Un coffre dore d'epargne d'ou s'echappent des pieces vers les marches, symbolisant le passage de l'epargne garantie a l'epargne exposee

En avril 2026, l’assurance-vie a collecté 5,2 milliards d’euros nets, son meilleur mois d’avril jamais enregistré, pendant que le Livret A subissait sa pire décollecte pour un mois d’avril depuis 2009, avec 1,28 milliard d’euros de retraits nets. Ces deux mouvements vont dans le même sens, et la lecture courante les résume à une affaire de rendement : le Livret A ne paie plus assez. C’est vrai, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Le vrai changement n’est pas une question de quelques dixièmes de point. C’est un changement de nature : une part de l’épargne historiquement garantie en capital se déplace vers des supports dont une fraction n’est plus garantie du tout.

Sur les cotisations versées en assurance-vie en avril, 33 % sont parties en unités de compte, c’est-à-dire en supports exposés aux marchés financiers. Près de quatre euros sur dix depuis le début de l’année. Autrement dit, l’épargne des Français ne change pas seulement de guichet. Elle change de contrat de risque, souvent sans que celui qui signe ait pris la mesure de ce déplacement. C’est cette bascule, plus que l’écart de rémunération du moment, qui mérite qu’on s’y arrête.

Où va vraiment l’argent qui quitte le Livret A ?

Commençons par les faits, en gardant chaque chiffre dans son périmètre. D’un côté, la Caisse des Dépôts, qui centralise l’épargne réglementée, mesure un Livret A en retrait net de 1,28 milliard d’euros sur le seul mois d’avril. En ajoutant le Livret de développement durable et solidaire (LDDS), le retrait combiné atteint 1,53 milliard. Depuis janvier, le Livret A enchaîne quatre mois consécutifs de décollecte, une première absolue depuis le début des statistiques de l’institution en 2009, pour un cumul de 4,38 milliards d’euros de retraits. L’encours combiné du Livret A et du LDDS s’établit tout de même à 610,3 milliards d’euros : le réservoir reste considérable, c’est le sens du flux qui change.

De l’autre côté, France Assureurs, l’organisation professionnelle du secteur, mesure une assurance-vie qui accélère : 17,6 milliards d’euros de cotisations en avril, en hausse de 7 % sur un an, et une collecte nette de 5,2 milliards une fois déduites les prestations versées aux assurés. L’encours total grimpe à 2 148 milliards d’euros, en progression de 6,1 % sur un an. Deux séries, deux institutions, deux mesures distinctes. Elles racontent une même direction d’épargne.

Un point de méthode s’impose ici, parce qu’il est rarement posé. Ces chiffres décrivent deux flux qui se produisent en même temps et dans le même sens, pas un transfert prouvé des mêmes ménages d’un produit vers l’autre. Personne ne peut affirmer, données en main, que l’euro retiré d’un Livret A est exactement celui qui alimente un contrat d’assurance-vie. Ce qu’on observe, c’est une concomitance, et elle est suffisamment nette et installée dans la durée pour être significative. La désaffection pour le rendement réglementé et l’attrait pour l’assurance-vie se nourrissent du même contexte. Mais glisser de la concomitance à la causalité individuelle serait une facilité d’analyse. Je m’en tiens à ce que les séries disent vraiment.

L’argument du rendement : vrai, mais hors sujet

La cause mise en avant partout est connue, et elle n’est pas fausse. Le taux du Livret A est tombé à 1,50 % depuis le 1er février 2026, pendant que l’inflation en France remontait. Selon l’INSEE, les prix à la consommation progressent de 2,4 % sur un an en mai 2026, après 2,2 % en avril. Le calcul est immédiat : un Livret A rémunéré à 1,50 % face à une inflation de 2,4 % offre un rendement réel négatif d’environ 0,9 point. En clair, l’argent qui dort sur le livret perd un peu de pouvoir d’achat chaque année, là où il en gagnait quand le taux était à 3 %.

Rendement reel du Livret A face a l'inflation en 2026
Le rendement reel du Livret A passe en territoire negatif quand l’inflation depasse le taux servi. Sources : taux Livret A (service-public.gouv.fr), inflation INSEE.

