Gros plan d'un papier de sécurité fictif en lumière rasante dorée : le guillochis gravé se réorganise vers la droite en une trame froide de points lumineux, illustrant le passage du support au porteur au support en registre

Vous payez de moins en moins en espèces. Et vous tenez de plus en plus à pouvoir le faire. Ces deux mouvements coexistent dans les enquêtes de la Banque centrale européenne, et ils éclairent ce qui s’est ouvert le 23 juillet : dix propositions de graphisme pour la prochaine série de billets, une consultation en ligne jusqu’au 21 septembre, et la première refonte complète des billets en euros depuis leur émission en 2002. Le vote porte sur des images. Ce qui engage votre rapport concret à la monnaie se décide ailleurs, sur un calendrier qui court jusqu’en 2029.

Le communiqué contient une phrase qui dit pourquoi l’institution refait ses billets maintenant. Elle n’est pas signée de la présidente, mais du membre du directoire chargé du dossier de l’euro numérique. C’est par là que j’entre.

Que propose exactement la consultation ?

Dix propositions présélectionnées, issues d’un concours ouvert à l’échelle de l’Union européenne. Plus de 1 200 dossiers reçus de graphistes, 25 d’entre eux invités à produire des propositions, puis un jury indépendant de 21 experts, nommés chacun par une banque centrale nationale de la zone euro, qui a retenu les dix finalistes. Les domaines représentés au jury sont le graphisme, la communication, les neurosciences et l’histoire.

Deux thèmes structurent ces propositions : « La culture européenne » et « Fleuves et oiseaux ». Les motifs, eux, ne datent pas de cette semaine. Ils ont été arrêtés le 31 janvier 2025, coupure par coupure. Pour le thème culturel : Maria Callas sur le 5 euros, Ludwig van Beethoven sur le 10, Marie Curie sur le 20, Miguel de Cervantes sur le 50, Léonard de Vinci sur le 100, Bertha von Suttner sur le 200. Pour le thème naturel : un oiseau européen par coupure au recto, du tichodrome au fou de Bassan, et une institution de l’Union au verso.

Depuis 2002, aucune personne réelle n’a jamais figuré sur un billet en euros. La précision compte, parce qu’un visage y figure pourtant déjà. La série en circulation est appelée série Europa parce que deux de ses signes de sécurité portent le portrait d’Europe, figure de la mythologie grecque dont l’image a été reprise d’un vase du Louvre. Le thème actuel, lui, repose sur des fenêtres, des portails et des ponts inspirés de styles architecturaux européens, tous stylisés, aucun réel. Un motif mythologique ou imaginaire n’engage aucun pays. Une personne réelle nommée, oui. Si le thème culturel l’emporte, ce serait une première pour la monnaie de la zone euro.

La consultation est ouverte jusqu’au 21 septembre à 23h59, dans les 24 langues officielles de l’Union, à toute personne disposant d’une connexion, quels que soient son âge, sa nationalité ou son pays de résidence. Les dix propositions sont désignées par une lettre de A à J attribuée au hasard, pour que le nom du graphiste n’oriente pas les réponses. L’enquête est anonyme.

Qui vote sur quoi, et qui décide de quoi ?

La consultation recueille des préférences. Elle ne les convertit pas en décision. La foire aux questions officielle l’écrit sans détour : la décision finale revient au Conseil des gouverneurs, qui tiendra compte des avis du public et des conseils des groupes d’experts. Trois éléments entreront dans cet arbitrage, et l’enquête publique n’en est qu’un : les conclusions du jury, une évaluation technique, et les résultats des deux enquêtes menées en parallèle, celle ouverte à tous et une seconde conduite par un cabinet indépendant sur un échantillon représentatif.

Un précédent documente la mécanique. En 2023, sept thèmes avaient été soumis au public. Trois préférences fortes en sont ressorties : la culture européenne, les fleuves, les oiseaux. Le Conseil des gouverneurs a alors fusionné les deux thèmes liés à la nature en un seul, afin de refléter les préférences exprimées « aussi largement que possible ». Le public a classé ; l’institution a recomposé, puis tranché à deux thèmes.

