
À partir du 1er août 2026, Trump Media vend aux sociétés de trading algorithmique un flux qui leur livre les publications des comptes les mieux classés de Truth Social en quelques millisecondes. L’entreprise ne publie aucun tarif. Les prix évoqués en démarchage vont jusqu’à 100 000 dollars par mois. Vendre un flux rapide n’a rien de neuf. Ce qui est neuf, c’est ce qui est vendu : la parole d’un chef d’État en exercice, par une société dont il est le principal actionnaire.
« Les marchés bougent déjà sur les publications de Truth Social », déclare le directeur général par intérim Kevin McGurn dans le communiqué. L’entreprise n’y voit pas un risque à encadrer, mais un actif à valoriser.
Que vend exactement Trump Media à partir du 1er août ?
Le communiqué du 16 juillet 2026 décrit le produit. Une interface de programmation (en anglais application programming interface, abrégé en API) est un canal entre deux logiciels. L’un se branche sur l’autre et récupère ses données, sans qu’un humain consulte un écran. Truth API est un flux de ce type, vendu sous licence aux entreprises. Il transmet les publications des comptes les mieux classés « en quelques millisecondes », dans un format lisible par machine. Couverture continue, archive remontant à 2022.
La clientèle visée est nommée : les sociétés de trading haute fréquence. Elles passent des ordres automatisés en très grand nombre et à très grande vitesse, et cherchent leur profit dans des écarts de prix minuscules et brefs. L’émetteur les décrit comme « les plus affectées par le coût d’un délai dans l’information ». Pour elles, quelques millisecondes ne sont pas un confort. C’est le métier.

Le communiqué officiel ne mentionne aucun prix. Le chiffre de 100 000 dollars par mois vient de propositions faites à des clients potentiels et rapportées par la presse. C’est un plafond de démarchage, pas une grille publiée. Le communiqué ne donne pas non plus de nombre de comptes : il parle des comptes les mieux classés. Ce sont les dix comptes les plus en vue, selon la presse. Le compte du président américain est le plus suivi de la plateforme, avec 12,9 millions d’abonnés à la mi-juillet. Il sert de canal à des annonces de politique commerciale, douanière ou militaire.
Le 21 juillet, le représentant Ritchie Torres a écrit au président de la SEC Paul Atkins pour lui demander d’examiner le dispositif avant son lancement. Il y écrit qu’il existe « une différence fondamentale entre une plateforme sociale qui concède sous licence des données ordinaires et une société substantiellement détenue par le président en exercice qui vend à des opérateurs sophistiqués un accès plus rapide à ses annonces de politique publique susceptibles de déplacer les marchés ». Cette lettre est une demande, pas une procédure. Aucune enquête n’est ouverte à ce jour. Le régulateur n’a pas confirmé examiner le dossier. Des responsables politiques ont parlé de délit d’initié : c’est une prise de position, pas une qualification juridique.
Vendre quelques millisecondes d’avance, est-ce vraiment nouveau ?
Non. Ces dispositifs existent depuis longtemps, et ils sont légaux.
En mars 2014, le procureur général de l’État de New York publiait un inventaire de ces pratiques. La colocation, qui permet d’installer ses serveurs à l’intérieur même des lieux de négociation. La vente de bande passante supplémentaire. Les câbles de connexion ultra-rapides. Les flux directs de données de prix et de volumes. Il donnait un nom à l’ensemble : l’initié 2.0.
Un précédent porte plus précisément sur la vente d’une avance de temps. Le 8 juillet 2013, ce même procureur obtenait de Thomson Reuters l’arrêt d’une pratique. La société vendait à un petit groupe de clients, surtout des sociétés de trading haute fréquence, l’indice de confiance des consommateurs de l’Université du Michigan deux secondes avant ses autres abonnés. Deux secondes, sur un des indicateurs les plus suivis du pays. La pratique était contractuelle et rémunérée. Elle a cessé sous la pression du régulateur, sans qu’aucun tribunal ait tranché. D’autres ont suivi : agences de communiqués, diffuseurs de données.
En deux ans, ce régulateur a démonté les dispositifs qui vendaient une avance de temps sur des informations capables de déplacer les prix. Ce qui revient le 1er août 2026 est donc une vieille pratique, sur une source nouvelle.