Ce constat est juste, mais on lui prête souvent une portée qu’il n’a pas. Le taux du Livret A n’est pas figé : sa formule officielle le recalcule deux fois par an comme la moyenne entre l’inflation hors tabac et un taux de marché à court terme, l’€STR, avec un plancher de 0,5 %. La prochaine révision tombe le 1er août 2026, et la Caisse des Dépôts anticipe elle-même un taux qui remonterait autour de 1,8 %. On pourrait croire que cette hausse efface le problème. Elle ne l’efface pas, elle l’adoucit. À 1,8 % face à une inflation de 2,4 %, le rendement réel resterait négatif, de l’ordre de 0,6 point. La perte de pouvoir d’achat se réduit, elle ne disparaît pas.

Et ce n’est pas un hasard de calendrier. Le taux du Livret A ne devance jamais le coût de la vie : il le suit. Une révision à la hausse accompagne une inflation ou des taux courts qui montent, elle ne prend pas les devants. Le constat « le Livret A ne protège pas le pouvoir d’achat » n’est donc pas un commentaire d’actualité qui tiendrait un mois et tomberait le suivant. C’est une propriété structurelle du support, vraie au taux d’aujourd’hui comme à celui du 1er août.

Il faut aussi rappeler une autre limite de l’argument du rendement : il suppose que l’argent retiré du Livret A part forcément vers un autre placement. Rien ne le garantit. Une partie de cette décollecte n’est probablement pas réinvestie, elle est dépensée. Quand l’inflation pèse sur toutes les dépenses du quotidien, des ménages puisent dans leur épargne de précaution pour absorber la hausse du coût de la vie. Le retrait est alors moins un arbitrage de placement qu’un signal de tension sur les budgets. Pour la part qui, elle, bascule bien vers l’assurance-vie, la vraie question n’est pas l’écart de quelques dixièmes de point, c’est le changement de nature du risque.

Voilà pourquoi le rendement n’est pas le bon prisme. Non parce qu’il serait passager, mais parce que le Livret A n’a jamais été un outil de rendement : c’est un support de précaution, et son rendement réel reste négatif au taux actuel comme après le 1er août. Se focaliser sur « combien ça rapporte » masque la seule question qui compte quand l’épargne se déplace vers un support exposé : celle de la nature du risque. Si l’épargne quitte durablement le rendement garanti, elle accepte, en échange d’un espoir de gain, de renoncer à une protection. Et cette protection, contrairement au taux, ne se renégocie pas tous les six mois.

Fonds euros et unités de compte : deux contrats de risque

Pour comprendre ce qui se déplace, il faut ouvrir la boîte « assurance-vie », parce que le mot recouvre deux mondes très différents. Un contrat se répartit entre deux types de supports, et c’est là que se joue toute la différence.

Le premier, c’est le fonds en euros : un support dont le capital est garanti par l’assureur, qui ne peut pas baisser en valeur d’une année sur l’autre. C’est l’héritier direct de la logique du livret : on dépose, on ne peut pas perdre le nominal, on touche un rendement annuel. Pour tenir cette garantie, l’assureur place l’essentiel de ces sommes dans des actifs réputés sûrs, au premier rang desquels les obligations d’État, les fameuses OAT françaises. Ce point mérite d’être nommé clairement : quand vous placez sur un fonds en euros, vous devenez, par l’intermédiaire de votre assureur, créancier de l’État. Votre épargne « sûre » finance la dette publique, exactement comme le fait l’épargne réglementée centralisée par la Caisse des Dépôts. C’est une mécanique discrète mais structurante : l’argent prudent des Français est le carburant du refinancement de l’État.

Il faut éviter ici un raccourci. Un fonds en euros n’est pas qu’un sac d’OAT. C’est un portefeuille composite qui mêle obligations d’État, obligations d’entreprises, parfois un peu d’immobilier et d’actions, et dont la performance dépend du moment où ces actifs ont été achetés. Il porte ses propres risques, notamment un risque de taux : les obligations achetées il y a deux ans à bas rendement pèsent encore sur la performance moyenne, et ne se reconstituent que lentement à mesure que de nouvelles OAT mieux rémunérées entrent dans le portefeuille. La garantie en capital existe, mais elle est portée par l’assureur, mutualisée, et elle a un coût en termes de rendement.