Le périmètre de la consultation, c’est l’apparence. Le support, son architecture et son calendrier relèvent de décisions prises ailleurs. Ce n’est ni un reproche ni une anomalie : le mandat d’une banque centrale n’est pas électif, et sa politique monétaire ne se soumet pas au vote. Le noter sert simplement à lire l’exercice pour ce qu’il est, et à regarder ensuite du côté où les choix engageants se prennent.

Pourquoi refaire les billets maintenant ?

Les justifications techniques sont explicites et parfaitement banales. Émettre périodiquement une nouvelle série permet de tirer parti des progrès techniques pour conserver une avance sur les faux-monnayeurs. Les nouveaux billets doivent aussi améliorer la facilité d’authentification et l’accessibilité, notamment pour les malvoyants, et réduire l’empreinte environnementale. La cadence habituelle est de dix à quinze ans entre deux séries : la première date de 2002, la deuxième a commencé à circuler en 2013.

Vient ensuite la phrase de fond, celle de Piero Cipollone, membre du directoire :

« Le nouveau graphisme des billets en euros s’inscrit dans le cadre d’un effort à long terme de l’Eurosystème visant à garantir que les espèces restent un moyen de paiement sûr, efficace et évocateur, en préservant l’accès de chacun à la monnaie publique et la liberté de choisir son moyen de paiement. »

Ce n’est pas une improvisation de communication. Le même responsable déclarait dès janvier 2025 que la nouvelle série se développait « parce que nous sommes engagés en faveur des espèces, maintenant et dans le futur ». Deux déclarations publiques à dix-huit mois d’intervalle, même signataire, même ligne.

Une déclaration officielle publiée n’est pas un acte juridique. Et le terme qui commande tout est le « cours légal ». Il paraît abstrait, il se décompose en trois effets que vous éprouvez au comptoir. Le commerçant doit accepter vos billets et ne peut pas les refuser par simple préférence : c’est l’acceptation obligatoire. Un billet de 50 euros règle 50 euros, sans décote ni frais pour avoir payé en liquide : c’est la valeur nominale. Et une fois les billets remis, vous ne devez plus rien et personne ne peut exiger un autre moyen : c’est le pouvoir libératoire.

Ces trois effets ne sont écrits dans aucun texte européen applicable. Le traité donne cours légal aux billets en euros sans dire ce que l’expression recouvre : ce sont des décisions de la Cour de justice de l’Union européenne qui l’ont précisé, complétées par une recommandation de la Commission de 2010. Une protection née de jugements se plaide au cas par cas, devant un juge, après coup. Un règlement européen, lui, s’applique directement, partout et à tous.

C’est l’objet du règlement relatif au cours légal des billets de banque et des pièces en euros, proposé par la Commission le 28 juin 2023. S’il était adopté, il écrirait ces trois effets dans le droit européen pour la première fois et déplacerait la charge de la preuve : un commerçant pourrait encore refuser vos espèces dans des cas précis, mais ce serait à lui de justifier son refus, pas à vous de le contester. Deux motifs resteraient recevables : un billet manifestement disproportionné, comme régler un café avec une coupure de 200 euros, ou l’absence de monnaie à rendre. Il prévoit aussi de surveiller les commerces qui excluent les espèces par avance, et de garantir un accès effectif aux billets.

Ce texte a franchi une étape le 8 juillet 2026, quinze jours avant l’annonce : la plénière du Parlement a autorisé l’ouverture des négociations finales. En clair : le Parlement, le Conseil où siègent les États membres, et la Commission négocient désormais la version définitive. Tant qu’ils ne sont pas d’accord, rien ne s’applique.

L’écart est daté, et vous pouvez le suivre. La BCE dit qu’elle tient aux espèces et le répète depuis dix-huit mois : c’est une intention. Le texte qui la transformerait en droit opposable est entré en négociation ce mois-ci, et il n’est pas adopté.

Ce que le billet fait, et que le reste ne fait pas

Trois couches se confondent souvent dans le mot « monnaie ». Une monnaie est d’abord un outil : elle déplace dans le temps et dans l’espace la représentation d’une valeur créée. Cet outil a besoin d’un support pour exister concrètement. Et ce support ne fonctionne que parce qu’un groupe l’accepte, ce qui en fait une convention. Les coquillages, l’or, le papier, l’écriture numérique : le support a changé plusieurs fois, l’outil non. Ce qui est soumis au vote relève de l’habillage du support. Ce qui se décide en parallèle relève du support lui-même.