La diffusion simultanée n’a d’ailleurs jamais vraiment existé en ligne. Truth Social fonctionne sur une dérivée du logiciel Mastodon et expose des points d’entrée techniques. Des outils tiers, dont un client développé dans le milieu académique, récupèrent depuis des années les publications par programme. Ce qui change au 1er août n’est pas l’accès machine. C’est sa mise sous licence et sa hiérarchisation par le prix.

Ce qui change vraiment : la source, pas la facture
Dans tous ces précédents, l’information vendue était une donnée statistique, un communiqué d’entreprise, un flux de prix. Un objet économique, produit par un institut, une société cotée ou une place de marché.
Ici, l’objet vendu est la parole publique d’un dirigeant en exercice. Le vendeur est une entreprise privée dont ce dirigeant détient environ 41 % du capital, selon la lettre adressée au régulateur. La détention passe par un trust révocable : une structure anglo-saxonne dont le fondateur peut reprendre à tout moment les biens qu’il y a placés. Le mécanisme économique est celui de 2013. Le statut de la source, non.
La différence est réelle. Une donnée statistique paraît à heure fixe, selon un calendrier connu, produite par une institution sans intérêt au mouvement de prix qu’elle provoque. Une annonce de politique publique n’obéit à aucun calendrier. Elle tombe quand son auteur le décide. Et son auteur n’est pas neutre à l’égard du marché qu’elle déplace. Reste la frontière entre parole publique, plateforme privée et avantage marchand. Je la pose, je ne la tranche pas. Le droit ne l’a pas tranchée non plus.
La nature de la marchandise, elle, est claire. Ce qui est vendu n’est pas une information secrète, c’est une avance légale sur une information qui va devenir publique. Personne n’achète un contenu que les autres n’auront jamais. On achète le fait de l’avoir en premier, pendant l’intervalle où le prix n’a pas encore bougé. C’est tout l’objet du produit.
Est-ce que quelques millisecondes changent quelque chose pour vous ?
Le chiffre de 100 000 dollars par mois impressionne, mais il ne dit rien seul. Pour une société de trading haute fréquence, il se juge sur deux choses : la fréquence des publications capables de déplacer un prix, et l’ampleur du mouvement qu’elles déclenchent. Si ces épisodes sont rares, l’abonnement est cher. S’ils sont réguliers et amples, il est dérisoire. Un coût ne se juge jamais dans l’absolu, toujours rapporté à ce qu’il achète.
J’en ai documenté un ici même. En mai 2026, le rejet de la contre-proposition iranienne s’est étalé sur trois jours : une publication sur la plateforme le 10, une intervention dans le Bureau ovale le 11, des indications de la Maison-Blanche le 12. Le Brent a franchi 107 dollars au terme de cette séquence, que j’avais analysée à ce moment-là. L’acheteur du flux aurait eu l’avance sur le premier des trois signaux. Cette avance est réelle : elle vaut sur tous ceux qui suivent les autres canaux, ou qui les suivent plus lentement. Mais cette avance ne porte plus sur l’événement. Elle porte sur un canal parmi d’autres, et son ampleur dépend de l’écart entre les canaux, pas du produit vendu.
Reste votre horizon. Un opérateur qui prend des positions dans la journée est en concurrence directe avec celui qui achète le flux : quelques millisecondes séparent son ordre de celui de la machine. Un investisseur qui construit une position sur dix ou quinze ans n’est en concurrence avec personne sur ce terrain. La valeur qu’il vise ne se joue pas dans cet intervalle. La question n’est pas de savoir si vous pouvez acheter cette avance. Elle est de savoir si votre horizon la rend pertinente.
Ce que le graphique montre, et ce qu’il ne montre pas
Reste la question des traces. Quand un opérateur agit sur une information que le public n’a pas encore, son action laisse une empreinte. Dans les volumes échangés, dans la structure des mouvements de prix, dans le rythme des transactions. Je l’ai développé quand la SEC a proposé de réduire la fréquence des publications trimestrielles.
Lire les traces ne rétablit pas l’égalité, cela donne un autre terrain. Une empreinte se lit après coup, jamais avant. Elle ne distingue pas à coup sûr un mouvement informé d’un simple bruit de marché. Et elle ne compense pas une avance de quelques millisecondes sur un événement extérieur au marché : quand le flux livre l’information à la machine, il n’y a pas d’empreinte antérieure à lire. L’information et le mouvement arrivent ensemble.
