À gauche, la tour de verre de la Banque centrale européenne à Francfort au crépuscule, au bord du Main ; au centre, un jeton numérique doré ; à droite, la porte ronde d'un coffre de banque, la chaîne qui reliait le jeton au coffre rompue net

Si vous détenez un stablecoin agréé en Europe, une partie de l’argent qui le garantit dort dans une banque. On le lit comme une sécurité. Les banques centrales de l’Union y voient aussi un risque : cette adresse peut faire passer une crise de la banque au jeton, et du jeton à la banque.

L’essentiel

Ce fil continue chaque dimanche à 9 h dans La Lettre : une lecture par semaine pour garder la main sur votre capital.

Où dort l’argent d’un stablecoin ?

Un stablecoin est un jeton qui promet de valoir un euro ou un dollar. Vous le rendez à l’émetteur, il vous doit cette somme, sans décote, quand vous le demandez : ce droit est une créance. En Europe, ce jeton adossé à une seule monnaie s’appelle un jeton de monnaie électronique. Pour honorer ces créances, l’émetteur garde une réserve, les fonds reçus en échange des jetons. L’article 54 du règlement MiCA veut qu’au moins 30 % en soient toujours déposés en banque.

On imagine un coffre. Ce n’en est pas un. Un dépôt bancaire n’est pas un billet rangé à votre nom : c’est un prêt consenti à la banque. Elle s’en sert, et le déposant ne détient qu’une créance sur elle. Votre jeton repose donc sur deux promesses empilées : celle de l’émetteur envers vous, celle de la banque envers l’émetteur. C’est un étage de plus dans la façon dont la monnaie est créée et tenue par les banques.

Que s’est-il passé avec l’USDC en mars 2023 ?

Vendredi 10 mars 2023, Silicon Valley Bank est placée sous administration après une ruée de ses déposants. À 22 heures, Circle, l’émetteur de l’USDC, annonce qu’il ne peut pas retirer la part de ses réserves déposée chez elle. C’était environ 8 % du total, selon une note de la Réserve fédérale. Ces dépôts n’étaient pas assurés.

Le week-end, les remboursements sont presque à l’arrêt, les porteurs vendent, et le jeton s’échange jusqu’à 86 cents. Dimanche soir, le Trésor américain, la Réserve fédérale et l’assureur des dépôts annoncent que tous les déposants pourront être servis. Lundi, Circle rembourse de nouveau et l’USDC retrouve le dollar.

Le jeton n’avait rien fait. Sa banque, si. L’épisode est cité par le Système européen de banques centrales (SEBC), qui réunit la Banque centrale européenne et les banques centrales nationales de l’Union. Pour lui, la contagion peut aller de la banque au jeton.

Pourquoi la contagion marche-t-elle dans les deux sens ?

Retournez la scène. Des porteurs perdent confiance et demandent tous à être remboursés. L’émetteur doit alors retirer vite ses dépôts, écrit le SEBC. Si ces dépôts pèsent lourd dans les ressources d’une banque, c’est elle qui risque de manquer de liquidités.

Pour faire face, la banque garde des actifs faciles à vendre, et le ratio de liquidité fixe combien. Il suppose que les dépôts d’un émetteur de stablecoins peuvent partir en totalité : pour la banque, ces ressources sont moins stables.

Le document reconnaît qu’un dépôt remboursable à vue sert de coussin. Mais il relève que la règle actuelle peut être remplie avec des dépôts à terme, bloqués jusqu’à leur échéance. La règle dit où l’argent doit dormir, pas s’il se réveillera à temps.

Par quoi les banques centrales veulent-elles remplacer la règle ?

Par une horloge. Le SEBC propose d’exiger une part minimale de la réserve qui arrive à échéance en un jour ouvré, et une autre en cinq. Comme point de départ, il reprend les projets de normes de l’Autorité bancaire européenne, que la Commission n’a pas encore approuvés. Pour un jeton significatif, parmi les plus gros, 40 % à un jour et 60 % à cinq jours ; pour les autres, 20 % et 30 %. Le document évoque pour cela des prêts d’une nuit garantis par des titres et des bons du Trésor à quelques mois.

Voici la lecture que je retiens : la proposition protège la banque autant que le porteur. Une réserve en bons du Trésor ne se retire d’aucun guichet bancaire. Le canal direct se réduit ; le risque se déplace vers la vente des titres, le cas échéant sous leur valeur. Revers noté par le SEBC : hors des comptes, ces réserves pourraient d’abord réduire les dépôts bancaires.