Or le support papier possède une propriété que la Commission européenne formule mieux que je ne le ferais : les espèces sont « le seul moyen de paiement permettant des paiements directs en personne, avec règlement immédiat et sans intervention d’un tiers ou utilisation d’équipements électroniques ». Décomposons. Pas de compte à ouvrir. Pas d’appareil à posséder. Personne à qui demander l’autorisation au moment de l’échange. Et le règlement est définitif à l’instant où le billet change de main, sans réseau, sans électricité, sans délai.

Cette propriété a des bornes, et je préfère les nommer. À l’entrée, l’accès dépend d’une infrastructure : la Commission relève que la réduction des réseaux de distributeurs automatiques dans plusieurs États membres fait peser un risque sur l’accès aux espèces. À la sortie, le montant est plafonné : l’article 80 du règlement européen (UE) 2024/1624 limite à 10 000 euros tout paiement en espèces contre des biens ou des services, à partir du 10 juillet 2027, les États membres restant libres de fixer des seuils inférieurs.

Si vous détenez une réserve en billets, ces deux bornes vous concernent davantage que le dessin retenu : la première conditionne votre capacité à en obtenir, la seconde votre capacité à en dépenser en une fois. La liberté d’usage d’un billet ne dépend pas seulement de vous : elle dépend d’un réseau de distribution, de commerçants qui l’acceptent et d’un plafond légal. C’est là que se situe la différence entre posséder un support et pouvoir s’en servir. Garder la main sur cette différence suppose de suivre les deux bornes, pas le graphisme.

Deux supports, un seul émetteur

Pendant que les dix graphismes sont soumis au public, l’autre chantier avance. L’euro numérique serait, selon la BCE, « conservé sur un compte ouvert auprès de votre banque ou d’un intermédiaire public ». Le montant détenu par personne serait plafonné, afin d’éviter des sorties massives de dépôts bancaires, et il ne serait pas rémunéré. Sur la question qui revient le plus souvent, la réponse officielle est écrite noir sur blanc : l’euro numérique « ne serait jamais une monnaie programmable », même s’il pourrait permettre des paiements conditionnels, par exemple un règlement déclenché à la livraison d’un achat en ligne.

Je prends cette réponse pour ce qu’elle est : un engagement de conception, écrit et vérifiable. Et je la complète par une lecture d’architecture, qui ne prête aucune intention à personne. Un support au porteur circule sans qu’un registre enregistre son passage. Un support en compte suppose un registre, et un intermédiaire qui tient l’écriture. La question n’est pas ce que quelqu’un voudrait faire d’un support, mais ce que sa structure rend possible et ce qu’elle rend impossible. Les deux formes coexisteraient : la BCE écrit que les espèces conserveraient leur cours légal et continueraient d’exister aux côtés de l’euro numérique.

Le point à retenir tient en une ligne. Dans les deux cas, l’émetteur est le même : la banque centrale. C’est la même monnaie originelle, celle que l’institut d’émission crée par écriture, par opposition à la monnaie créée par les banques commerciales lorsqu’elles accordent un crédit. Ce qui change n’est donc pas l’émetteur, ni même la valeur. C’est le régime de détention : détention directe au porteur d’un côté, créance inscrite dans un registre et servie par des intermédiaires de l’autre. Deux régimes de détention pour une même monnaie, c’est un sujet de souveraineté financière avant d’être un sujet de graphisme.

Le calendrier des deux chantiers se lit alors d’un seul tenant. Décision sur le graphisme vers la fin 2026. Cadre législatif de l’euro numérique attendu au cours de 2026. Pilote en 2027. Plafond des paiements en espèces applicable le 10 juillet 2027. Première émission possible de l’euro numérique visée en 2029. Quant aux nouveaux billets, aucune décision n’est prise sur le moment ni la manière de leur mise en circulation, et il faudra plusieurs années après le choix du graphisme.

L’usage recule, l’attachement progresse

Les chiffres de l’étude SPACE 2024 de la BCE, consacrée aux habitudes de paiement dans la zone euro, disent deux choses en même temps. Aux points de vente, les espèces représentent 52 % des transactions en nombre, contre 59 % en 2022 et 72 % en 2019, et 39 % des montants. Le recul est net et régulier. Mais 62 % des consommateurs jugent important ou très important d’avoir la possibilité de payer en espèces, contre 60 % en 2022. Et 68 % des paiements de 5 euros ou moins se font toujours en liquide.

