dès avril. Mais aucun volume de production supplémentaire ne résout un problème de transit physique. Les barils doivent passer par quelque part, et la route la plus directe reste sous contrôle iranien.
Ce que ça change pour l’épargnant
Dans l’immédiat : rien. Et c’est précisément le message à retenir.
Le pétrole reste au-dessus de 100 dollars. L’inflation importée continue d’alimenter la hausse des prix en Europe. La BCE a relevé ses prévisions d’inflation à 2,6 % pour 2026 et abaissé la croissance à 0,9 %. La Fed maintient ses taux à 3,50-3,75 %. Les deux banques centrales sont prisonnières du même mécanisme : le choc pétrolier empêche toute baisse de taux, tout en freinant l’économie.
Pour l’épargnant européen, la double peine se confirme :
- Taux immobiliers en hausse. L’OAT 10 ans reste à 3,72 %, proche de ses plus hauts depuis 2011. Les taux des crédits immobiliers suivent, autour de 3,41 % sur 25 ans en mars.
- Pouvoir d’achat sous pression. L’énergie pèse sur les budgets. Les carburants, le chauffage, les coûts de transport se répercutent sur l’ensemble de la chaîne de production et de distribution.
- Épargne en euros toujours pénalisée. Avec une inflation à 2,6 % et des rendements réglementés qui ne suivent pas, le capital en euros continue de s’éroder en termes réels.
La seule bonne nouvelle potentielle, c’est que la désescalade a commencé. Mais une désescalade sélective, où seuls les « amis » de l’Iran bénéficient du transit, ne ramène pas le pétrole à 70 dollars. Pour que ça arrive, il faudrait une réouverture totale, et rien dans les déclarations actuelles ne l’annonce.
Lecture personnelle
Ce qui se joue à Ormuz dépasse le conflit Iran-États-Unis. L’Iran est en train de démontrer qu’un État peut utiliser une infrastructure mondiale comme levier de politique étrangère granulaire. Ce n’est pas « tout ou rien ». C’est « ami ou ennemi, navire par navire, pays par pays ».
C’est un précédent. Jusqu’ici, le risque Ormuz était binaire dans les modèles : ouvert ou fermé. Il faudra désormais intégrer un troisième état : ouvert sous conditions. Les primes d’assurance maritime, les routes alternatives, les contrats de fret, tout cela doit être recalibré pour un détroit qui fonctionne à 30 % de sa capacité, et où le droit de passage dépend de vos relations diplomatiques avec Téhéran.
Pour les marchés, la désescalade est un processus, pas un événement. Un processus qui peut prendre des semaines ou des mois, pas des jours. Et pendant ce processus, le pétrole reste cher, les taux restent hauts, et l’inflation reste élevée. Le nouveau régime monétaire que nous documentons depuis le 16 mars n’a pas changé de nature vendredi. Il a simplement ajouté une couche de complexité.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
Pour approfondir :
- Système monétaire et macroéconomie – le pilier de référence
- Pétrole Brent +25 % en une séance : analyse du 9 mars 2026
- BRI contre marchés : le piège des banques centrales se referme
- Comment est créée la monnaie : pourquoi votre épargne perd de la valeur
- Conflit Iran : Trump offre cinq jours au pétrole pour trouver une sortie de crise
- Conflit Iran jour 25 : Trump déclare victoire, le marché dit non
- Péage crypto à Ormuz : l’Iran impose Bitcoin au pétrole
- Blocus naval J1 : le marché absorbe le choc d’Ormuz sans casser
