
La zone euro importe 94,9 % du pétrole qu’elle consomme. Ce chiffre est le point de départ, et il change la lecture de tout le reste : une économie qui ne fixe pas le prix de son énergie ne fixe pas non plus une partie de son inflation. Début juillet, les taux longs européens sont repartis à la hausse, l’OAT française autour de 3,8 %, le Bund allemand au-dessus de 3 %, non pas parce que l’économie du continent surchauffe, mais parce qu’un coût venu de l’extérieur recommence à se diffuser dans les prix. La désinflation qu’on nous présentait en juin tenait, pour sa part énergétique, à une accalmie pétrolière. Cette accalmie a cédé.
Je ne vais pas répéter ce que j’écrivais il y a quelques jours : que ce reflux était, pour l’énergie, emprunté à une trêve et donc réversible. Ce qui compte aujourd’hui n’est pas qu’il soit réversible, c’est ce que sa rupture met à nu. Une zone monétaire qui achète au-dehors l’essentiel de son énergie a délégué une part de sa trajectoire d’inflation à des prix qu’elle ne décide pas. C’est moins une question de conjoncture qu’une question de dépendance.
Pourquoi une hausse du pétrole devient-elle l’inflation de la zone euro ?
Il faut distinguer deux inflations que l’on confond souvent sous le même mot. La première est monétaire : quand la quantité de monnaie augmente plus vite que les biens, la valeur de chaque unité se dilue. C’est un transfert interne, des épargnants vers les débiteurs, et la contrepartie reste dans l’économie. La seconde est énergétique et importée : le prix de ce que nous achetons à l’étranger monte, et le pouvoir d’achat correspondant sort de la zone euro pour aller aux producteurs étrangers de pétrole et de gaz. Ce n’est pas une dilution, c’est un appauvrissement collectif. La contrepartie n’est pas nulle part, elle est ailleurs.
Les chiffres de la dépendance sont sans ambiguïté. Selon Eurostat, l’Union européenne a couvert 58,4 % de ses besoins énergétiques par des importations en 2023, et 94,9 % pour le seul pétrole. Pour le gaz, la part importée atteint 90 %. Quand le baril monte, cette facture se paie en euros, et un canal supplémentaire entre en jeu : le pétrole se règle en dollars. Le taux de change amortit ou amplifie le choc : un euro plus ferme face au dollar réduit le nombre d’euros à débourser pour un baril donné, un euro plus faible l’alourdit. Début juillet, l’euro autour de 1,14 dollar offre un coussin, mais un coussin que la banque centrale ne contrôle qu’indirectement.
En clair : quand un cartel producteur ou un détroit décident du prix du brut, une partie de notre inflation se décide là-bas, pas à Francfort. La banque centrale hérite du résultat sans en tenir la cause.
La banque centrale européenne peut-elle soigner une inflation importée ?
C’est ici que la mécanique est cruelle, et il faut la décrire précisément. Face à une inflation venue d’un choc d’offre (une hausse de prix due à une rareté ou à un coût, pas à un excès de demande), une banque centrale est prise entre deux options qui coûtent toutes les deux.
Première option, garder ou baisser les taux pour soutenir une économie qui ralentit. Le problème est qu’une détente monétaire affaiblirait l’euro face au dollar, et nourrirait mécaniquement l’inflation importée que l’on vient de décrire. Seconde option, monter les taux pour contenir cette inflation. Mais relever le loyer de l’argent face à un choc d’offre extérieur agit peu sur la cause : la BCE peut freiner la demande intérieure, elle ne peut pas faire baisser le prix du brut. Ce n’est pas une inflation qu’on soigne avec des taux, c’est une facture qu’on paie à l’extérieur. En mai, face au Brent à 107 dollars, je décrivais déjà la limite de l’outil monétaire devant un choc d’offre. Le fait nouveau n’est pas cette limite, c’est qu’elle se double d’une dépendance structurelle qui se réveille à chaque tension.
