Tour de la Banque centrale européenne à Francfort en fin de journée, double façade de verre incurvée éclairée par le soleil, esplanade et skyline bancaire en arrière-plan.

Non, et la Banque centrale européenne vient d’expliquer pourquoi. Le 28 août, au symposium de Jackson Hole, Isabel Schnabel, membre de son directoire, a énoncé les deux conditions d’une monnaie de règlement. Un actif de règlement doit être sûr. Et son offre doit pouvoir augmenter au moment où la demande de liquidité augmente. Un jeton stable, ou stablecoin, est adossé à des actifs et censé valoir toujours la même chose. Il peut remplir la première condition. Il n’a, dit-elle, aucune capacité autonome de remplir la seconde.

Il est question du règlement de gros, entre banques, dépositaires de titres et chambres de compensation. Ce n’est pas l’euro numérique de détail, projet distinct, destiné au grand public.

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Que doit savoir faire une monnaie de règlement ?

Nos systèmes monétaires reposent sur deux étages. Au premier, la banque centrale émet la monnaie centrale : les réserves que les banques détiennent auprès d’elle et utilisent pour se régler entre elles. Au second, les banques commerciales émettent les euros de nos comptes. Ces euros circulent à parité avec les réserves. Cette parité tient l’ensemble.

Si les institutions se règlent en monnaie centrale, c’est que son émetteur se tient hors de la hiérarchie du crédit privé. Elle ne porte ni risque de crédit, ni risque de liquidité. Voilà la première condition. Schnabel concède qu’un jeton bien conçu, adossé à des titres d’État à taux variable, peut la remplir presque parfaitement.

La seconde condition est moins intuitive, et elle se lit souvent de travers. Un émetteur de jetons stables peut parfaitement en mettre davantage en circulation, dès qu’un client lui apporte des euros de plus. Ce qu’il ne peut pas faire, c’est créer la réserve placée derrière. Son bilan ne grossit que si quelqu’un lui apporte de la monnaie. Celui d’une banque centrale grossit parce qu’elle en décide.

Tokeniser n’est donc pas créer. L’émetteur transforme en jeton une monnaie qui existait déjà, sans ajouter de pouvoir d’achat au total. Cette distinction entre créer de la monnaie et en changer la forme est le pivot de notre système monétaire. Elle explique pourquoi une plateforme privée ne remplace pas une banque centrale quand la liquidité se tend.

Pourquoi cette question a déjà provoqué une panique bancaire

Schnabel ne présente pas cette contrainte comme une nouveauté. Elle la rattache au système bancaire américain d’avant 1913. La monnaie en circulation y était adossée aux titres d’État détenus par les banques. L’adossement était la garantie. Il était aussi le plafond.

Quand la demande de liquidité montait brutalement, l’offre ne suivait pas. Les tensions saisonnières dégénéraient en paniques, dont celle de 1907. C’est cette impossibilité d’élargir l’offre qui a motivé le Federal Reserve Act de 1913. Les États-Unis se sont dotés d’une banque centrale parce que leur monnaie était garantie d’une façon qui l’empêchait d’être élastique. Schnabel range explicitement le jeton stable dans cette famille : adossé à des titres publics à court terme, il retrouve en 2026 la contrainte que 1913 avait levée.

Ce que ce critère dit à qui détient des jetons stables

Un particulier demande à sa monnaie d’être acceptée et convertible, pas d’être élastique. Le critère ne descend donc pas jusqu’à lui. Une autre propriété, en revanche, traverse les deux étages.

Schnabel nomme cette propriété en examinant une architecture concurrente : le compte omnibus. Dans ce modèle, un intermédiaire privé dépose des réserves auprès de la banque centrale, puis émet en face des jetons sur un registre. Ces jetons, écrit-elle, ne sont pas une créance directe sur la banque centrale. Ce sont des créances de droit privé. Leur valeur dépend de la solidité opérationnelle, financière et juridique de l’intermédiaire.

Un étage plus bas, c’est exactement ce que détient un particulier. Si vous avez des jetons stables, vous avez une créance sur une entreprise, honorée par la vente des actifs qu’elle détient en réserve. En temps normal, la différence ne se voit pas : le jeton s’échange à parité, la conversion se fait. Elle apparaît le jour où beaucoup demandent la conversion en même temps, et où il faut vendre pour payer. Savoir sur qui porte sa créance est une brique élémentaire de la souveraineté financière.

Schnabel ne conclut pas à l’inutilité des jetons stables. Elle les décrit comme des compléments de la monnaie centrale, pas comme des substituts. Bien conçus et régulés, ils élargissent selon elle la gamme des instruments de paiement. Son critère écarte un usage précis : celui d’actif de règlement final.

Ce que la BCE met en service en septembre

La BCE avait déjà posé sa doctrine sur les jetons stables. Cette fois, elle passe à l’acte. Sa plateforme Pontes doit entrer en service au troisième trimestre 2026, selon la page que la BCE consacre au projet. Au pupitre le 28 août, Schnabel le situait au mois suivant : septembre. Pontes relie aux services TARGET les plateformes de marché en registre distribué, c’est-à-dire des livres de comptes tenus simultanément par plusieurs acteurs. TARGET règle aujourd’hui les paiements de gros en euro. Pontes y ajoute une plateforme exploitée par la BCE et les banques centrales de la zone euro.