Graphique montrant le recul des paiements en espèces au point de vente dans la zone euro, de 72 % des transactions en 2019 à 52 % en 2024, alors que la part des consommateurs jugeant important d'avoir l'option espèces passe de 60 % à 62 %
Deux courbes qui divergent : l’usage des espèces au point de vente recule de vingt points en cinq ans, tandis que l’attachement à la possibilité de payer en espèces progresse légèrement. Données : BCE, étude SPACE 2024.

Ce qui recule, c’est l’usage courant. Ce qui progresse, c’est la valeur accordée à l’existence de l’option. Ce sont deux choses différentes, et la seconde explique mieux que la première pourquoi une institution investit dans un support qu’on utilise moins. Si vous faites partie de ces 62 %, votre position n’a rien de nostalgique : vous ne défendez pas un moyen de paiement, vous défendez une possibilité de repli. La structure de la circulation le confirme : les petites et moyennes coupures servent aux paiements du quotidien, les grosses servent surtout de réserve de valeur, et 20 à 25 % de la valeur des billets en euros est détenue hors de la zone euro.

La consultation ferme le 21 septembre, la décision tombe vers la fin de l’année. Entre les deux, rien de ce qui touche au support lui-même ne passera par un vote : ni la date de mise en circulation, ni le plafond des paiements en espèces, ni l’architecture du support numérique qui avance en parallèle. Ce constat n’enlève rien à l’exercice, il le remet à sa place. En publiant dix images et une phrase sur l’accès à la monnaie publique, l’institution a documenté elle-même ce qu’elle estime devoir préserver.

Choisir un dessin prend deux minutes. Comprendre ce sur quoi on ne vote pas prend un peu plus longtemps, et c’est probablement le meilleur usage que l’on puisse faire de cette consultation.

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

Les billets en euros actuels vont-ils perdre leur valeur ?

Non. La BCE indique que les billets en euros des séries précédentes conserveront leur valeur et continueront de circuler parallèlement à la nouvelle série. Aucune date de retrait n’est annoncée, et aucune décision n’a encore été prise sur le moment ni la manière dont les nouveaux billets entreront en circulation.

Le vote des citoyens sur les nouveaux billets en euros est-il contraignant ?

Non. La décision finale appartient au Conseil des gouverneurs de la BCE, qui l’arrêtera vers la fin 2026 en tenant compte de trois éléments : les conclusions du jury du concours, une évaluation technique, et les résultats des deux enquêtes menées en parallèle. La consultation publique recueille des préférences, elle ne les convertit pas en décision.

Quand les nouveaux billets arriveront-ils en circulation ?

Aucune date n’est fixée. Le graphisme retenu sera d’abord affiné et testé, puis produit. La BCE écrit qu’il faudra plusieurs années après la décision, et qu’aucun choix n’a encore été arrêté sur le moment et la manière de la mise en circulation. Les six coupures actuelles (5, 10, 20, 50, 100 et 200 euros) devraient être conservées, de même que les formats et les couleurs dominantes.

L’euro numérique va-t-il remplacer les espèces ?

La position officielle est qu’il les compléterait sans les remplacer. La BCE écrit que les espèces conserveraient leur cours légal et coexisteraient avec l’euro numérique et les moyens de paiement électroniques privés. Un règlement européen destiné à inscrire le cours légal des espèces dans le droit, c’est-à-dire l’obligation faite aux commerçants de les accepter, a été proposé en juin 2023. Depuis le 8 juillet 2026, le Parlement, le Conseil et la Commission en négocient la version finale. Il n’est pas encore adopté, et tant qu’il ne l’est pas, cette obligation repose sur la jurisprudence et non sur un texte européen applicable.

Peut-on encore payer en espèces sans limite de montant ?

Non. L’article 80 du règlement européen (UE) 2024/1624 plafonne à 10 000 euros tout paiement en espèces effectué contre des biens ou des services, applicable à partir du 10 juillet 2027. Les États membres peuvent adopter des seuils inférieurs après consultation de la BCE, et plusieurs le font déjà.