Ce que l’observation des prix permet est plus modeste. Elle donne une méthode de décision qui ne dépend pas d’être le premier informé. Elle déplace la question : non plus « comment obtenir l’information avant les autres », mais « comment décider avec ce qui est disponible ». Un déplacement, pas une réparation.
C’est la première marche pour reprendre le contrôle de son capital : cesser de disputer une course perdue d’avance, et choisir celle qui se joue sur son propre horizon. Aucun particulier n’achètera ces millisecondes. Tout particulier peut choisir la durée sur laquelle il engage son argent.
Un précédent qu’on avait rangé
Il y a treize ans, vendre deux secondes d’avance sur un indice de confiance a suffi à faire intervenir un régulateur. La pratique a cessé en quelques jours. Le dispositif était pourtant légal, contractuel, assumé. Il heurtait une idée simple : une information qui déplace les prix ne devrait pas arriver chez certains avant les autres contre paiement. Cette idée n’est entrée dans aucune loi. Elle a tenu par la pression, puis on l’a rangée.
Le 1er août, le même mécanisme revient sur une source d’un tout autre statut. Cette fois, il s’annonce dans un communiqué, avec une date, une clientèle cible et un argumentaire de revenus récurrents. Le produit n’est peut-être pas le plus intéressant de ce dossier. C’est qu’il se lance au grand jour.
Le mandat en cours s’achève le 20 janvier 2029. Que vaudra alors un flux vendu sur la parole d’un chef d’État, quand cette parole ne sera plus celle d’un chef d’État en exercice ? Si l’abonnement perd sa valeur ce jour-là, c’est bien le statut qui était vendu, et pas la vitesse. S’il la garde, c’est qu’on vendait autre chose depuis le début. Aucune des deux réponses n’est écrite. Se poser ce genre de questions chaque semaine, à froid plutôt que dans l’urgence, c’est ce que propose la newsletter hebdomadaire Monnaies & Libertés à celles et ceux qui veulent garder la main.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
FAQ
Qu’est-ce que Truth API concrètement ?
C’est un flux de données payant, lancé le 1er août 2026 par Trump Media, qui livre à des clients professionnels les publications des comptes les mieux classés de Truth Social en quelques millisecondes, dans un format exploitable par des programmes informatiques. Le communiqué officiel désigne comme cible les sociétés de trading haute fréquence et algorithmique.
Est-ce que c’est un délit d’initié ?
Aucune autorité ne l’a qualifié ainsi. Des responsables politiques ont employé ce terme, mais c’est une prise de position, pas une qualification juridique. Un délit d’initié suppose l’usage d’une information privilégiée non publique. Ici, ce qui est vendu est une avance de quelques millisecondes sur une information destinée à devenir publique. Un élu a demandé au régulateur américain d’examiner le dispositif le 21 juillet 2026, mais cette saisine est une demande et aucune enquête n’est ouverte à ce jour.
Combien coûte l’accès à ce flux ?
Trump Media n’a publié aucun tarif. Le chiffre de 100 000 dollars par mois provient de propositions faites à des clients potentiels et rapportées par la presse ; il s’agit d’un montant maximum évoqué en démarchage, pas d’un prix de grille confirmé par l’entreprise.
Est-ce la première fois qu’on vend une avance de quelques instants sur une information de marché ?
Non. En 2013, Thomson Reuters vendait à des sociétés de trading haute fréquence un accès à l’indice de confiance des consommateurs de l’Université du Michigan deux secondes avant ses autres abonnés, avant d’y renoncer sous la pression du procureur général de l’État de New York. Les lieux de négociation vendent par ailleurs, légalement, de la proximité physique et des flux de données directs. La nouveauté de 2026 tient à la nature de la source vendue, pas au principe de facturer la vitesse.
Un particulier qui investit à long terme est-il désavantagé par ce dispositif ?
Sur l’horizon qui le concerne, non. L’avantage acheté se mesure en millisecondes et se consomme dans l’intervalle où le prix n’a pas encore intégré l’information. Un investisseur dont la thèse se déroule sur plusieurs années ne joue pas sur ce terrain. La question de la latence concerne les opérateurs de très court terme, pas ceux dont l’horizon se compte en années.