Ce n’est pas une hypothèse d’école. Le 11 juin, la Banque centrale européenne a relevé ses trois taux directeurs de 0,25 point, portant le taux de dépôt à 2,25 %, et elle a justifié ce geste en toutes lettres : la guerre au Moyen-Orient « génère des pressions inflationnistes », ses services ayant « revu à la hausse leur projection d’inflation pour 2026 et 2027 en raison d’une trajectoire plus élevée des prix de l’énergie ». Autrement dit, la fonction de réaction est déjà écrite : un choc énergétique pousse l’institution à durcir, ou au moins à ne pas se détendre. Quand la trêve casse, le marché ne fait qu’anticiper ce que la BCE a elle-même annoncé qu’elle ferait.
Un point de méthode, parce qu’il évite un contresens : les taux longs ne réagissent pas à l’inflation d’hier, ils réagissent à l’inflation anticipée. Le choc de juillet n’est pas encore dans l’indice des prix constaté, il est déjà dans la trajectoire que les marchés commencent à intégrer. Le mouvement des taux précède la statistique.
Pourquoi les États-Unis encaissent-ils le même choc autrement ?
Le même baril ne pèse pas du même poids des deux côtés de l’Atlantique, et c’est le cœur du sujet. Les États-Unis sont, selon l’agence américaine d’information sur l’énergie, exportateurs nets d’énergie depuis 2019, avec un excédent record en 2024. Ils importent encore du brut, mais leur balance énergétique globale est positive : une hausse durable du prix de l’énergie enrichit une partie de leur appareil productif autant qu’elle pèse sur leurs ménages. La zone euro, qui importe près de 95 % de son pétrole, n’a pas ce contrepoids. Le même choc appauvrit l’une et enrichit une part de l’autre.
Je faisais cette observation le 23 mai dernier, en regardant la zone euro plier là où les États-Unis tenaient : une meilleure maîtrise de leur énergie, dont ils sont parmi les premiers producteurs mondiaux, quand nous dépendons de la nôtre. C’est une observation datée, sur un cas précis, pas une loi universelle. Elle mérite d’être prise pour ce qu’elle est : une différence de structure qui se rappelle à nous à chaque choc d’offre.
Attention toutefois à ne pas caricaturer. Le taux américain à dix ans est monté lui aussi, autour de 4,60 %. Mais la nature de la hausse diffère : outre-Atlantique, elle tient d’abord à une demande intérieure soutenue et à une Réserve fédérale restée restrictive ; en zone euro, elle traduit surtout la diffusion d’un coût importé. Des deux côtés les taux montent, mais ils ne racontent pas la même histoire.
Ce que cette dépendance change pour votre épargne
Si vous détenez un fonds en euros, ou plus largement des obligations, cette histoire vous concerne directement, et pas de la façon la plus intuitive. Un fonds en euros est adossé pour l’essentiel à des obligations, dont beaucoup ont été achetées quand les taux étaient plus bas. Quand les taux de marché montent, la valeur de ces obligations anciennes baisse, parce qu’un acheteur peut désormais obtenir mieux ailleurs. C’est l’effet de la duration (la sensibilité d’une obligation aux variations de taux : plus l’échéance est lointaine, plus le prix bouge). Votre capital garanti par l’assureur ne disparaît pas, mais le rendement réel et la qualité du portefeuille collectif, eux, se jouent dans ces mouvements.
C’est le moment de distinguer deux casquettes que l’on porte souvent sans le savoir. La poche de précaution, celle du Livret A ou de la part liquide d’un fonds en euros, cherche la disponibilité, pas la performance. La poche investie, elle, accepte le risque en échange du rendement. Confondre les deux, c’est croire qu’un placement présenté comme sûr est aussi sans exposition. Or une obligation longue portée dans un contrat d’assurance-vie est exposée, à la fois à la remontée des taux et, par ricochet, à un baril qu’aucun épargnant ne peut arbitrer.
Un mot sur l’OAT française, parce qu’elle demande une lecture prudente. Son taux, autour de 3,8 % début juillet, au plus haut depuis le milieu du printemps, monte pour deux raisons qui se superposent : le choc énergétique importé, commun à toute la zone, et une prime de risque proprement française liée à l’incertitude politique. Le signal le plus net du choc importé, c’est le Bund allemand, qui monte sans cette composante domestique. Attribuer toute la hausse de l’OAT au pétrole serait un raccourci : le pétrole en est une part, pas la totalité. La dette française, je l’ai d’ailleurs regardée il y a peu par sa mécanique interne, celle d’une croissance qui décroche. Le choc d’aujourd’hui vient de l’inverse, du dehors.