Le second support, c’est l’unité de compte : une part de fonds dont la valeur suit les marchés et n’est, elle, pas garantie. Si le marché monte, elle monte. Si le marché baisse, le capital baisse avec lui, et l’assureur ne compense rien. C’est le support qui a capté 33 % des cotisations d’avril. Là encore, méfions-nous du bloc homogène : « unités de compte » ne veut pas dire « actions spéculatives ». Le terme couvre un large éventail, du fonds actions internationales au fonds obligataire daté, en passant par l’immobilier coté, les fonds diversifiés ou la gestion pilotée. Le niveau de risque va du modéré à l’élevé. Toutes ont un point commun, et il est décisif : l’absence de garantie en capital. C’est ce point commun, pas la promesse de performance, qui définit le déplacement en cours. Une fois l’argent logé dans l’assurance-vie, reste d’ailleurs à savoir ce qu’on y met : certaines unités de compte, comme les produits structurés vendus comme « à capital protégé », masquent derrière une promesse rassurante un risque conditionnel et des frais qu’une enquête de l’AMF et de l’ACPR juge mal présentés.

Trois supports d'epargne, deux regimes de garantie
La vraie frontiere de risque ne passe pas entre le livret et l’assurance-vie, mais a l’interieur de l’assurance-vie.

Le vrai risque n’est pas de quitter le Livret A. C’est de confondre les casquettes

Posons-le nettement, car c’est le cœur du sujet. Quitter le Livret A n’a rien de problématique en soi. C’est un support de précaution et de liquidité, fait pour l’argent dont on peut avoir besoin demain, pas pour faire fructifier un capital sur quinze ans. Lui reprocher son rendement, c’est lui reprocher de ne pas être ce qu’il n’a jamais prétendu être. De la même manière, s’exposer aux marchés via des unités de compte est une démarche parfaitement légitime pour qui cherche à faire travailler une épargne de long terme.

Le risque est ailleurs. Il naît quand on déplace son argent sans nommer le changement de rôle qu’on lui fait jouer. C’est ici qu’une grille simple éclaire tout : le même euro ne se gère pas de la même manière selon l’intention qu’on lui assigne. L’argent de précaution doit rester disponible et stable, on accepte qu’il ne rapporte presque rien parce que son rôle est d’être là. L’épargne de long terme, elle, peut supporter les secousses des marchés parce que le temps absorbe la volatilité. Et le capital qu’on veut protéger pour en vivre n’appelle pas les mêmes prises de risque que celui qu’on cherche à faire croître. Trois intentions, trois conduites. Le mot « épargne » les recouvre toutes et entretient la confusion.

Le danger concret, ce n’est donc pas la souscription d’unités de compte. Souscrire des unités de compte suppose une signature, une allocation choisie : il y a bien une décision. La faille n’est pas l’absence de décision, c’est l’absence de compréhension claire du changement de nature du risque. C’est l’épargnant qui croit faire un simple arbitrage de rémunération, comme s’il changeait de livret, alors qu’il vient en réalité d’endosser une casquette différente, celle d’un investisseur exposé aux marchés. Tant qu’il ne l’a pas nommée, il continuera de raisonner avec les réflexes du livret : il regardera son capital comme s’il était garanti, et il vivra la première baisse comme une trahison plutôt que comme la respiration normale du support qu’il a choisi.

Si vous tenez un contrat d’assurance-vie, la question utile n’est donc pas « est-ce que ça rapporte plus que mon Livret A ». Elle est : quelle part de mon argent est sur un support garanti, quelle part est exposée, et est-ce que cette répartition correspond à ce que je veux faire de cet argent et à l’horizon où j’en aurai besoin ? Une épargne de précaution placée à 80 % en unités de compte est mal positionnée, non parce que les marchés sont dangereux, mais parce que le rôle assigné à cet argent ne tolère pas cette volatilité. Confondre l’horizon du placement et la recherche de rendement, mélanger l’argent de précaution et le capital de long terme sous le même mot, c’est la manière la plus ordinaire de se mettre en difficulté sans même s’en apercevoir.

Cette lecture s’inscrit dans une logique de fond sur la protection du patrimoine : avant de choisir un produit, il faut savoir quel rôle on lui fait jouer. Le produit n’est jamais le sujet. L’intention l’est.

Reste une question que l’épargnant ne se pose presque jamais, et qui change pourtant la perspective. Dans les deux cas, sur le Livret A comme sur le fonds en euros, il est créancier : il prête, à l’État via la Caisse des Dépôts ou via son assureur. Le fonds en euros ne le fait pas sortir de cette position, il l’y maintient avec une couche de rendement supplémentaire. Seules les unités de compte le font basculer vers une logique d’actionnaire, de copropriétaire d’actifs réels. Ce n’est pas un détail technique. C’est la frontière entre deux façons de détenir de la valeur, et la franchir mérite de le savoir.