Gros plan d'un papier de sécurité fictif en lumière rasante dorée : le guillochis gravé se réorganise vers la droite en une trame froide de points lumineux, illustrant le passage du support au porteur au support en registre

Vous payez de moins en moins en espèces. Et vous tenez de plus en plus à pouvoir le faire. Ces deux mouvements coexistent dans les enquêtes de la Banque centrale européenne, et ils éclairent ce qui s’est ouvert le 23 juillet : dix propositions de graphisme pour la prochaine série de billets, une consultation en ligne jusqu’au 21 septembre, et la première refonte complète des billets en euros depuis leur émission en 2002. Le vote porte sur des images. Ce qui engage votre rapport concret à la monnaie se décide ailleurs, sur un calendrier qui court jusqu’en 2029.

Le communiqué contient une phrase qui dit pourquoi l’institution refait ses billets maintenant. Elle n’est pas signée de la présidente, mais du membre du directoire chargé du dossier de l’euro numérique. C’est par là que j’entre.

Que propose exactement la consultation ?

Dix propositions présélectionnées, issues d’un concours ouvert à l’échelle de l’Union européenne. Plus de 1 200 dossiers reçus de graphistes, 25 d’entre eux invités à produire des propositions, puis un jury indépendant de 21 experts, nommés chacun par une banque centrale nationale de la zone euro, qui a retenu les dix finalistes. Les domaines représentés au jury sont le graphisme, la communication, les neurosciences et l’histoire.

Deux thèmes structurent ces propositions : « La culture européenne » et « Fleuves et oiseaux ». Les motifs, eux, ne datent pas de cette semaine. Ils ont été arrêtés le 31 janvier 2025, coupure par coupure. Pour le thème culturel : Maria Callas sur le 5 euros, Ludwig van Beethoven sur le 10, Marie Curie sur le 20, Miguel de Cervantes sur le 50, Léonard de Vinci sur le 100, Bertha von Suttner sur le 200. Pour le thème naturel : un oiseau européen par coupure au recto, du tichodrome au fou de Bassan, et une institution de l’Union au verso.

Depuis 2002, aucune personne réelle n’a jamais figuré sur un billet en euros. La précision compte, parce qu’un visage y figure pourtant déjà. La série en circulation est appelée série Europa parce que deux de ses signes de sécurité portent le portrait d’Europe, figure de la mythologie grecque dont l’image a été reprise d’un vase du Louvre. Le thème actuel, lui, repose sur des fenêtres, des portails et des ponts inspirés de styles architecturaux européens, tous stylisés, aucun réel. Un motif mythologique ou imaginaire n’engage aucun pays. Une personne réelle nommée, oui. Si le thème culturel l’emporte, ce serait une première pour la monnaie de la zone euro.

La consultation est ouverte jusqu’au 21 septembre à 23h59, dans les 24 langues officielles de l’Union, à toute personne disposant d’une connexion, quels que soient son âge, sa nationalité ou son pays de résidence. Les dix propositions sont désignées par une lettre de A à J attribuée au hasard, pour que le nom du graphiste n’oriente pas les réponses. L’enquête est anonyme.

Qui vote sur quoi, et qui décide de quoi ?

La consultation recueille des préférences. Elle ne les convertit pas en décision. La foire aux questions officielle l’écrit sans détour : la décision finale revient au Conseil des gouverneurs, qui tiendra compte des avis du public et des conseils des groupes d’experts. Trois éléments entreront dans cet arbitrage, et l’enquête publique n’en est qu’un : les conclusions du jury, une évaluation technique, et les résultats des deux enquêtes menées en parallèle, celle ouverte à tous et une seconde conduite par un cabinet indépendant sur un échantillon représentatif.

Un précédent documente la mécanique. En 2023, sept thèmes avaient été soumis au public. Trois préférences fortes en sont ressorties : la culture européenne, les fleuves, les oiseaux. Le Conseil des gouverneurs a alors fusionné les deux thèmes liés à la nature en un seul, afin de refléter les préférences exprimées « aussi largement que possible ». Le public a classé ; l’institution a recomposé, puis tranché à deux thèmes.

Le périmètre de la consultation, c’est l’apparence. Le support, son architecture et son calendrier relèvent de décisions prises ailleurs. Ce n’est ni un reproche ni une anomalie : le mandat d’une banque centrale n’est pas électif, et sa politique monétaire ne se soumet pas au vote. Le noter sert simplement à lire l’exercice pour ce qu’il est, et à regarder ensuite du côté où les choix engageants se prennent.