La vraie question n’est donc pas de savoir si la BCE relèvera encore ses taux le mois prochain. C’est de constater qu’une zone monétaire important près de 95 % de son pétrole a confié une part de sa trajectoire d’inflation à des prix décidés ailleurs, et qu’aucune décision de sa banque centrale ne referme entièrement cette dépendance. Tenir les taux protège la monnaie mais pèse sur l’activité ; les baisser soutient l’activité mais rouvre la porte à l’inflation importée. Les deux branches coûtent. Pour un particulier, la même logique vaut à l’échelle du patrimoine : reprendre le contrôle de son capital commence par séparer ce que l’on subit de ce que l’on décide. La souveraineté monétaire, ici, ne se mesure pas au niveau du taux directeur, elle se mesure à ce que la zone maîtrise vraiment, et l’énergie n’en fait pas partie. C’est peut-être le point aveugle que ce baril, en repartant, rend de nouveau visible.
Poser ces distinctions au bon endroit, entre ce que l’on contrôle et ce que l’on subit, entre une poche de précaution et une exposition réelle, c’est précisément le travail d’un cadre de décision construit à froid, avant que le prochain choc ne parle plus fort que la méthode.
Mise à jour du 15 juillet 2026 : la même volatilité énergétique qui importe de l’inflation en zone euro a momentanément fait refluer l’inflation américaine en juin, avant de menacer de repartir avec la ré-escalade iranienne. Notre analyse : Inflation américaine à 3,5 % : la hausse Fed reportée ?.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’inflation importée ?
L’inflation importée est une hausse des prix qui vient de biens achetés à l’étranger, au premier rang desquels l’énergie. Contrairement à l’inflation monétaire, qui dilue la valeur de la monnaie par un excès de création monétaire, l’inflation importée appauvrit collectivement : le pouvoir d’achat correspondant quitte la zone euro pour rémunérer les producteurs étrangers de pétrole et de gaz. La zone euro y est très exposée, puisqu’elle importe 58 % de son énergie et près de 95 % de son pétrole.
Pourquoi la banque centrale européenne ne peut-elle pas empêcher l’inflation importée ?
Parce que ses taux agissent sur la demande intérieure, pas sur le prix mondial du brut. Face à un choc d’offre venu de l’extérieur, la BCE peut freiner l’économie européenne, mais elle ne peut pas faire baisser le prix du pétrole. Baisser les taux affaiblirait l’euro et renchérirait un pétrole facturé en dollars ; les monter pèse sur l’activité sans traiter la cause. C’est un choix entre deux options coûteuses, pas une solution.
Le choc pétrolier va-t-il faire monter les taux en zone euro ?
Il pousse déjà les taux longs à la hausse, parce que les marchés anticipent une trajectoire d’inflation plus élevée, avant même que le choc n’apparaisse dans les indices de prix. Le signal le plus net est le Bund allemand. L’OAT française monte aussi, mais pour deux raisons superposées : le choc énergétique commun à toute la zone et une prime de risque politique propre à la France.
Pourquoi les États-Unis sont-ils moins exposés à ce choc ?
Parce qu’ils sont exportateurs nets d’énergie depuis 2019. Une hausse durable des prix de l’énergie enrichit une partie de leur appareil productif autant qu’elle pèse sur leurs ménages, ce qui amortit le choc. La zone euro, importatrice nette, n’a pas ce contrepoids : le même baril l’appauvrit sans compensation interne.
Qu’est-ce que cela change pour mon fonds en euros ?
Un fonds en euros est adossé à des obligations. Quand les taux de marché montent, la valeur des obligations anciennes baisse, ce qui pèse sur le rendement réel du fonds, sans que votre capital garanti par l’assureur disparaisse. L’important est de ne pas confondre une poche de précaution, recherchée pour sa disponibilité, avec un placement sans exposition : une obligation longue reste sensible aux taux, et donc, indirectement, au prix de l’énergie.