Pour approfondir :

À partir du 1er août 2026, Trump Media vend aux sociétés de trading algorithmique un flux qui leur livre les publications des comptes les mieux classés de Truth Social en quelques millisecondes. L’entreprise ne publie aucun tarif. Les prix évoqués en démarchage vont jusqu’à 100 000 dollars par mois. Vendre un flux rapide n’a rien de neuf. Ce qui est neuf, c’est ce qui est vendu : la parole d’un chef d’État en exercice, par une société dont il est le principal actionnaire.
« Les marchés bougent déjà sur les publications de Truth Social », déclare le directeur général par intérim Kevin McGurn dans le communiqué. L’entreprise n’y voit pas un risque à encadrer, mais un actif à valoriser.
Que vend exactement Trump Media à partir du 1er août ?
Le communiqué du 16 juillet 2026 décrit le produit. Une interface de programmation (en anglais application programming interface, abrégé en API) est un canal entre deux logiciels. L’un se branche sur l’autre et récupère ses données, sans qu’un humain consulte un écran. Truth API est un flux de ce type, vendu sous licence aux entreprises. Il transmet les publications des comptes les mieux classés « en quelques millisecondes », dans un format lisible par machine. Couverture continue, archive remontant à 2022.
La clientèle visée est nommée : les sociétés de trading haute fréquence. Elles passent des ordres automatisés en très grand nombre et à très grande vitesse, et cherchent leur profit dans des écarts de prix minuscules et brefs. L’émetteur les décrit comme « les plus affectées par le coût d’un délai dans l’information ». Pour elles, quelques millisecondes ne sont pas un confort. C’est le métier.

Le communiqué officiel ne mentionne aucun prix. Le chiffre de 100 000 dollars par mois vient de propositions faites à des clients potentiels et rapportées par la presse. C’est un plafond de démarchage, pas une grille publiée. Le communiqué ne donne pas non plus de nombre de comptes : il parle des comptes les mieux classés. Ce sont les dix comptes les plus en vue, selon la presse. Le compte du président américain est le plus suivi de la plateforme, avec 12,9 millions d’abonnés à la mi-juillet. Il sert de canal à des annonces de politique commerciale, douanière ou militaire.
Le 21 juillet, le représentant Ritchie Torres a écrit au président de la SEC Paul Atkins pour lui demander d’examiner le dispositif avant son lancement. Il y écrit qu’il existe « une différence fondamentale entre une plateforme sociale qui concède sous licence des données ordinaires et une société substantiellement détenue par le président en exercice qui vend à des opérateurs sophistiqués un accès plus rapide à ses annonces de politique publique susceptibles de déplacer les marchés ». Cette lettre est une demande, pas une procédure. Aucune enquête n’est ouverte à ce jour. Le régulateur n’a pas confirmé examiner le dossier. Des responsables politiques ont parlé de délit d’initié : c’est une prise de position, pas une qualification juridique.
Vendre quelques millisecondes d’avance, est-ce vraiment nouveau ?
Non. Ces dispositifs existent depuis longtemps, et ils sont légaux.
En mars 2014, le procureur général de l’État de New York publiait un inventaire de ces pratiques. La colocation, qui permet d’installer ses serveurs à l’intérieur même des lieux de négociation. La vente de bande passante supplémentaire. Les câbles de connexion ultra-rapides. Les flux directs de données de prix et de volumes. Il donnait un nom à l’ensemble : l’initié 2.0.
Un précédent porte plus précisément sur la vente d’une avance de temps. Le 8 juillet 2013, ce même procureur obtenait de Thomson Reuters l’arrêt d’une pratique. La société vendait à un petit groupe de clients, surtout des sociétés de trading haute fréquence, l’indice de confiance des consommateurs de l’Université du Michigan deux secondes avant ses autres abonnés. Deux secondes, sur un des indicateurs les plus suivis du pays. La pratique était contractuelle et rémunérée. Elle a cessé sous la pression du régulateur, sans qu’aucun tribunal ait tranché. D’autres ont suivi : agences de communiqués, diffuseurs de données.
En deux ans, ce régulateur a démonté les dispositifs qui vendaient une avance de temps sur des informations capables de déplacer les prix. Ce qui revient le 1er août 2026 est donc une vieille pratique, sur une source nouvelle.