Pourquoi refaire les billets maintenant ?

Les justifications techniques sont explicites et parfaitement banales. Émettre périodiquement une nouvelle série permet de tirer parti des progrès techniques pour conserver une avance sur les faux-monnayeurs. Les nouveaux billets doivent aussi améliorer la facilité d’authentification et l’accessibilité, notamment pour les malvoyants, et réduire l’empreinte environnementale. La cadence habituelle est de dix à quinze ans entre deux séries : la première date de 2002, la deuxième a commencé à circuler en 2013.

Vient ensuite la phrase de fond, celle de Piero Cipollone, membre du directoire :

« Le nouveau graphisme des billets en euros s’inscrit dans le cadre d’un effort à long terme de l’Eurosystème visant à garantir que les espèces restent un moyen de paiement sûr, efficace et évocateur, en préservant l’accès de chacun à la monnaie publique et la liberté de choisir son moyen de paiement. »

Ce n’est pas une improvisation de communication. Le même responsable déclarait dès janvier 2025 que la nouvelle série se développait « parce que nous sommes engagés en faveur des espèces, maintenant et dans le futur ». Deux déclarations publiques à dix-huit mois d’intervalle, même signataire, même ligne.

Une déclaration officielle publiée n’est pas un acte juridique. Et le terme qui commande tout est le « cours légal ». Il paraît abstrait, il se décompose en trois effets que vous éprouvez au comptoir. Le commerçant doit accepter vos billets et ne peut pas les refuser par simple préférence : c’est l’acceptation obligatoire. Un billet de 50 euros règle 50 euros, sans décote ni frais pour avoir payé en liquide : c’est la valeur nominale. Et une fois les billets remis, vous ne devez plus rien et personne ne peut exiger un autre moyen : c’est le pouvoir libératoire.

Ces trois effets ne sont écrits dans aucun texte européen applicable. Le traité donne cours légal aux billets en euros sans dire ce que l’expression recouvre : ce sont des décisions de la Cour de justice de l’Union européenne qui l’ont précisé, complétées par une recommandation de la Commission de 2010. Une protection née de jugements se plaide au cas par cas, devant un juge, après coup. Un règlement européen, lui, s’applique directement, partout et à tous.

C’est l’objet du règlement relatif au cours légal des billets de banque et des pièces en euros, proposé par la Commission le 28 juin 2023. S’il était adopté, il écrirait ces trois effets dans le droit européen pour la première fois et déplacerait la charge de la preuve : un commerçant pourrait encore refuser vos espèces dans des cas précis, mais ce serait à lui de justifier son refus, pas à vous de le contester. Deux motifs resteraient recevables : un billet manifestement disproportionné, comme régler un café avec une coupure de 200 euros, ou l’absence de monnaie à rendre. Il prévoit aussi de surveiller les commerces qui excluent les espèces par avance, et de garantir un accès effectif aux billets.

Ce texte a franchi une étape le 8 juillet 2026, quinze jours avant l’annonce : la plénière du Parlement a autorisé l’ouverture des négociations finales. En clair : le Parlement, le Conseil où siègent les États membres, et la Commission négocient désormais la version définitive. Tant qu’ils ne sont pas d’accord, rien ne s’applique.

L’écart est daté, et vous pouvez le suivre. La BCE dit qu’elle tient aux espèces et le répète depuis dix-huit mois : c’est une intention. Le texte qui la transformerait en droit opposable est entré en négociation ce mois-ci, et il n’est pas adopté.

Ce que le billet fait, et que le reste ne fait pas

Trois couches se confondent souvent dans le mot « monnaie ». Une monnaie est d’abord un outil : elle déplace dans le temps et dans l’espace la représentation d’une valeur créée. Cet outil a besoin d’un support pour exister concrètement. Et ce support ne fonctionne que parce qu’un groupe l’accepte, ce qui en fait une convention. Les coquillages, l’or, le papier, l’écriture numérique : le support a changé plusieurs fois, l’outil non. Ce qui est soumis au vote relève de l’habillage du support. Ce qui se décide en parallèle relève du support lui-même.