Pour approfondir :
- Inflation : la désinflation piège les banques centrales
- Dette publique France : quand la croissance ne suit plus
- PMI mai 2026 : la France isolée dans une zone euro qui plie
- Souveraineté financière : reprendre le contrôle de son capital
- Ce que la banque centrale européenne pilote réellement : le prix de la monnaie-dette

La zone euro importe 94,9 % du pétrole qu’elle consomme. Ce chiffre est le point de départ, et il change la lecture de tout le reste : une économie qui ne fixe pas le prix de son énergie ne fixe pas non plus une partie de son inflation. Début juillet, les taux longs européens sont repartis à la hausse, l’OAT française autour de 3,8 %, le Bund allemand au-dessus de 3 %, non pas parce que l’économie du continent surchauffe, mais parce qu’un coût venu de l’extérieur recommence à se diffuser dans les prix. La désinflation qu’on nous présentait en juin tenait, pour sa part énergétique, à une accalmie pétrolière. Cette accalmie a cédé.
Je ne vais pas répéter ce que j’écrivais il y a quelques jours : que ce reflux était, pour l’énergie, emprunté à une trêve et donc réversible. Ce qui compte aujourd’hui n’est pas qu’il soit réversible, c’est ce que sa rupture met à nu. Une zone monétaire qui achète au-dehors l’essentiel de son énergie a délégué une part de sa trajectoire d’inflation à des prix qu’elle ne décide pas. C’est moins une question de conjoncture qu’une question de dépendance.
Pourquoi une hausse du pétrole devient-elle l’inflation de la zone euro ?
Il faut distinguer deux inflations que l’on confond souvent sous le même mot. La première est monétaire : quand la quantité de monnaie augmente plus vite que les biens, la valeur de chaque unité se dilue. C’est un transfert interne, des épargnants vers les débiteurs, et la contrepartie reste dans l’économie. La seconde est énergétique et importée : le prix de ce que nous achetons à l’étranger monte, et le pouvoir d’achat correspondant sort de la zone euro pour aller aux producteurs étrangers de pétrole et de gaz. Ce n’est pas une dilution, c’est un appauvrissement collectif. La contrepartie n’est pas nulle part, elle est ailleurs.
Les chiffres de la dépendance sont sans ambiguïté. Selon Eurostat, l’Union européenne a couvert 58,4 % de ses besoins énergétiques par des importations en 2023, et 94,9 % pour le seul pétrole. Pour le gaz, la part importée atteint 90 %. Quand le baril monte, cette facture se paie en euros, et un canal supplémentaire entre en jeu : le pétrole se règle en dollars. Le taux de change amortit ou amplifie le choc : un euro plus ferme face au dollar réduit le nombre d’euros à débourser pour un baril donné, un euro plus faible l’alourdit. Début juillet, l’euro autour de 1,14 dollar offre un coussin, mais un coussin que la banque centrale ne contrôle qu’indirectement.
En clair : quand un cartel producteur ou un détroit décident du prix du brut, une partie de notre inflation se décide là-bas, pas à Francfort. La banque centrale hérite du résultat sans en tenir la cause.
La banque centrale européenne peut-elle soigner une inflation importée ?
C’est ici que la mécanique est cruelle, et il faut la décrire précisément. Face à une inflation venue d’un choc d’offre (une hausse de prix due à une rareté ou à un coût, pas à un excès de demande), une banque centrale est prise entre deux options qui coûtent toutes les deux.
Première option, garder ou baisser les taux pour soutenir une économie qui ralentit. Le problème est qu’une détente monétaire affaiblirait l’euro face au dollar, et nourrirait mécaniquement l’inflation importée que l’on vient de décrire. Seconde option, monter les taux pour contenir cette inflation. Mais relever le loyer de l’argent face à un choc d’offre extérieur agit peu sur la cause : la BCE peut freiner la demande intérieure, elle ne peut pas faire baisser le prix du brut. Ce n’est pas une inflation qu’on soigne avec des taux, c’est une facture qu’on paie à l’extérieur. En mai, face au Brent à 107 dollars, je décrivais déjà la limite de l’outil monétaire devant un choc d’offre. Le fait nouveau n’est pas cette limite, c’est qu’elle se double d’une dépendance structurelle qui se réveille à chaque tension.
