Salle de marché obligataire à New York : un trader s'est levé de son poste et fixe ses écrans baignés de rouge, ses collègues penchés autour de lui, les tours de Manhattan derrière la baie vitrée

Mercredi 23 septembre, pour emprunter sur dix ans, l’État américain devait offrir 5,11 % par an à ses prêteurs. C’est le prix de juillet 2007. Or ce prix est revenu un jour où le pétrole baissait. Ce qui l’a ramené là, c’est ce que ces prêteurs attendent désormais de la banque centrale américaine, la Fed.

L’essentiel

  • Le 23 septembre 2026, le taux à dix ans de l’État américain a clôturé à 5,11 %, contre 4,96 % la veille. C’est son plus haut niveau depuis le 13 juillet 2007, d’après la série du Trésor.
  • Le taux à deux ans est passé de 4,71 % à 4,85 %, celui à trente ans de 5,29 % à 5,40 %. Que le deux ans monte presque autant que le dix ans, et le trente ans moins, désigne une révision des attentes sur la Fed plutôt qu’une défiance envers la dette longue.
  • Le matin, S&P Global décrivait une économie qui accélère. Puis Michael Barr, gouverneur de la Fed, a jugé probable qu’il faille aller plus loin que la hausse du 16 septembre.

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Qu’ont entendu les prêteurs mercredi matin ?

D’abord une enquête du groupe d’information financière S&P Global : les directeurs d’achat des entreprises américaines décrivent une économie qui accélère. L’activité connaît sa plus forte croissance depuis plus de cinq ans, et les entreprises embauchent fortement pour suivre la demande. Leurs coûts s’envolent aussi, surtout à cause du carburant et du transport, disent-elles.

Peu après, à Chicago, Michael Barr, gouverneur de la Fed venu parler du coût du logement, commence par l’économie. La croissance est forte, dit-il, et le marché du travail solide. Mais l’inflation dépasse l’objectif sans s’en rapprocher clairement dans un délai raisonnable. À ses yeux, la politique de la Fed n’était plus au bon niveau, parce que l’économie avait changé. La hausse de la semaine précédente allait dans le bon sens. Et dans son scénario central, il faudra probablement aller plus loin.

Le pétrole a-t-il fait monter le taux ?

Pas ce jour-là. Le baril de Brent a continué de baisser et fini sous 100 dollars. Le pétrole n’est pas absent pour autant : il est dans les coûts que la Fed doit juger. Chris Williamson, qui commente l’enquête pour S&P Global, relie le bond des coûts de carburant et de transport à la hausse du pétrole au cours du mois.

Il relève aussi des commandes qui s’accumulent plus vite que les entreprises ne peuvent les honorer. Il y voit le signe qu’elles peuvent de plus en plus relever leurs prix, « et donc un motif d’inquiétude pour les perspectives d’inflation ». Le pétrole fournit la hausse des coûts ; la demande donne aux entreprises le moyen de la faire payer. Or la Fed ne produit pas de pétrole : c’est sur la demande qu’elle a prise.

Prêter dix ans d’un coup, ou un an dix fois ?

Mercredi, la Fed n’a rien décidé. Elle ne fixe que le prix de l’argent au jour le jour. Le taux à dix ans, lui, se forme entre l’État et ceux qui lui prêtent. Mettez-vous à la place de l’un d’eux, qui dispose d’une somme pour dix ans. Vous pouvez la prêter en une fois, au taux du jour. Ou la prêter pour un an, dix fois de suite. Chaque prêt rapportera alors à peu près le taux que pratiquera la Fed.

Le prêt de dix ans devra donc rapporter au moins ce que vous attendez des dix prêts d’un an, plus un supplément pour la durée. Ce qu’un prêteur exige pour dix ans, c’est d’abord ce qu’il attend de la Fed pendant ces dix ans. Le supplément, appelé prime de terme, grossit quand la durée inquiète : une dette qui enfle, une inflation lointaine plus incertaine.

D’où le moyen de savoir ce qui a bougé : comparer les durées. Si la durée elle-même avait inquiété les prêteurs, le taux à trente ans aurait mené la hausse. Il a au contraire moins monté que le dix ans, et même que le taux à deux ans. Celui-ci a presque suivi le dix ans ; le taux à trois mois n’a presque pas bougé. J’y lis une révision de ce que les prêteurs attendent de la Fed : des taux plus hauts, moins pour sa prochaine réunion que pour les années qui viennent.

Même lecture pour l’État français. Si son taux à dix ans monte avec celui à deux ans, les prêteurs attendent davantage de la Banque centrale européenne. S’il monte seul, c’est la durée, ou le risque propre à la France, qu’ils font payer.