Or le support papier possède une propriété que la Commission européenne formule mieux que je ne le ferais : les espèces sont « le seul moyen de paiement permettant des paiements directs en personne, avec règlement immédiat et sans intervention d’un tiers ou utilisation d’équipements électroniques ». Décomposons. Pas de compte à ouvrir. Pas d’appareil à posséder. Personne à qui demander l’autorisation au moment de l’échange. Et le règlement est définitif à l’instant où le billet change de main, sans réseau, sans électricité, sans délai.

Cette propriété a des bornes, et je préfère les nommer. À l’entrée, l’accès dépend d’une infrastructure : la Commission relève que la réduction des réseaux de distributeurs automatiques dans plusieurs États membres fait peser un risque sur l’accès aux espèces. À la sortie, le montant est plafonné : l’article 80 du règlement européen (UE) 2024/1624 limite à 10 000 euros tout paiement en espèces contre des biens ou des services, à partir du 10 juillet 2027, les États membres restant libres de fixer des seuils inférieurs.

Si vous détenez une réserve en billets, ces deux bornes vous concernent davantage que le dessin retenu : la première conditionne votre capacité à en obtenir, la seconde votre capacité à en dépenser en une fois. La liberté d’usage d’un billet ne dépend pas seulement de vous : elle dépend d’un réseau de distribution, de commerçants qui l’acceptent et d’un plafond légal. C’est là que se situe la différence entre posséder un support et pouvoir s’en servir. Garder la main sur cette différence suppose de suivre les deux bornes, pas le graphisme.

Deux supports, un seul émetteur

Pendant que les dix graphismes sont soumis au public, l’autre chantier avance. L’euro numérique serait, selon la BCE, « conservé sur un compte ouvert auprès de votre banque ou d’un intermédiaire public ». Le montant détenu par personne serait plafonné, afin d’éviter des sorties massives de dépôts bancaires, et il ne serait pas rémunéré. Sur la question qui revient le plus souvent, la réponse officielle est écrite noir sur blanc : l’euro numérique « ne serait jamais une monnaie programmable », même s’il pourrait permettre des paiements conditionnels, par exemple un règlement déclenché à la livraison d’un achat en ligne.

Je prends cette réponse pour ce qu’elle est : un engagement de conception, écrit et vérifiable. Et je la complète par une lecture d’architecture, qui ne prête aucune intention à personne. Un support au porteur circule sans qu’un registre enregistre son passage. Un support en compte suppose un registre, et un intermédiaire qui tient l’écriture. La question n’est pas ce que quelqu’un voudrait faire d’un support, mais ce que sa structure rend possible et ce qu’elle rend impossible. Les deux formes coexisteraient : la BCE écrit que les espèces conserveraient leur cours légal et continueraient d’exister aux côtés de l’euro numérique.

Le point à retenir tient en une ligne. Dans les deux cas, l’émetteur est le même : la banque centrale. C’est la même monnaie originelle, celle que l’institut d’émission crée par écriture, par opposition à la monnaie créée par les banques commerciales lorsqu’elles accordent un crédit. Ce qui change n’est donc pas l’émetteur, ni même la valeur. C’est le régime de détention : détention directe au porteur d’un côté, créance inscrite dans un registre et servie par des intermédiaires de l’autre. Deux régimes de détention pour une même monnaie, c’est un sujet de souveraineté financière avant d’être un sujet de graphisme.

Le calendrier des deux chantiers se lit alors d’un seul tenant. Décision sur le graphisme vers la fin 2026. Cadre législatif de l’euro numérique attendu au cours de 2026. Pilote en 2027. Plafond des paiements en espèces applicable le 10 juillet 2027. Première émission possible de l’euro numérique visée en 2029. Quant aux nouveaux billets, aucune décision n’est prise sur le moment ni la manière de leur mise en circulation, et il faudra plusieurs années après le choix du graphisme.

L’usage recule, l’attachement progresse

Les chiffres de l’étude SPACE 2024 de la BCE, consacrée aux habitudes de paiement dans la zone euro, disent deux choses en même temps. Aux points de vente, les espèces représentent 52 % des transactions en nombre, contre 59 % en 2022 et 72 % en 2019, et 39 % des montants. Le recul est net et régulier. Mais 62 % des consommateurs jugent important ou très important d’avoir la possibilité de payer en espèces, contre 60 % en 2022. Et 68 % des paiements de 5 euros ou moins se font toujours en liquide.