La diffusion simultanée n’a d’ailleurs jamais vraiment existé en ligne. Truth Social fonctionne sur une dérivée du logiciel Mastodon et expose des points d’entrée techniques. Des outils tiers, dont un client développé dans le milieu académique, récupèrent depuis des années les publications par programme. Ce qui change au 1er août n’est pas l’accès machine. C’est sa mise sous licence et sa hiérarchisation par le prix.

Ce qui change vraiment : la source, pas la facture
Dans tous ces précédents, l’information vendue était une donnée statistique, un communiqué d’entreprise, un flux de prix. Un objet économique, produit par un institut, une société cotée ou une place de marché.
Ici, l’objet vendu est la parole publique d’un dirigeant en exercice. Le vendeur est une entreprise privée dont ce dirigeant détient environ 41 % du capital, selon la lettre adressée au régulateur. La détention passe par un trust révocable : une structure anglo-saxonne dont le fondateur peut reprendre à tout moment les biens qu’il y a placés. Le mécanisme économique est celui de 2013. Le statut de la source, non.
La différence est réelle. Une donnée statistique paraît à heure fixe, selon un calendrier connu, produite par une institution sans intérêt au mouvement de prix qu’elle provoque. Une annonce de politique publique n’obéit à aucun calendrier. Elle tombe quand son auteur le décide. Et son auteur n’est pas neutre à l’égard du marché qu’elle déplace. Reste la frontière entre parole publique, plateforme privée et avantage marchand. Je la pose, je ne la tranche pas. Le droit ne l’a pas tranchée non plus.
La nature de la marchandise, elle, est claire. Ce qui est vendu n’est pas une information secrète, c’est une avance légale sur une information qui va devenir publique. Personne n’achète un contenu que les autres n’auront jamais. On achète le fait de l’avoir en premier, pendant l’intervalle où le prix n’a pas encore bougé. C’est tout l’objet du produit.
Est-ce que quelques millisecondes changent quelque chose pour vous ?
Le chiffre de 100 000 dollars par mois impressionne, mais il ne dit rien seul. Pour une société de trading haute fréquence, il se juge sur deux choses : la fréquence des publications capables de déplacer un prix, et l’ampleur du mouvement qu’elles déclenchent. Si ces épisodes sont rares, l’abonnement est cher. S’ils sont réguliers et amples, il est dérisoire. Un coût ne se juge jamais dans l’absolu, toujours rapporté à ce qu’il achète.
J’en ai documenté un ici même. En mai 2026, le rejet de la contre-proposition iranienne s’est étalé sur trois jours : une publication sur la plateforme le 10, une intervention dans le Bureau ovale le 11, des indications de la Maison-Blanche le 12. Le Brent a franchi 107 dollars au terme de cette séquence, que j’avais analysée à ce moment-là. L’acheteur du flux aurait eu l’avance sur le premier des trois signaux. Cette avance est réelle : elle vaut sur tous ceux qui suivent les autres canaux, ou qui les suivent plus lentement. Mais cette avance ne porte plus sur l’événement. Elle porte sur un canal parmi d’autres, et son ampleur dépend de l’écart entre les canaux, pas du produit vendu.
Reste votre horizon. Un opérateur qui prend des positions dans la journée est en concurrence directe avec celui qui achète le flux : quelques millisecondes séparent son ordre de celui de la machine. Un investisseur qui construit une position sur dix ou quinze ans n’est en concurrence avec personne sur ce terrain. La valeur qu’il vise ne se joue pas dans cet intervalle. La question n’est pas de savoir si vous pouvez acheter cette avance. Elle est de savoir si votre horizon la rend pertinente.
Ce que le graphique montre, et ce qu’il ne montre pas
Reste la question des traces. Quand un opérateur agit sur une information que le public n’a pas encore, son action laisse une empreinte. Dans les volumes échangés, dans la structure des mouvements de prix, dans le rythme des transactions. Je l’ai développé quand la SEC a proposé de réduire la fréquence des publications trimestrielles.
Lire les traces ne rétablit pas l’égalité, cela donne un autre terrain. Une empreinte se lit après coup, jamais avant. Elle ne distingue pas à coup sûr un mouvement informé d’un simple bruit de marché. Et elle ne compense pas une avance de quelques millisecondes sur un événement extérieur au marché : quand le flux livre l’information à la machine, il n’y a pas d’empreinte antérieure à lire. L’information et le mouvement arrivent ensemble.