Qu’est-ce que cela change pour vous aujourd’hui ?

Rien, pour l’instant. C’est une réponse à une consultation, la phase où la Commission recueille des avis avant de décider si elle propose un texte. Son document ne constitue ni une position définitive ni une proposition formelle.

La même logique vaut pour le rendement : la monnaie électronique est, écrit le SEBC, « destinée à effectuer des paiements et non à épargner ». MiCA interdit déjà d’en verser des intérêts, et le SEBC voudrait l’étendre au prêt, à l’emprunt et au jalonnement (jetons bloqués contre rémunération).

Pour le porteur, ce qui compte au-delà de l’agrément est la composition de la réserve quand l’émetteur la publie : la part en dépôts, le nombre de banques, les échéances. Savoir sur qui repose votre créance, puis celle de l’émetteur, fait partie de reprendre le contrôle de son capital.

MiCA s’était donné une règle d’adresse : une part de la réserve en banque. Mars 2023 a montré ce que vaut une adresse quand la banque ferme un vendredi. Les banques centrales proposent de regarder l’horloge. Le jour où les porteurs se présentent tous ensemble, une réserve vaut ce qu’elle rend dès le premier jour ouvré.

Les évolutions monétaires, les marchés, et la psychologie qui permet de les traverser : c’est ce que propose la newsletter hebdomadaire Monnaies & Libertés. Elle s’adresse à celles et ceux qui veulent garder la main.

Mise à jour du 28 septembre 2026 : la réserve protège le remboursement au pair, pas un revenu, et l’article 50 de MiCA interdit à l’émetteur comme au prestataire de verser un intérêt sur un stablecoin. Une fintech agréée par l’AMF affiche pourtant un objectif de rendement de 5,50 %, tiré selon elle de parts de pools de liquidité. Notre analyse : Stablecoins à 5,5 % : ce que l’agrément MiCA ne couvre pas.

Mise à jour du 9 octobre 2026 : le 8 octobre, l’ESMA a invoqué les protections que MiCA impose à l’émetteur, dont le droit au remboursement et les réserves, pour écrire que les prestataires agréés ne devraient plus fournir aucun service sur les stablecoins non conformes, garde comprise. Elle attend la résorption des positions existantes au plus tard le 8 janvier 2027. Notre analyse : Stablecoins non conformes : l’ESMA vise aussi la garde de vos jetons.

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

Les réserves d’un stablecoin agréé MiCA déposées en banque protègent-elles le porteur ?
En partie seulement. Le règlement européen MiCA exige qu’au moins 30 % des fonds reçus par l’émetteur soient déposés en banque. Il prévoit 60 % pour les jetons significatifs. Un dépôt remboursable à vue sert de coussin quand les remboursements affluent, mais il reste une créance sur la banque. Dans sa réponse de septembre 2026 à la Commission, le Système européen de banques centrales écrit que ce lien peut propager une crise dans les deux sens. Il cite mars 2023 : l’USDC, dont environ 8 % des réserves étaient bloquées chez Silicon Valley Bank, est alors tombé jusqu’à 86 cents. Il propose d’exiger à la place une part de réserves disponible en un et en cinq jours ouvrés. C’est une position, pas un texte.

Les banques centrales européennes veulent-elles interdire les rendements sur les stablecoins ?
Le versement d’intérêts est déjà interdit par l’article 50 du règlement MiCA. L’interdiction vise l’émetteur d’un jeton de monnaie électronique et les prestataires de services sur crypto-actifs. Le Système européen de banques centrales, dans sa réponse de septembre 2026, estime qu’elle devrait aussi couvrir le prêt, l’emprunt et le jalonnement, aujourd’hui non réglementés. Il vise aussi les formes indirectes, comme certains programmes de fidélité. Son motif : la monnaie électronique sert à payer, non à épargner. La Commission n’a encore proposé aucun texte.

Laurent Blasco, fondateur de Monnaies & Libertés

Laurent Blasco

Fondateur de Monnaies & Libertés

Laurent Blasco accompagne les médecins dans leurs décisions financières. Ancien chirurgien orthopédique au CHU de Nice, il connaît leur métier de l’intérieur. Il se consacre aux marchés depuis 2021 et a fondé Monnaies & Libertés en 2023 pour décrypter les grandes classes d’actifs, comme les actions, les obligations ou les crypto-actifs, sans jamais oublier la psychologie des foules.