Graphique montrant le recul des paiements en espèces au point de vente dans la zone euro, de 72 % des transactions en 2019 à 52 % en 2024, alors que la part des consommateurs jugeant important d'avoir l'option espèces passe de 60 % à 62 %
Deux courbes qui divergent : l’usage des espèces au point de vente recule de vingt points en cinq ans, tandis que l’attachement à la possibilité de payer en espèces progresse légèrement. Données : BCE, étude SPACE 2024.

Ce qui recule, c’est l’usage courant. Ce qui progresse, c’est la valeur accordée à l’existence de l’option. Ce sont deux choses différentes, et la seconde explique mieux que la première pourquoi une institution investit dans un support qu’on utilise moins. Si vous faites partie de ces 62 %, votre position n’a rien de nostalgique : vous ne défendez pas un moyen de paiement, vous défendez une possibilité de repli. La structure de la circulation le confirme : les petites et moyennes coupures servent aux paiements du quotidien, les grosses servent surtout de réserve de valeur, et 20 à 25 % de la valeur des billets en euros est détenue hors de la zone euro.

La consultation ferme le 21 septembre, la décision tombe vers la fin de l’année. Entre les deux, rien de ce qui touche au support lui-même ne passera par un vote : ni la date de mise en circulation, ni le plafond des paiements en espèces, ni l’architecture du support numérique qui avance en parallèle. Ce constat n’enlève rien à l’exercice, il le remet à sa place. En publiant dix images et une phrase sur l’accès à la monnaie publique, l’institution a documenté elle-même ce qu’elle estime devoir préserver.

Choisir un dessin prend deux minutes. Comprendre ce sur quoi on ne vote pas prend un peu plus longtemps, et c’est probablement le meilleur usage que l’on puisse faire de cette consultation.

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

Les billets en euros actuels vont-ils perdre leur valeur ?

Non. La BCE indique que les billets en euros des séries précédentes conserveront leur valeur et continueront de circuler parallèlement à la nouvelle série. Aucune date de retrait n’est annoncée, et aucune décision n’a encore été prise sur le moment ni la manière dont les nouveaux billets entreront en circulation.

Le vote des citoyens sur les nouveaux billets en euros est-il contraignant ?

Non. La décision finale appartient au Conseil des gouverneurs de la BCE, qui l’arrêtera vers la fin 2026 en tenant compte de trois éléments : les conclusions du jury du concours, une évaluation technique, et les résultats des deux enquêtes menées en parallèle. La consultation publique recueille des préférences, elle ne les convertit pas en décision.

Quand les nouveaux billets arriveront-ils en circulation ?

Aucune date n’est fixée. Le graphisme retenu sera d’abord affiné et testé, puis produit. La BCE écrit qu’il faudra plusieurs années après la décision, et qu’aucun choix n’a encore été arrêté sur le moment et la manière de la mise en circulation. Les six coupures actuelles (5, 10, 20, 50, 100 et 200 euros) devraient être conservées, de même que les formats et les couleurs dominantes.

L’euro numérique va-t-il remplacer les espèces ?

La position officielle est qu’il les compléterait sans les remplacer. La BCE écrit que les espèces conserveraient leur cours légal et coexisteraient avec l’euro numérique et les moyens de paiement électroniques privés. Un règlement européen destiné à inscrire le cours légal des espèces dans le droit, c’est-à-dire l’obligation faite aux commerçants de les accepter, a été proposé en juin 2023. Depuis le 8 juillet 2026, le Parlement, le Conseil et la Commission en négocient la version finale. Il n’est pas encore adopté, et tant qu’il ne l’est pas, cette obligation repose sur la jurisprudence et non sur un texte européen applicable.

Peut-on encore payer en espèces sans limite de montant ?

Non. L’article 80 du règlement européen (UE) 2024/1624 plafonne à 10 000 euros tout paiement en espèces effectué contre des biens ou des services, applicable à partir du 10 juillet 2027. Les États membres peuvent adopter des seuils inférieurs après consultation de la BCE, et plusieurs le font déjà.

Laurent Blasco, fondateur de Monnaies & Libertés

Laurent Blasco

Ex-chirurgien | Fondateur de Monnaies & Libertés | J’enseigne l’art de maîtriser son capital

Ancien chirurgien orthopédique, Laurent aide aujourd’hui les particuliers à comprendre la monnaie, les marchés et l’investissement pour reprendre le contrôle de leur capital à l’ère de Bitcoin.