Alors, avant de signer le prochain virement, une seule chose à faire : donner un nom à la casquette. Est-ce de l’argent que je veux disponible et tranquille, ou de l’argent que je décide d’exposer pour le faire grandir ? La réponse ne dépend pas du taux du moment, ni de ce que fera le Livret A le 1er août. Elle dépend de ce que cet argent doit faire pour vous. Le reste, le choix du support, en découle. C’est cette clarté d’intention, et la discipline de la tenir dans le temps, qui distingue l’épargnant serein de celui qui découvre la nature de son risque le jour où le marché baisse. La construire est un travail de méthode, et c’est l’objet de l’accompagnement Monnaies & Libertés.

Mise à jour du 24 juin 2026 : la rémunération du Livret A elle-même se reprécise, désormais attendue entre 1,70 % et 1,80 % au 1er août, contre 1,50 % depuis février. Une hausse qui ne referme pas l’écart avec l’inflation et n’efface pas la question de fond posée ici sur l’arbitrage de l’épargne. Notre analyse : Taux du Livret A au 1er août 2026, pourquoi la hausse ne change rien.

Mise à jour du 26 juin 2026 : l’épargnant qui arbitre entre Livret A et fonds en euros reste créancier de l’État, dont la dette vient d’atteindre 117,5 % du PIB au premier trimestre 2026 selon la Cour des comptes, un record hors crise sanitaire sur une pente qui ne s’inverse plus. Notre analyse : Dette publique France, 117,5 % du PIB et la trappe à dettes.

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

Pourquoi les Français retirent-ils leur argent du Livret A en 2026 ?

Le taux du Livret A est passé à 1,50 % le 1er février 2026, sous l’inflation française qui atteint 2,4 % sur un an en mai. Le rendement réel devient négatif : l’épargne placée perd un peu de pouvoir d’achat. Cette baisse de rémunération nourrit la désaffection, et le Livret A enchaîne quatre mois consécutifs de décollecte début 2026, du jamais-vu depuis le début des statistiques de la Caisse des Dépôts en 2009. La prochaine révision du taux, le 1er août 2026, pourrait toutefois le relever autour de 1,8 %.

Quelle est la différence entre un fonds en euros et une unité de compte ?

Le fonds en euros est un support dont le capital est garanti par l’assureur : il ne peut pas baisser d’une année sur l’autre, en échange d’un rendement modéré. L’unité de compte est une part de fonds dont la valeur suit les marchés financiers et n’est pas garantie : elle monte quand le marché monte, et baisse quand il baisse. La distinction décisive entre les deux n’est pas le rendement espéré, c’est la présence ou l’absence de garantie en capital.

L’assurance-vie est-elle plus risquée que le Livret A ?

Cela dépend entièrement de la répartition du contrat. Placée sur le fonds en euros, l’assurance-vie offre une garantie en capital proche de celle du Livret A. Placée sur des unités de compte, elle expose le capital aux marchés et peut donc baisser. En avril 2026, 33 % des cotisations sont allées en unités de compte. Le bon réflexe n’est pas de juger l’enveloppe en bloc, mais de regarder quelle part de son épargne est garantie et quelle part est exposée.

Mon épargne sur un fonds en euros finance-t-elle vraiment la dette de l’État ?

En grande partie, oui. Pour tenir la garantie en capital, l’assureur place l’essentiel des fonds en euros dans des actifs sûrs, dont une part importante d’obligations d’État, les OAT. En souscrivant un fonds en euros, l’épargnant devient donc créancier de l’État par l’intermédiaire de son assureur, de la même manière que l’épargne du Livret A, centralisée par la Caisse des Dépôts, finance des projets publics. L’épargne dite prudente est l’un des principaux carburants du refinancement de l’État.

Faut-il quitter le Livret A pour l’assurance-vie ?

Il n’y a pas de réponse universelle, parce que les deux ne servent pas le même objectif. Le Livret A est un support de précaution et de liquidité, fait pour l’argent disponible à tout moment. L’assurance-vie, selon son allocation, peut servir l’épargne de long terme. La vraie question n’est pas « lequel rapporte le plus », mais « quel rôle je veux faire jouer à cet argent et à quel horizon ». C’est l’intention qui doit guider le choix du support, pas l’écart de rendement du moment.