Ce que l’observation des prix permet est plus modeste. Elle donne une méthode de décision qui ne dépend pas d’être le premier informé. Elle déplace la question : non plus « comment obtenir l’information avant les autres », mais « comment décider avec ce qui est disponible ». Un déplacement, pas une réparation.
C’est la première marche pour reprendre le contrôle de son capital : cesser de disputer une course perdue d’avance, et choisir celle qui se joue sur son propre horizon. Aucun particulier n’achètera ces millisecondes. Tout particulier peut choisir la durée sur laquelle il engage son argent.
Un précédent qu’on avait rangé
Il y a treize ans, vendre deux secondes d’avance sur un indice de confiance a suffi à faire intervenir un régulateur. La pratique a cessé en quelques jours. Le dispositif était pourtant légal, contractuel, assumé. Il heurtait une idée simple : une information qui déplace les prix ne devrait pas arriver chez certains avant les autres contre paiement. Cette idée n’est entrée dans aucune loi. Elle a tenu par la pression, puis on l’a rangée.
Le 1er août, le même mécanisme revient sur une source d’un tout autre statut. Cette fois, il s’annonce dans un communiqué, avec une date, une clientèle cible et un argumentaire de revenus récurrents. Le produit n’est peut-être pas le plus intéressant de ce dossier. C’est qu’il se lance au grand jour.
Le mandat en cours s’achève le 20 janvier 2029. Que vaudra alors un flux vendu sur la parole d’un chef d’État, quand cette parole ne sera plus celle d’un chef d’État en exercice ? Si l’abonnement perd sa valeur ce jour-là, c’est bien le statut qui était vendu, et pas la vitesse. S’il la garde, c’est qu’on vendait autre chose depuis le début. Aucune des deux réponses n’est écrite. Se poser ce genre de questions chaque semaine, à froid plutôt que dans l’urgence, c’est ce que propose la newsletter hebdomadaire Monnaies & Libertés à celles et ceux qui veulent garder la main.
Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.
FAQ
Qu’est-ce que Truth API concrètement ?
C’est un flux de données payant, lancé le 1er août 2026 par Trump Media, qui livre à des clients professionnels les publications des comptes les mieux classés de Truth Social en quelques millisecondes, dans un format exploitable par des programmes informatiques. Le communiqué officiel désigne comme cible les sociétés de trading haute fréquence et algorithmique.
Est-ce que c’est un délit d’initié ?
Aucune autorité ne l’a qualifié ainsi. Des responsables politiques ont employé ce terme, mais c’est une prise de position, pas une qualification juridique. Un délit d’initié suppose l’usage d’une information privilégiée non publique. Ici, ce qui est vendu est une avance de quelques millisecondes sur une information destinée à devenir publique. Un élu a demandé au régulateur américain d’examiner le dispositif le 21 juillet 2026, mais cette saisine est une demande et aucune enquête n’est ouverte à ce jour.
Combien coûte l’accès à ce flux ?
Trump Media n’a publié aucun tarif. Le chiffre de 100 000 dollars par mois provient de propositions faites à des clients potentiels et rapportées par la presse ; il s’agit d’un montant maximum évoqué en démarchage, pas d’un prix de grille confirmé par l’entreprise.
Est-ce la première fois qu’on vend une avance de quelques instants sur une information de marché ?
Non. En 2013, Thomson Reuters vendait à des sociétés de trading haute fréquence un accès à l’indice de confiance des consommateurs de l’Université du Michigan deux secondes avant ses autres abonnés, avant d’y renoncer sous la pression du procureur général de l’État de New York. Les lieux de négociation vendent par ailleurs, légalement, de la proximité physique et des flux de données directs. La nouveauté de 2026 tient à la nature de la source vendue, pas au principe de facturer la vitesse.
Un particulier qui investit à long terme est-il désavantagé par ce dispositif ?
Sur l’horizon qui le concerne, non. L’avantage acheté se mesure en millisecondes et se consomme dans l’intervalle où le prix n’a pas encore intégré l’information. Un investisseur dont la thèse se déroule sur plusieurs années ne joue pas sur ce terrain. La question de la latence concerne les opérateurs de très court terme, pas ceux dont l’horizon se compte en années.
Pour approfondir :