Qui paie la hausse ?

L’État d’abord. Une défiance envers sa dette aurait fait monter le trente ans en premier ; il a moins monté que le deux ans. Mais l’État paie, au renouvellement : chaque titre arrivé à échéance se remplace au taux du jour. Or la dette qu’il doit à ses prêteurs pèse six fois et demie autant qu’en juillet 2007. Le taux est revenu à son niveau de 2007, pas la somme sur laquelle il s’applique.

Le prêteur ensuite. Prenez le prêt de dix ans consenti mardi : 10 000 dollars placés dans une obligation, cette reconnaissance de dette qui se revend. Mercredi soir, elle valait environ 116 dollars de moins, car un nouveau prêteur pouvait obtenir mieux. Les intérêts qu’elle verse, eux, n’ont pas changé. Gardée jusqu’à l’échéance, une obligation rend la somme prêtée ; vendue avant, elle part au prix du jour. Pour une épargne placée en fonds obligataires, le plus souvent sans échéance, la baisse passe dans la valeur de la part.

La hausse va-t-elle durer ?

Une journée ne le dit pas. Deux rendez-vous en diront plus : le 30 septembre, l’indice des prix sur lequel la Fed mesure son objectif, puis sa réunion des 27 et 28 octobre. Mais la règle du jeu, c’est la Fed elle-même qui l’a écrite : une inflation de 2 % par an, mesurée sur cet indice-là. Mercredi, les prêteurs l’ont prise au mot.

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Mise à jour du 25 septembre 2026 : le baril de Brent cité plus haut est le contrat à terme, livrable le mois suivant. La cargaison livrée sous quinze jours coûtait en moyenne 123,83 dollars la semaine du 18 septembre, contre 105,94 dollars pour ce contrat, selon le ministère de la Transition écologique : c’est ce prix-là, avec le raffinage, qui porte la hausse du gazole. Notre Prix du gazole : le baril cité n’est pas celui qu’on paie.

Mise à jour du 6 octobre 2026 : le taux à dix ans de l’État américain a clôturé à 5,31 % le 5 octobre, et presque toute sa hausse sur un an vient du taux réel, pas de l’inflation attendue. Donald Trump, président des États-Unis, a pourtant dit au magazine Time qu’un certain niveau d’inflation rembourserait la dette : la perte irait au prêteur à taux fixe, sur une partie seulement de la dette. Notre analyse : Trump : l’inflation « remboursera » la dette. Qui paierait ?

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

Pourquoi le taux à dix ans américain a-t-il atteint 5,11 % le 23 septembre 2026 ?
Ce jour-là, le taux auquel l’État américain emprunte pour dix ans a clôturé à 5,11 %, contre 4,96 % la veille. C’est son plus haut niveau depuis juillet 2007 sur la courbe du Trésor américain. Le taux à deux ans est passé de 4,71 % à 4,85 %, celui à trente ans de 5,29 % à 5,40 %. Que le deux ans monte presque autant que le dix ans, et le trente ans moins, désigne une révision des attentes sur la Réserve fédérale plutôt qu’une défiance envers la dette longue. Le matin, une enquête du groupe d’information financière S&P Global avait décrit une économie qui accélère et des coûts en hausse. Le gouverneur Michael Barr avait ensuite jugé probable, dans son scénario central, qu’il faille aller plus loin. Le baril de Brent, lui, baissait.

Pourquoi une obligation perd-elle de la valeur quand les taux montent ?
Parce qu’un nouveau prêteur peut obtenir un taux plus élevé sur un titre neuf. Celui qui verse l’ancien taux ne se revend donc que moins cher. Ses intérêts, eux, ne changent pas. Pour une obligation américaine à dix ans achetée le 22 septembre 2026, la hausse du lendemain représente environ 116 dollars sur 10 000. Gardée jusqu’à l’échéance, une obligation rend la somme prêtée ; vendue avant, elle part au prix du jour. Dans un fonds obligataire, le plus souvent sans échéance, la baisse passe dans la valeur de la part.

Laurent Blasco, fondateur de Monnaies & Libertés

Laurent Blasco

Fondateur de Monnaies & Libertés

Laurent Blasco accompagne les médecins dans leurs décisions financières. Ancien chirurgien orthopédique au CHU de Nice, il connaît leur métier de l’intérieur. Il se consacre aux marchés depuis 2021 et a fondé Monnaies & Libertés en 2023 pour décrypter les grandes classes d’actifs, comme les actions, les obligations ou les crypto-actifs, sans jamais oublier la psychologie des foules.