Ce n’est pas une hypothèse d’école. Le 11 juin, la Banque centrale européenne a relevé ses trois taux directeurs de 0,25 point, portant le taux de dépôt à 2,25 %, et elle a justifié ce geste en toutes lettres : la guerre au Moyen-Orient « génère des pressions inflationnistes », ses services ayant « revu à la hausse leur projection d’inflation pour 2026 et 2027 en raison d’une trajectoire plus élevée des prix de l’énergie ». Autrement dit, la fonction de réaction est déjà écrite : un choc énergétique pousse l’institution à durcir, ou au moins à ne pas se détendre. Quand la trêve casse, le marché ne fait qu’anticiper ce que la BCE a elle-même annoncé qu’elle ferait.
Un point de méthode, parce qu’il évite un contresens : les taux longs ne réagissent pas à l’inflation d’hier, ils réagissent à l’inflation anticipée. Le choc de juillet n’est pas encore dans l’indice des prix constaté, il est déjà dans la trajectoire que les marchés commencent à intégrer. Le mouvement des taux précède la statistique.
Pourquoi les États-Unis encaissent-ils le même choc autrement ?
Le même baril ne pèse pas du même poids des deux côtés de l’Atlantique, et c’est le cœur du sujet. Les États-Unis sont, selon l’agence américaine d’information sur l’énergie, exportateurs nets d’énergie depuis 2019, avec un excédent record en 2024. Ils importent encore du brut, mais leur balance énergétique globale est positive : une hausse durable du prix de l’énergie enrichit une partie de leur appareil productif autant qu’elle pèse sur leurs ménages. La zone euro, qui importe près de 95 % de son pétrole, n’a pas ce contrepoids. Le même choc appauvrit l’une et enrichit une part de l’autre.
Je faisais cette observation le 23 mai dernier, en regardant la zone euro plier là où les États-Unis tenaient : une meilleure maîtrise de leur énergie, dont ils sont parmi les premiers producteurs mondiaux, quand nous dépendons de la nôtre. C’est une observation datée, sur un cas précis, pas une loi universelle. Elle mérite d’être prise pour ce qu’elle est : une différence de structure qui se rappelle à nous à chaque choc d’offre.
Attention toutefois à ne pas caricaturer. Le taux américain à dix ans est monté lui aussi, autour de 4,60 %. Mais la nature de la hausse diffère : outre-Atlantique, elle tient d’abord à une demande intérieure soutenue et à une Réserve fédérale restée restrictive ; en zone euro, elle traduit surtout la diffusion d’un coût importé. Des deux côtés les taux montent, mais ils ne racontent pas la même histoire.
Ce que cette dépendance change pour votre épargne
Si vous détenez un fonds en euros, ou plus largement des obligations, cette histoire vous concerne directement, et pas de la façon la plus intuitive. Un fonds en euros est adossé pour l’essentiel à des obligations, dont beaucoup ont été achetées quand les taux étaient plus bas. Quand les taux de marché montent, la valeur de ces obligations anciennes baisse, parce qu’un acheteur peut désormais obtenir mieux ailleurs. C’est l’effet de la duration (la sensibilité d’une obligation aux variations de taux : plus l’échéance est lointaine, plus le prix bouge). Votre capital garanti par l’assureur ne disparaît pas, mais le rendement réel et la qualité du portefeuille collectif, eux, se jouent dans ces mouvements.
C’est le moment de distinguer deux casquettes que l’on porte souvent sans le savoir. La poche de précaution, celle du Livret A ou de la part liquide d’un fonds en euros, cherche la disponibilité, pas la performance. La poche investie, elle, accepte le risque en échange du rendement. Confondre les deux, c’est croire qu’un placement présenté comme sûr est aussi sans exposition. Or une obligation longue portée dans un contrat d’assurance-vie est exposée, à la fois à la remontée des taux et, par ricochet, à un baril qu’aucun épargnant ne peut arbitrer.
Un mot sur l’OAT française, parce qu’elle demande une lecture prudente. Son taux, autour de 3,8 % début juillet, au plus haut depuis le milieu du printemps, monte pour deux raisons qui se superposent : le choc énergétique importé, commun à toute la zone, et une prime de risque proprement française liée à l’incertitude politique. Le signal le plus net du choc importé, c’est le Bund allemand, qui monte sans cette composante domestique. Attribuer toute la hausse de l’OAT au pétrole serait un raccourci : le pétrole en est une part, pas la totalité. La dette française, je l’ai d’ailleurs regardée il y a peu par sa mécanique interne, celle d’une croissance qui décroche. Le choc d’aujourd’hui vient de l’inverse, du dehors.