Un coffre dore d'epargne d'ou s'echappent des pieces vers les marches, symbolisant le passage de l'epargne garantie a l'epargne exposee

En avril 2026, l’assurance-vie a collecté 5,2 milliards d’euros nets, son meilleur mois d’avril jamais enregistré, pendant que le Livret A subissait sa pire décollecte pour un mois d’avril depuis 2009, avec 1,28 milliard d’euros de retraits nets. Ces deux mouvements vont dans le même sens, et la lecture courante les résume à une affaire de rendement : le Livret A ne paie plus assez. C’est vrai, mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Le vrai changement n’est pas une question de quelques dixièmes de point. C’est un changement de nature : une part de l’épargne historiquement garantie en capital se déplace vers des supports dont une fraction n’est plus garantie du tout.

Sur les cotisations versées en assurance-vie en avril, 33 % sont parties en unités de compte, c’est-à-dire en supports exposés aux marchés financiers. Près de quatre euros sur dix depuis le début de l’année. Autrement dit, l’épargne des Français ne change pas seulement de guichet. Elle change de contrat de risque, souvent sans que celui qui signe ait pris la mesure de ce déplacement. C’est cette bascule, plus que l’écart de rémunération du moment, qui mérite qu’on s’y arrête.

Où va vraiment l’argent qui quitte le Livret A ?

Commençons par les faits, en gardant chaque chiffre dans son périmètre. D’un côté, la Caisse des Dépôts, qui centralise l’épargne réglementée, mesure un Livret A en retrait net de 1,28 milliard d’euros sur le seul mois d’avril. En ajoutant le Livret de développement durable et solidaire (LDDS), le retrait combiné atteint 1,53 milliard. Depuis janvier, le Livret A enchaîne quatre mois consécutifs de décollecte, une première absolue depuis le début des statistiques de l’institution en 2009, pour un cumul de 4,38 milliards d’euros de retraits. L’encours combiné du Livret A et du LDDS s’établit tout de même à 610,3 milliards d’euros : le réservoir reste considérable, c’est le sens du flux qui change.

De l’autre côté, France Assureurs, l’organisation professionnelle du secteur, mesure une assurance-vie qui accélère : 17,6 milliards d’euros de cotisations en avril, en hausse de 7 % sur un an, et une collecte nette de 5,2 milliards une fois déduites les prestations versées aux assurés. L’encours total grimpe à 2 148 milliards d’euros, en progression de 6,1 % sur un an. Deux séries, deux institutions, deux mesures distinctes. Elles racontent une même direction d’épargne.

Un point de méthode s’impose ici, parce qu’il est rarement posé. Ces chiffres décrivent deux flux qui se produisent en même temps et dans le même sens, pas un transfert prouvé des mêmes ménages d’un produit vers l’autre. Personne ne peut affirmer, données en main, que l’euro retiré d’un Livret A est exactement celui qui alimente un contrat d’assurance-vie. Ce qu’on observe, c’est une concomitance, et elle est suffisamment nette et installée dans la durée pour être significative. La désaffection pour le rendement réglementé et l’attrait pour l’assurance-vie se nourrissent du même contexte. Mais glisser de la concomitance à la causalité individuelle serait une facilité d’analyse. Je m’en tiens à ce que les séries disent vraiment.

L’argument du rendement : vrai, mais hors sujet

La cause mise en avant partout est connue, et elle n’est pas fausse. Le taux du Livret A est tombé à 1,50 % depuis le 1er février 2026, pendant que l’inflation en France remontait. Selon l’INSEE, les prix à la consommation progressent de 2,4 % sur un an en mai 2026, après 2,2 % en avril. Le calcul est immédiat : un Livret A rémunéré à 1,50 % face à une inflation de 2,4 % offre un rendement réel négatif d’environ 0,9 point. En clair, l’argent qui dort sur le livret perd un peu de pouvoir d’achat chaque année, là où il en gagnait quand le taux était à 3 %.

Rendement reel du Livret A face a l'inflation en 2026
Le rendement reel du Livret A passe en territoire negatif quand l’inflation depasse le taux servi. Sources : taux Livret A (service-public.gouv.fr), inflation INSEE.

Ce constat est juste, mais on lui prête souvent une portée qu’il n’a pas. Le taux du Livret A n’est pas figé : sa formule officielle le recalcule deux fois par an comme la moyenne entre l’inflation hors tabac et un taux de marché à court terme, l’€STR, avec un plancher de 0,5 %. La prochaine révision tombe le 1er août 2026, et la Caisse des Dépôts anticipe elle-même un taux qui remonterait autour de 1,8 %. On pourrait croire que cette hausse efface le problème. Elle ne l’efface pas, elle l’adoucit. À 1,8 % face à une inflation de 2,4 %, le rendement réel resterait négatif, de l’ordre de 0,6 point. La perte de pouvoir d’achat se réduit, elle ne disparaît pas.