Sous le compte omnibus, selon les mots de Schnabel, la banque centrale resterait une contrepartie de bilan passive et un gardien des conditions d’accès. Avec Pontes, elle tient elle-même le registre. C’est la différence entre soutenir une infrastructure et l’exploiter. Au lancement, la finalité juridique du volet espèces reste ancrée dans TARGET2 : le règlement ne devient définitif qu’une fois l’opération bouclée dans ce système.

Qui paie l’élasticité ?

Entre la panique de 1907 et le Federal Reserve Act, il s’est écoulé six ans. Ces six années n’ont pas établi qu’une monnaie privée soit mauvaise. Elles ont établi qu’un système de règlement a besoin d’un acteur capable de créer la liquidité qui manque, au moment où elle manque. Elles n’ont pas dit qui paie cette capacité.

Le 16 octobre 1907, deux spéculateurs, F. Augustus Heinze et Charles W. Morse, échouent à accaparer le titre de la société minière United Copper. Les banques qui leur sont liées subissent des retraits. La panique gagne les sociétés de fiducie, et le blocage devient général. La crise que la banque centrale a été créée pour absorber est née d’une opération privée ratée.

Créer la liquidité qui manque, c’est mettre en circulation une monnaie qui n’existait pas la veille. Cette capacité engage le pouvoir d’achat de tous les détenteurs de la devise, sans qu’aucun ait été consulté. Celui qui a provoqué la tension n’est pas celui qui paie. Une large part de cette liquidité est prêtée contre garantie, puis reprise. L’engagement, lui, ne se reprend pas.

Les deux architectures ne répartissent pas la note de la même façon. Si un émetteur de jetons stables ne suit pas, la perte s’arrête à ceux qui détenaient ses jetons, un ensemble identifié qui avait choisi d’y être. Avec la monnaie centrale, elle se répartit sur tous les utilisateurs de la devise, y compris ceux qui n’ont jamais approché l’établissement défaillant. Ce n’est pas un progrès, c’est un arbitrage sur l’identité du payeur. La BCE a déjà décidé de ne pas laisser cette place vacante. Son discours ne dit pas qui paie.

Les évolutions monétaires, les marchés, et la psychologie qui permet de les traverser : c’est ce que propose la newsletter hebdomadaire Monnaies & Libertés. Elle s’adresse à celles et ceux qui veulent garder la main.

Mise à jour du 4 septembre 2026 : le calendrier propre de l’euro numérique de détail, évoqué plus haut, n’a rien de commun avec celui de Pontes. La BCE le conditionne à l’adoption du règlement au cours de 2026, avec un projet pilote de douze mois programmé au second semestre 2027 et une émission possible courant 2029. Les jalons fermes et ceux qui restent conditionnels sont posés dans notre Euro numérique : les vraies dates du calendrier 2026-2029.

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

Qu’est-ce que la monnaie de banque centrale, et en quoi un stablecoin en diffère-t-il ?

La monnaie de banque centrale, ou monnaie centrale, désigne les réserves que les banques détiennent auprès de leur banque centrale. Elle sert de règlement final entre institutions financières et ne porte ni risque de crédit, ni risque de liquidité. Un jeton stable est une créance sur un émetteur privé, adossée à des actifs que celui-ci détient. La différence ne porte pas sur la qualité de l’adossement, mais sur l’identité du débiteur.

Qui paie quand une banque centrale crée de la liquidité en urgence ?

La banque centrale met en circulation une monnaie qui n’existait pas auparavant, sans la prélever sur personne au moment où elle la crée. Le coût se répartit sur l’ensemble des détenteurs de la devise, sous forme de dilution du pouvoir d’achat. Il est indépendant de leur lien éventuel avec l’établissement à l’origine de la tension. Une part de cette liquidité est prêtée contre garantie puis reprise, mais la capacité d’intervenir reste engagée en permanence.

Le projet Pontes de la BCE est-il l’euro numérique ?

Non. Pontes est une plateforme de règlement de gros, réservée aux professionnels : entités ayant accès à TARGET, dépositaires centraux de titres, chambres de compensation et établissements agréés. L’euro numérique de détail est un projet distinct, destiné au grand public, avec son propre calendrier. La BCE prévoit le lancement initial de Pontes au troisième trimestre 2026, et Schnabel l’a situé en septembre.

Laurent Blasco, fondateur de Monnaies & Libertés

Laurent Blasco

Ex-chirurgien | Fondateur de Monnaies & Libertés | J’enseigne l’art de maîtriser son capital

Ancien chirurgien orthopédique, Laurent aide aujourd’hui les particuliers à comprendre la monnaie, les marchés et l’investissement pour reprendre le contrôle de leur capital à l’ère de Bitcoin.