La vraie question n’est donc pas de savoir si la BCE relèvera encore ses taux le mois prochain. C’est de constater qu’une zone monétaire important près de 95 % de son pétrole a confié une part de sa trajectoire d’inflation à des prix décidés ailleurs, et qu’aucune décision de sa banque centrale ne referme entièrement cette dépendance. Tenir les taux protège la monnaie mais pèse sur l’activité ; les baisser soutient l’activité mais rouvre la porte à l’inflation importée. Les deux branches coûtent. Pour un particulier, la même logique vaut à l’échelle du patrimoine : reprendre le contrôle de son capital commence par séparer ce que l’on subit de ce que l’on décide. La souveraineté monétaire, ici, ne se mesure pas au niveau du taux directeur, elle se mesure à ce que la zone maîtrise vraiment, et l’énergie n’en fait pas partie. C’est peut-être le point aveugle que ce baril, en repartant, rend de nouveau visible.
Poser ces distinctions au bon endroit, entre ce que l’on contrôle et ce que l’on subit, entre une poche de précaution et une exposition réelle, c’est précisément le travail d’un cadre de décision construit à froid, avant que le prochain choc ne parle plus fort que la méthode.
Mise à jour du 15 juillet 2026 : la même volatilité énergétique qui importe de l’inflation en zone euro a momentanément fait refluer l’inflation américaine en juin, avant de menacer de repartir avec la ré-escalade iranienne. Notre analyse : Inflation américaine à 3,5 % : la hausse Fed reportée ?.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’inflation importée ?
L’inflation importée est une hausse des prix qui vient de biens achetés à l’étranger, au premier rang desquels l’énergie. Contrairement à l’inflation monétaire, qui dilue la valeur de la monnaie par un excès de création monétaire, l’inflation importée appauvrit collectivement : le pouvoir d’achat correspondant quitte la zone euro pour rémunérer les producteurs étrangers de pétrole et de gaz. La zone euro y est très exposée, puisqu’elle importe 58 % de son énergie et près de 95 % de son pétrole.
Pourquoi la banque centrale européenne ne peut-elle pas empêcher l’inflation importée ?
Parce que ses taux agissent sur la demande intérieure, pas sur le prix mondial du brut. Face à un choc d’offre venu de l’extérieur, la BCE peut freiner l’économie européenne, mais elle ne peut pas faire baisser le prix du pétrole. Baisser les taux affaiblirait l’euro et renchérirait un pétrole facturé en dollars ; les monter pèse sur l’activité sans traiter la cause. C’est un choix entre deux options coûteuses, pas une solution.
Le choc pétrolier va-t-il faire monter les taux en zone euro ?
Il pousse déjà les taux longs à la hausse, parce que les marchés anticipent une trajectoire d’inflation plus élevée, avant même que le choc n’apparaisse dans les indices de prix. Le signal le plus net est le Bund allemand. L’OAT française monte aussi, mais pour deux raisons superposées : le choc énergétique commun à toute la zone et une prime de risque politique propre à la France.
Pourquoi les États-Unis sont-ils moins exposés à ce choc ?
Parce qu’ils sont exportateurs nets d’énergie depuis 2019. Une hausse durable des prix de l’énergie enrichit une partie de leur appareil productif autant qu’elle pèse sur leurs ménages, ce qui amortit le choc. La zone euro, importatrice nette, n’a pas ce contrepoids : le même baril l’appauvrit sans compensation interne.
Qu’est-ce que cela change pour mon fonds en euros ?
Un fonds en euros est adossé à des obligations. Quand les taux de marché montent, la valeur des obligations anciennes baisse, ce qui pèse sur le rendement réel du fonds, sans que votre capital garanti par l’assureur disparaisse. L’important est de ne pas confondre une poche de précaution, recherchée pour sa disponibilité, avec un placement sans exposition : une obligation longue reste sensible aux taux, et donc, indirectement, au prix de l’énergie.
Pour approfondir :
- Inflation : la désinflation piège les banques centrales
- Dette publique France : quand la croissance ne suit plus
- PMI mai 2026 : la France isolée dans une zone euro qui plie
- Souveraineté financière : reprendre le contrôle de son capital
- Ce que la banque centrale européenne pilote réellement : le prix de la monnaie-dette