Et ce n’est pas un hasard de calendrier. Le taux du Livret A ne devance jamais le coût de la vie : il le suit. Une révision à la hausse accompagne une inflation ou des taux courts qui montent, elle ne prend pas les devants. Le constat « le Livret A ne protège pas le pouvoir d’achat » n’est donc pas un commentaire d’actualité qui tiendrait un mois et tomberait le suivant. C’est une propriété structurelle du support, vraie au taux d’aujourd’hui comme à celui du 1er août.

Il faut aussi rappeler une autre limite de l’argument du rendement : il suppose que l’argent retiré du Livret A part forcément vers un autre placement. Rien ne le garantit. Une partie de cette décollecte n’est probablement pas réinvestie, elle est dépensée. Quand l’inflation pèse sur toutes les dépenses du quotidien, des ménages puisent dans leur épargne de précaution pour absorber la hausse du coût de la vie. Le retrait est alors moins un arbitrage de placement qu’un signal de tension sur les budgets. Pour la part qui, elle, bascule bien vers l’assurance-vie, la vraie question n’est pas l’écart de quelques dixièmes de point, c’est le changement de nature du risque.

Voilà pourquoi le rendement n’est pas le bon prisme. Non parce qu’il serait passager, mais parce que le Livret A n’a jamais été un outil de rendement : c’est un support de précaution, et son rendement réel reste négatif au taux actuel comme après le 1er août. Se focaliser sur « combien ça rapporte » masque la seule question qui compte quand l’épargne se déplace vers un support exposé : celle de la nature du risque. Si l’épargne quitte durablement le rendement garanti, elle accepte, en échange d’un espoir de gain, de renoncer à une protection. Et cette protection, contrairement au taux, ne se renégocie pas tous les six mois.

Fonds euros et unités de compte : deux contrats de risque

Pour comprendre ce qui se déplace, il faut ouvrir la boîte « assurance-vie », parce que le mot recouvre deux mondes très différents. Un contrat se répartit entre deux types de supports, et c’est là que se joue toute la différence.

Le premier, c’est le fonds en euros : un support dont le capital est garanti par l’assureur, qui ne peut pas baisser en valeur d’une année sur l’autre. C’est l’héritier direct de la logique du livret : on dépose, on ne peut pas perdre le nominal, on touche un rendement annuel. Pour tenir cette garantie, l’assureur place l’essentiel de ces sommes dans des actifs réputés sûrs, au premier rang desquels les obligations d’État, les fameuses OAT françaises. Ce point mérite d’être nommé clairement : quand vous placez sur un fonds en euros, vous devenez, par l’intermédiaire de votre assureur, créancier de l’État. Votre épargne « sûre » finance la dette publique, exactement comme le fait l’épargne réglementée centralisée par la Caisse des Dépôts. C’est une mécanique discrète mais structurante : l’argent prudent des Français est le carburant du refinancement de l’État.

Il faut éviter ici un raccourci. Un fonds en euros n’est pas qu’un sac d’OAT. C’est un portefeuille composite qui mêle obligations d’État, obligations d’entreprises, parfois un peu d’immobilier et d’actions, et dont la performance dépend du moment où ces actifs ont été achetés. Il porte ses propres risques, notamment un risque de taux : les obligations achetées il y a deux ans à bas rendement pèsent encore sur la performance moyenne, et ne se reconstituent que lentement à mesure que de nouvelles OAT mieux rémunérées entrent dans le portefeuille. La garantie en capital existe, mais elle est portée par l’assureur, mutualisée, et elle a un coût en termes de rendement.

Le second support, c’est l’unité de compte : une part de fonds dont la valeur suit les marchés et n’est, elle, pas garantie. Si le marché monte, elle monte. Si le marché baisse, le capital baisse avec lui, et l’assureur ne compense rien. C’est le support qui a capté 33 % des cotisations d’avril. Là encore, méfions-nous du bloc homogène : « unités de compte » ne veut pas dire « actions spéculatives ». Le terme couvre un large éventail, du fonds actions internationales au fonds obligataire daté, en passant par l’immobilier coté, les fonds diversifiés ou la gestion pilotée. Le niveau de risque va du modéré à l’élevé. Toutes ont un point commun, et il est décisif : l’absence de garantie en capital. C’est ce point commun, pas la promesse de performance, qui définit le déplacement en cours. Une fois l’argent logé dans l’assurance-vie, reste d’ailleurs à savoir ce qu’on y met : certaines unités de compte, comme les produits structurés vendus comme « à capital protégé », masquent derrière une promesse rassurante un risque conditionnel et des frais qu’une enquête de l’AMF et de l’ACPR juge mal présentés.

Trois supports d'epargne, deux regimes de garantie
La vraie frontiere de risque ne passe pas entre le livret et l’assurance-vie, mais a l’interieur de l’assurance-vie.

Le vrai risque n’est pas de quitter le Livret A. C’est de confondre les casquettes

Posons-le nettement, car c’est le cœur du sujet. Quitter le Livret A n’a rien de problématique en soi. C’est un support de précaution et de liquidité, fait pour l’argent dont on peut avoir besoin demain, pas pour faire fructifier un capital sur quinze ans. Lui reprocher son rendement, c’est lui reprocher de ne pas être ce qu’il n’a jamais prétendu être. De la même manière, s’exposer aux marchés via des unités de compte est une démarche parfaitement légitime pour qui cherche à faire travailler une épargne de long terme.

Le risque est ailleurs. Il naît quand on déplace son argent sans nommer le changement de rôle qu’on lui fait jouer. C’est ici qu’une grille simple éclaire tout : le même euro ne se gère pas de la même manière selon l’intention qu’on lui assigne. L’argent de précaution doit rester disponible et stable, on accepte qu’il ne rapporte presque rien parce que son rôle est d’être là. L’épargne de long terme, elle, peut supporter les secousses des marchés parce que le temps absorbe la volatilité. Et le capital qu’on veut protéger pour en vivre n’appelle pas les mêmes prises de risque que celui qu’on cherche à faire croître. Trois intentions, trois conduites. Le mot « épargne » les recouvre toutes et entretient la confusion.

Le danger concret, ce n’est donc pas la souscription d’unités de compte. Souscrire des unités de compte suppose une signature, une allocation choisie : il y a bien une décision. La faille n’est pas l’absence de décision, c’est l’absence de compréhension claire du changement de nature du risque. C’est l’épargnant qui croit faire un simple arbitrage de rémunération, comme s’il changeait de livret, alors qu’il vient en réalité d’endosser une casquette différente, celle d’un investisseur exposé aux marchés. Tant qu’il ne l’a pas nommée, il continuera de raisonner avec les réflexes du livret : il regardera son capital comme s’il était garanti, et il vivra la première baisse comme une trahison plutôt que comme la respiration normale du support qu’il a choisi.

Si vous tenez un contrat d’assurance-vie, la question utile n’est donc pas « est-ce que ça rapporte plus que mon Livret A ». Elle est : quelle part de mon argent est sur un support garanti, quelle part est exposée, et est-ce que cette répartition correspond à ce que je veux faire de cet argent et à l’horizon où j’en aurai besoin ? Une épargne de précaution placée à 80 % en unités de compte est mal positionnée, non parce que les marchés sont dangereux, mais parce que le rôle assigné à cet argent ne tolère pas cette volatilité. Confondre l’horizon du placement et la recherche de rendement, mélanger l’argent de précaution et le capital de long terme sous le même mot, c’est la manière la plus ordinaire de se mettre en difficulté sans même s’en apercevoir.

Cette lecture s’inscrit dans une logique de fond sur la protection du patrimoine : avant de choisir un produit, il faut savoir quel rôle on lui fait jouer. Le produit n’est jamais le sujet. L’intention l’est.

Reste une question que l’épargnant ne se pose presque jamais, et qui change pourtant la perspective. Dans les deux cas, sur le Livret A comme sur le fonds en euros, il est créancier : il prête, à l’État via la Caisse des Dépôts ou via son assureur. Le fonds en euros ne le fait pas sortir de cette position, il l’y maintient avec une couche de rendement supplémentaire. Seules les unités de compte le font basculer vers une logique d’actionnaire, de copropriétaire d’actifs réels. Ce n’est pas un détail technique. C’est la frontière entre deux façons de détenir de la valeur, et la franchir mérite de le savoir.

Alors, avant de signer le prochain virement, une seule chose à faire : donner un nom à la casquette. Est-ce de l’argent que je veux disponible et tranquille, ou de l’argent que je décide d’exposer pour le faire grandir ? La réponse ne dépend pas du taux du moment, ni de ce que fera le Livret A le 1er août. Elle dépend de ce que cet argent doit faire pour vous. Le reste, le choix du support, en découle. C’est cette clarté d’intention, et la discipline de la tenir dans le temps, qui distingue l’épargnant serein de celui qui découvre la nature de son risque le jour où le marché baisse. La construire est un travail de méthode, et c’est l’objet de l’accompagnement Monnaies & Libertés.

Mise à jour du 24 juin 2026 : la rémunération du Livret A elle-même se reprécise, désormais attendue entre 1,70 % et 1,80 % au 1er août, contre 1,50 % depuis février. Une hausse qui ne referme pas l’écart avec l’inflation et n’efface pas la question de fond posée ici sur l’arbitrage de l’épargne. Notre analyse : Taux du Livret A au 1er août 2026, pourquoi la hausse ne change rien.

Mise à jour du 26 juin 2026 : l’épargnant qui arbitre entre Livret A et fonds en euros reste créancier de l’État, dont la dette vient d’atteindre 117,5 % du PIB au premier trimestre 2026 selon la Cour des comptes, un record hors crise sanitaire sur une pente qui ne s’inverse plus. Notre analyse : Dette publique France, 117,5 % du PIB et la trappe à dettes.

Laurent Blasco
Comprendre. Trancher. Opérer.

FAQ

Pourquoi les Français retirent-ils leur argent du Livret A en 2026 ?

Le taux du Livret A est passé à 1,50 % le 1er février 2026, sous l’inflation française qui atteint 2,4 % sur un an en mai. Le rendement réel devient négatif : l’épargne placée perd un peu de pouvoir d’achat. Cette baisse de rémunération nourrit la désaffection, et le Livret A enchaîne quatre mois consécutifs de décollecte début 2026, du jamais-vu depuis le début des statistiques de la Caisse des Dépôts en 2009. La prochaine révision du taux, le 1er août 2026, pourrait toutefois le relever autour de 1,8 %.

Quelle est la différence entre un fonds en euros et une unité de compte ?

Le fonds en euros est un support dont le capital est garanti par l’assureur : il ne peut pas baisser d’une année sur l’autre, en échange d’un rendement modéré. L’unité de compte est une part de fonds dont la valeur suit les marchés financiers et n’est pas garantie : elle monte quand le marché monte, et baisse quand il baisse. La distinction décisive entre les deux n’est pas le rendement espéré, c’est la présence ou l’absence de garantie en capital.

L’assurance-vie est-elle plus risquée que le Livret A ?

Cela dépend entièrement de la répartition du contrat. Placée sur le fonds en euros, l’assurance-vie offre une garantie en capital proche de celle du Livret A. Placée sur des unités de compte, elle expose le capital aux marchés et peut donc baisser. En avril 2026, 33 % des cotisations sont allées en unités de compte. Le bon réflexe n’est pas de juger l’enveloppe en bloc, mais de regarder quelle part de son épargne est garantie et quelle part est exposée.

Mon épargne sur un fonds en euros finance-t-elle vraiment la dette de l’État ?

En grande partie, oui. Pour tenir la garantie en capital, l’assureur place l’essentiel des fonds en euros dans des actifs sûrs, dont une part importante d’obligations d’État, les OAT. En souscrivant un fonds en euros, l’épargnant devient donc créancier de l’État par l’intermédiaire de son assureur, de la même manière que l’épargne du Livret A, centralisée par la Caisse des Dépôts, finance des projets publics. L’épargne dite prudente est l’un des principaux carburants du refinancement de l’État.

Faut-il quitter le Livret A pour l’assurance-vie ?

Il n’y a pas de réponse universelle, parce que les deux ne servent pas le même objectif. Le Livret A est un support de précaution et de liquidité, fait pour l’argent disponible à tout moment. L’assurance-vie, selon son allocation, peut servir l’épargne de long terme. La vraie question n’est pas « lequel rapporte le plus », mais « quel rôle je veux faire jouer à cet argent et à quel horizon ». C’est l’intention qui doit guider le choix du support, pas l’écart de rendement du moment.

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Laurent Blasco, fondateur de Monnaies & Libertés

Laurent Blasco

Ex-chirurgien | Fondateur de Monnaies & Libertés | J’enseigne l’art de maîtriser son capital

Ancien chirurgien orthopédique, Laurent aide aujourd’hui les particuliers à comprendre la monnaie, les marchés et l’investissement pour reprendre le contrôle de leur capital à l’ère de Bitcoin.